À quoi faut-il s’attendre pour les Espaces bleus?

Le pavillon Camille-Roy du Séminaire de Québec sera à la tête du réseau de lieux patrimoniaux et culturels de L’Espace bleu de la Capitale-Nationale.
Photo: Cephas / Wikimedia Commons Le pavillon Camille-Roy du Séminaire de Québec sera à la tête du réseau de lieux patrimoniaux et culturels de L’Espace bleu de la Capitale-Nationale.

Les Espaces bleus, ces 17 maisons (une par région) annoncées par le gouvernement Legault le 10 juin dernier, suscitent chez les spécialistes et les muséologues beaucoup d’espoirs, et beaucoup de craintes. Petite exposition des défis, temporaires et permanents, que posent ces maisons de l’histoire et de la fierté québécoises.

Les espoirs

Que chaque région ait enfin son musée phare. La répartition des musées au Québec n’est pas équilibrée. « Ce n’est pas normal qu’à Chicoutimi ou à Rouyn, on n’ait pas encore d’institution phare », souligne un muséologue de renom, sous le couvert de l’anonymat. Si les prochaines localisations sont bien choisies, les Espaces bleus pourraient régler ce problème. « Il faudrait faire une analyse avant de décider ce qu’on construit, et à quel endroit. Nous avons déjà beaucoup de musées d’histoire dans la province, et aucun musée du travail ou d’interprétation des arts vivants, par exemple. »

Définir les identités régionales. « C’est un exercice qu’on n’a pas fait, de trouver si, au Québec, on s’identifie à des lieux précis, et lesquels », analyse Jean-François Leclerc. L’exercice s’est tenu à Montréal, où on valorise maintenant le lieu de fondation de la ville, rappelle l’ex-directeur du Centre d’histoire de Montréal. « On a de la difficulté à créer un récit national qui permette la commémoration — et ça n’a pas à être “nationaleux”… Peut-être qu’il y a des moments de l’histoire, des lieux qui peuvent raviver la mémoire collective et rassembler les gens. Ces choix ne sont pas évidents, car les mémoires sont souvent en conflit », comme celles des Autochtones et des allochtones, par exemple.

Forger un réseau entre les Espaces bleus et les musées régionaux existants. « Est-ce que les Espaces bleus pourraient être des points centraux, qui attireraient les gens et qui formeraient un circuit, peut-être avec des navettes gratuites, avec les musées qui existent déjà ? » demande M. Leclerc, maintenant consultant en histoire et en muséologie. « Peuvent-ils rassembler des choses séparées, en attrapant les touristes au vol ? » poursuit-il. « Quand on va à Kamouraska, qu’on s’arrête prendre un café, qu’est-ce qui peut faire qu’on va se rendre à Saint-Pascal, et entrer aussi à l’intérieur des terres ? Je vois là un potentiel. »

Un label Espaces bleus ? Raymond Montpetit, professeur de muséologie à l’UQAM, comme M. Leclerc, propose que les Espaces bleus deviennent une sorte « d’appellation contrôlée », que pourraient obtenir d’autres musées que les 17 prédéterminés. « Ce label viendrait avec un peu d’argent pour rehausser le niveau technologique des présentations des musées existants », imagine M. Leclerc. « Le concept pourrait ainsi sortir de sa petite boîte étroite, plus populiste, pour avoir un impact réel. » Pour M. Montpetit, déployer ce label permettrait d’effacer l’impression que les Espaces bleus sont un « vote de défiance [du gouvernement] envers l’action des musées d’histoire qui sont déjà en place ».

Le vrai défi, c’est de trouver les bons sujets par territoire. Et il y a effectivement des sujets qui ont été négligés au Québec, et ça vaudrait la peine de les aborder.

Un premier pas en revalorisation du patrimoine bâti.Tous les intervenants sondés par Le Devoir trouvent excellente l'idée de rénover des bâtiments historiques pour y loger les Espaces bleus. Mais, comme l’a souligné déjà M. Montpetit en nos pages, « restaurer 17 bâtiments ne réglera en rien le problème du patrimoine bâti au Québec, beaucoup plus pesant et volumineux qu’un bâtiment par région ». Louis-Julien Dufresne, attaché de presse de la ministre de la Culture, Nathalie Roy, affirme que le cabinet prend son « devoir d’exemplarité au sérieux, et [que] ce projet représente un geste concret en ce sens ».

Les défis

« Ces Espaces bleus ont quatre grands défis à relever », estime Michel Côté, ex-directeur général du Musée de la civilisation et du Musée des confluences à Lyon. 

De quoi va-t-on y parler ? La fierté, la fierté d’être québécois, comme l’a scandé le premier ministre François Legault au lancement, « c’est un peu court », selon M. Côté. « Le vrai défi, c’est de trouver les bons sujets par territoire. Et il y a effectivement des sujets qui ont été négligés au Québec, et ça vaudrait la peine de les aborder », estime celui qui a été président de la Société des musées du Québec.

