Une nouvelle accusatrice de Matzneff déplore que l’enquête «s’enlise»

«L’arme la plus meurtrière» décortique la personnalité d’un homme qui a subi l’opprobre sur le tard, mais qui est encore aujourd’hui soutenu par quelques mécènes anonymes. «D’après moi, rien n’a changé. Qu’est-ce qui a changé pour lui? Il ne vit plus dans le 5e [arrondissement de Paris], il vit en Italie, et il y a des gens qui paient pour ça», souligne Francesca Gee.
Photo: Valery Hache Agence France-Presse «L’arme la plus meurtrière» décortique la personnalité d’un homme qui a subi l’opprobre sur le tard, mais qui est encore aujourd’hui soutenu par quelques mécènes anonymes. «D’après moi, rien n’a changé. Qu’est-ce qui a changé pour lui? Il ne vit plus dans le 5e [arrondissement de Paris], il vit en Italie, et il y a des gens qui paient pour ça», souligne Francesca Gee.

Une nouvelle accusatrice de l’écrivain français Gabriel Matzneff dénonce dans un livre le gâchis de l’enquête judiciaire contre ce pédophile revendiqué, qui arrive bien trop tard et qui s’achemine vers un classement sans suite pour cause de prescription.

Ancienne journaliste britannique d’origine italienne, qui a principalement travaillé pour l’agence Reuters à Paris, Francesca Gee raconte dans L’arme la plus meurtrière, autopublié et qui paraît mardi, avoir eu une relation avec Gabriel Matzneff alors qu’elle avait 15 ans, dans les années 1970.

Cette publication survient dix-huit mois après celle du récit à charge de Vanessa Springora, Le consentement, relatant sa relation sous emprise dans les années 1980, lorsqu’elle était adolescente, avec cet homme âgé de près de cinquante ans, qui avait amené la justice parisienne à ouvrir une enquête pour viols sur mineurs contre Gabriel Matzneff.

L’écrivain aujourd’hui âgé de 85 ans qui a longtemps bénéficié d’une tolérance d’une partie de l’intelligentsia et des médias en France a raconté dans de nombreux ouvrages son goût autoproclamé pour les mineurs et pour le tourisme sexuel avec de jeunes garçons en Asie.

Dans son livre, Francesca Gee explique avoir été rapidement entendue comme témoin par l’Office central de répression des violences faites aux personnes (OCRVP), qui consacre de gros moyens à l’enquête, avec plusieurs policiers à plein temps sur cette affaire.

Vers la prescription

Mais depuis, peu de nouvelles. Francesca Gee sait seulement que les enquêteurs, après avoir saisi chez ses éditeurs toute la littérature publiée par l’écrivain âgé, mènent un travail de bénédictin pour retrouver d’éventuelles victimes plus récentes de son goût pour « les moins de seize ans », comme il avait intitulé un essai de 1974. Ils n’en ont trouvé aucune à ce stade, indiquent à l’AFP des sources judiciaires et policières.

Sauf rebondissement, l’enquête s’oriente, pour cause de prescription (c’est-à-dire en raison du temps écoulé dans cette affaire), vers un classement sans suite prévu dans les prochains mois, d’après une source proche du dossier.

Interrogée par l’AFP, Francesca Gee n’est pas surprise, mais triste, de ce dénouement annoncé. « L’enquête est enlisée… Ça ne m’étonne pas. Quand je suis allée témoigner, j’ai tout de suite dit qu’ils ne trouveraient pas de victime. »

« Je n’attendais pas grand-chose de l’enquête pénale parce que je savais très bien que ça faisait des années soit que Matzneff ne faisait rien, soit, en tout cas, qu’il ne le racontait plus », ajoute-t-elle.

« Dizaines » de plaintes

Ni Francesca Gee ni Vanessa Springora n’ont porté plainte. Mais « il y a eu de multiples plaintes, sans doute des dizaines. Je ne sais pas combien, mais énormément de parents ont porté plainte », d’après l’ancienne journaliste. « Et il a bénéficié de soutiens qui, pour moi, restent incompréhensibles. »

Par deux fois, en 1994 et 2004, celle qui se définit comme « lanceuse d’alerte » a tenté de faire éclater l’affaire, en présentant des manuscrits à des éditeurs. Elle s’est heurtée, pour des raisons qu’on ne lui a jamais explicitées, à des refus qu’elle raconte dans L’arme la plus meurtrière, autopublié.

Le récit décortique la personnalité d’un homme qui a subi l’opprobre sur le tard, mais qui est encore aujourd’hui soutenu par quelques mécènes anonymes. « D’après moi, rien n’a changé. Qu’est-ce qui a changé pour lui ? Il ne vit plus dans le 5e [arrondissement de Paris], il vit en Italie, et il y a des gens qui paient pour ça », souligne-t-elle.

Son témoignage survient alors que le milieu intellectuel et culturel français est secoué depuis le début de l’année par une vague d’accusations d’agressions sexuelles et d’incestes, suscitant une libération de la parole inédite sur des sujets longtemps passés sous silence.

Quelques semaines après la parution en janvier d’un livre de Camille Kouchner accusant d’inceste le politologue Olivier Duhamel, haut responsable à la prestigieuse école parisienne Science Po et président du très élitiste club du Siècle, l’artiste Claude Lévêque, l’acteur Richard Berry ou encore le producteur de télévision Gérard Louvin et son mari se sont trouvés à leur tour accusés de viol par des proches, mineurs à l’époque. Ils contestent ces accusations.

Succès de librairie avec près de 300 000 exemplaires vendus en cinq semaines, La familia grande, de Camille Kouchner, a aussi déclenché des milliers de témoignages anonymes sur Twitter, sous le mot-clic #MeTooInceste.

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