Pitié pour le patrimoine afghan

Le premier Émirat islamique d’Afghanistan a détruit en 2001 les bouddhas géants de Bâmiyân. À l’aide d’un montage photographique, l’artiste montréalaise Dominique Blain a encastré une femme en burqa dans la falaise où se trouvait l’une de ces statues, dénonçant ainsi le sort que les talibans ont réservé aux Afghanes.
Photomontage: Dominique Blain, «Bamiyan», 2013. Épreuve numérique imprimée au jet d’encre, 3/5, 110 x 114 cm. Collection du Musée national des beaux-arts du Québec (2015.908). © Dominique Blain Le premier Émirat islamique d’Afghanistan a détruit en 2001 les bouddhas géants de Bâmiyân. À l’aide d’un montage photographique, l’artiste montréalaise Dominique Blain a encastré une femme en burqa dans la falaise où se trouvait l’une de ces statues, dénonçant ainsi le sort que les talibans ont réservé aux Afghanes.

Les talibans iconoclastes reprennent le pouvoir à Kaboul, et le sort des trésors culturels parfois millénaires de la région n’inquiète pas moins que celui qui sera réservé à une part importante de la population, à commencer par les femmes et les filles.

Le premier Émirat islamique d’Afghanistan (1996-2001) a détruit les bouddhas géants de Bâmiyân, brûlé les bibliothèques, pillé le musée national, interdit la musique et l’enseignement des arts. Qui sait si une situation semblable ou pire encore, si c’est possible, n’attend pas le pays sous le nouvel Émirat ?

« Je crains pour l’Afghanistan une situation comme en Syrie : un pays super important au point de vue patrimonial — y compris dans sa capacité technique de gestion des sites — qui se retrouve totalement abandonné, dans lequel on est même empêché d’intervenir », dit Francesco Bandarin.

Architecte italien, il a dirigé le Centre du patrimoine mondial (2000-2010) et été sous-directeur de l’UNESCO (2010-2018), le volet culturel de l’ONU. Il a été joint ce week-end sur un bateau entre la Turquie et l’Europe, après des vacances retardées depuis un an à cause de la COVID.

« Médaille à deux faces »

Selon lui, l’épineuse question de la reconnaissance des talibans va peser lourd sur l’avenir du très riche patrimoine afghan, un ensemble de biens et de sites patrimoniaux qu’ils ont par ailleurs largement contribué à détruire et à piller. « Si le régime a le même destin que Bachar al-Assad en Syrie, c’est fini. Il ne faut pas cette situation honteuse et dangereuse qui fait qu’on finance les projets de protection selon que l’on aime ou pas un gouvernement. »

M. Bandarin vient de publier une évaluation des menaces sur les sites patrimoniaux majeurs du pays dans The Art Newspaper. Il y met en évidence la renaissance patrimoniale après 2001, mais aussi les menaces pesant sur des lieux les plus prestigieux depuis vingt ans. Il y cite les deux sites figurant sur la Liste du patrimoine mondial (le minaret de Djam et la vallée de Bâmiyân) et quatre autres endroits exceptionnels pouvant prétendre à y accéder (Bagh-e Babur, Hérat, Balkh et Band-e-Amir).

Au fond, le patrimoine de la région a subi le même sort que ses populations avec de terribles épreuves sous le contrôle des talibans et des protections plus ou moins notoires sous l’occupation étrangère.

« C’est une médaille à deux faces, résume le spécialiste. D’un côté, il y a eu beaucoup de pillages et d’excavations illégales pendant la récente période. Il y en avait même avant, sous les talibans, qui ont en plus infligé des destructions volontaires. Tout territoire sans contrôle gouvernemental s’ouvre à ce genre de catastrophe. On l’a vu en Irak, en Syrie, au Mali, partout. D’un autre côté, il y a eu un effort remarquable de reconstruction et de réhabilitation. »

L’UNESCO à Kaboul

L’archéologue Philippe Delanghe a été au centre de ces efforts de restauration depuis deux ans en tant que chef de l’unité culture de l’UNESCO en Afghanistan. Il a été évacué de Kaboul le dimanche 22 août après une première tentative avortée.

« Le bureau est encore fonctionnel, dit M. Delanghe joint samedi à Almaty au Kazakhstan. Le bureau n’a jamais fermé. Les employés nationaux y sont encore, enfin, au moins une partie. Une autre partie a réussi à fuir. Nous sommes en contact journalier, mais évidemment la situation est très difficile. »

La permanence employait 75 personnes environ, dont une dizaine de spécialistes étrangers. La pandémie avait réduit les contacts en présentiel. Le sort des employés afghans semble aussi incertain que celui des monuments.

Les dernières missions de l’UNESCO sur le terrain remontent à novembre 2020 et avril-mai 2021. Des experts internationaux ont effectué des relevés hydrauliques de la falaise des bouddhas de la vallée de Bâmiyân, des relevés archéologiques et historiques dans 54 villages de la région encaissée et une « mission de définition » pour préparer d’autres restaurations du minaret de Djam.

M. Delanghe lui-même a appuyé des travaux au Musée national d’Afghanistan. Il a formé du personnel et commencé à constituer une base de données sur la collection, notamment les pièces pillées pendant les années de guerre.

Le musée avait un inventaire partiel de ses collections. L’Université de Chicago a reconstitué un catalogue. Ces deux recensements demeurent incomplets, et le nouveau travail veut les compléter. « On parle tout de même d’une perte de 70 000 objets, raconte M. Delanghe. Ce sont des chiffres qui circulent, et nous voulons y voir clair. »

En date du week-end, M. Delanghe expliquait par écrit qu’à ce moment, il n’y avait « aucune indication d’endommagement de site du patrimoine [par les talibans] à part des monuments récents comme la porte de Ghazni et le monument du leader Hazara, Abdul Ali Mazari, à Bâmiyân ». La porte avait été construite par l’ex-président Ashraf Ghani ; la statue récente commémorait le seigneur de la guerre afghan assassiné par les talibans en 1995.

« Je parlerais d’espoir plutôt que de craintes pour les semaines et les mois à venir, ajoute M. Delanghe en entrevue. C’est très difficile dans la situation chaotique que nous vivons maintenant de savoir ce qui va se passer […] tant que les forces internationales et les Américains ne seront pas partis. Il faut vraiment espérer que les choses se calmeront et qu’il y aura moyen de travailler sur le patrimoine culturel en Afghanistan. »

Lui-même souhaite retourner sur place. « Je crois que c’est surtout aux humanitaires en ce moment d’intervenir. Les agences de développement de l’ONU suivront un peu plus tard. Mais certainement, dès qu’on pourra rentrer, on aimerait bien le faire pour aider le peuple afghan. »

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