Où va-t-on les faire ? « C’est une bonne idée de valoriser le patrimoine bâti québécois, mais il y en a beaucoup. Pourquoi choisir un bâtiment plutôt qu’un autre ? Comment prioriser correctement ? » La question « Qui va choisir ces lieux » se pose aussi et mène au troisième défi.

Avec qui travailler ?La question se pose tant pour le patrimoine que pour la définition des collections pour chaque région. Et une des grandes craintes du milieu, c’est de voir les Espaces bleus non seulement dédoubler le réseau des musées régionaux existants, mais même le détruire. Comment peuvent-ils être collaborateurs des Espaces bleus, et bénéficier de leurs présences ? « Est-ce que ces Espaces bleus vont être gratuits pour attirer les gens, ou payants ? Si c’est gratuit, c’est le comble, illustre M. Montpetit. Imaginez un Espace bleu à Gaspé, dans un beau bâtiment fraîchement rénové, très technologique. Pourquoi irais-je alors au musée de Gaspé ? » Le cabinet de Nathalie Roy assure déjà que « les Espaces bleus seront une offre complémentaire au réseau muséal actuel. On n’aura jamais assez d’endroits pour célébrer notre fierté d’être Québécois, notre histoire, notre patrimoine, notre territoire ».

On a de la difficulté à créer un récit national qui permette la commémoration — et ça n’a pas à être “nationaleux”… Peut-être qu’il y a des moments de l’histoire, des lieux qui peuvent raviver la mémoire collective et rassembler les gens.

Comment faire ? « Il ne faut surtout pas qu’une seule recette soit appliquée partout », croit Michel Côté, ce qu’on peut craindre lorsque le Musée de la civilisation prévoit une exposition temporaire qui fera le tour de tous les Espaces bleus. « Il y a une grammaire muséographique à inventer, qui ne peut pas être juste technologique, qui doit être liée au sujet et au lieu. »

Les craintes

Assurer la longévité financière, au-delà des changements de gouvernement. La généreuse enveloppe de 259 millions se révèle mince quand on multiplie par 17 les coûts des rénovations patrimoniales, la construction d’expositions avec matériel technologique et un budget de fonctionnement. « Déjà, le réseau actuel a de la difficulté à vivre, avance M. Côté. On sait qu’il y a d’énormes problèmes de ressources humaines. Est-ce qu’on va arriver à soutenir ce nouveau réseau adéquatement, alors qu’on n’est pas capables de soutenir le réseau actuel ? » La Société des musées du Québec compte 300 institutions parmi ses membres. Il n’y a pas de statut officiel actuellement pour les musées régionaux au Québec. Certains sont agréés, d’autres pas ; certains sont subventionnés, d’autres pas.

Épuiser le Musée de la civilisation. La totale autonomie dans l’application de son expertise et le leadership du Musée de la civilisation sont, selon tous les interviewés, la clé du succès (ou non) du projet des Espaces bleus. « Nous avons pleinement confiance dans le Musée de la civilisation afin qu’il travaille de concert avec les musées régionaux pour la conception et la réalisation des expositions, » répond le cabinet de la ministre de la Culture.

Comme société d’État, le musée ne peut remettre en question la commande que le gouvernement lui propose. Et le poids qui pèse sur ses épaules n’est pas à prendre à la légère. « Il s’agit là de présenter 17 expositions de références et 17 expositions de déclinaisons, qu’il faudra renouveler chaque année. Ne risque-t-on pas de cannibaliser le Musée de la civilisation, qui doit par ailleurs réaliser déjà un projet de dizaines de millions au Séminaire, repenser son Centre de conservation et d’études sur les collections, diminuer sa production d’expositions et d’activités culturelles, et qui a une responsabilité internationale… ? » demande Michel Côté.

D’autant que le Musée a, en 2017, fermé deux de ses antennes. Le Centre d’interprétation de la Place-Royale, « surtout prisé par les touristes de juin à octobre », a été fermé, car « les crédits accordés par le gouvernement n’ont jamais été augmentés », précise Agnès Dufour, relationniste du Musée de la civilisation. La Maison Chevalier, elle, « ne répond plus aux normes de conservation des objets. C’est un édifice ancien, qui aurait besoin de rénovations majeures, et le Musée n’a pas les crédits requis ». Or, quatre ans plus tard, voilà qu’on oblige le même Musée à se faire repousser davantage d’antennes, dans des édifices anciens…

 
 

Une version précédente de cet article, qui était accompagnée d’une photo du collège François-de-Laval plutôt que d’une photo du pavillon Camille-Roy du Séminaire de Québec, a été modifiée.

À voir en vidéo