Des Espaces bleus très politiques

Selon deux muséologues de renom préférant l’anonymat, depuis toujours, les musées nationaux sont créés par l’État avec l’argent public, argent qui arrive avec des visions et des commandes politiques bien teintées comme conditions de versements.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Selon deux muséologues de renom préférant l’anonymat, depuis toujours, les musées nationaux sont créés par l’État avec l’argent public, argent qui arrive avec des visions et des commandes politiques bien teintées comme conditions de versements.

259 millions de dollars octroyés pour restaurer 17 bâtiments patrimoniaux — un dans chacune des régions du Québec — et en faire des lieux d’exposition et de diffusion pour promouvoir la fierté québécoise. Cet ambitieux projet des Espaces bleus, propulsé par le gouvernement de François Legault la semaine dernière, est-il vraiment culturel ? L’idée a suscité dans le milieu de la muséologie québécoise l’impression d’un retour vers le passé, en un temps où le politique n’avait pas encore délégué ses pouvoirs vers les musées.

Même si les Espaces bleus sont chapeautés et guidés par le Musée de la civilisation, la commande, sortie de la bouche et des communiqués de presse du premier ministre et de la ministre de la Culture Nathalie Roy, une fois passée la restauration du patrimoine bâti, est loin de prioriser la culture. Ces Espaces bleus, disait François Legault au lancement, devront susciter la fierté, la fierté d’être Québécois. Ils devront « redonner vie à nos grandes réussites historiques », « faire le lien entre nos héros du passé et ceux du présent » et, disons-le encore puisque ce fut répété, « rendre hommage à ce qui fait la fierté des Québécois et faire de cette fierté commune un lien entre les régions, un pont entre leur passé et leur avenir ».

Il y a là un retour en force du politique dans le monde muséal qui détonne et étonne. Même s’il est loin d’être nouveau, comme l’ont dit sous le manteau au Devoir deux muséologues de renom, préférant l’anonymat parce que dans leur milieu, justement, tout est si politique que la moindre critique peut abîmer une carrière. Depuis toujours, expliquent-ils, les musées nationaux sont créés par l’État avec l’argent public, argent qui arrive avec des visions et des commandes politiques bien teintées comme conditions de versements.

« Quand j’ai entendu le premier ministre, j’ai eu l’impression de revenir 50 ans en arrière, affirme l’un d’eux. C’est rétrograde. C’est une vision un peu faussée de la réalité des musées, qui ne sont pas que des lieux de valorisation, mais d’analyse et de critiques. Le rôle d’un musée n’est pas de présenter nos succès, mais d’analyser une situation. »

La fierté n’est pas une marque de musée

D’autres, comme Jean-François Leclerc, sont moins craintifs à nommer la politisation. « Si on regarde l’histoire de la muséologie au Québec depuis 1960, et la création du Musée de la civilisation, par exemple, on peut voir à l’œuvre une dimension de legs politique, au sens noble du terme, estime l’ex-directeur du Centre d’histoire de Montréal. Ça se pratique beaucoup, en Europe et en France surtout. C’est sûr que là aussi, c’est politique. Ça dit qu’on veut laisser quelque chose au Québec, qui montre notre intérêt pour la culture. »

« La fierté est un effet attendu de la visite du musée, une des formes que peut prendre l’appropriation des contenus par les visiteurs. Ce n’est pas comme telle une intention muséale », estime de son côté Raymond Montpetit, professeur émérite de muséologie à l’UQAM. « Le rôle d’un musée n’est pas de provoquer la fierté, mais la réflexion, avance à son tour Michel Côté, ex-directeur général du Musée de la civilisation et du Musée des Confluences à Lyon. Tsé, un musée doit parler des pensionnats autochtones. C’est quoi, là, la fierté ? »

« Si on reste avec un des exemples [donnés à la conférence de presse] comme l’aluminium, c’est pas un long fleuve tranquille comme histoire, poursuit M. Côté. Il y a des conflits de travail et de la pollution à raconter. Un musée, c’est un lieu de connaissances. Ça ne peut pas répondre à cette question de fierté. »

L’histoire de qui ?

« On touche là aux rapports entre les savoirs et le pouvoir, analyse M. Montpetit. Les musées ont toujours joué un rôle politique. Dès le XIXe siècle, s’ils ont proliféré, c’est parce qu’ils participaient au nation building, [à construire] le sentiment d’appartenance à une nation. Les grandes expositions universelles et les musées ont contribué à ce sentiment d’unité nationale, partout, dans les grandes capitales et ailleurs. »

Aujourd’hui, la fréquentation des musées est une des rares pratiques culturelles qui est en progression constante. Les études montrent que ces institutions ont une solide crédibilité auprès du public. Les visiteurs estiment que ce sont des faits qui leur sont présentés là, même quand une vision politique, ou même propagandiste, s’y dessine.

Et propager sa propre vision de l’histoire nationale, ce n’est pas non plus nouveau. « Le Canada le fait, démontre M. Montpetit, par son réseau Parcs Canada » fondé aux débuts des années 1970. Le lieu historique national de Fort-Chambly, ça vous dit quelque chose ? Celui des Fortifications-de-Québec, ou la maison de Louis-Joseph Papineau dans le Vieux-Montréal ? On a là « un organisme centralisé qui gère des sites naturels et historiques à la grandeur du Canada, et qui interprète l’histoire du Canada ».

Parcs Canada, au lieu de « fierté », utilise dans son mandat « commémorer », et en anglais, « celebrate », célébrer. « On n’est pas loin des héros de François Legault », estime le prof émérite, « dont les savoirs et les passions ont inspiré le caractère et les valeurs du pays. Les héros, c’est une notion un peu datée aussi, hein. Ils ont un peu du plomb dans l’aile ces temps-ci. L’histoire sociale a plutôt remplacé ce culte des héros ».

« Les récits régionaux actuels dans les musées sont gérés par des historiens bénévoles, explique M. Montpetit, qui émanent de la région, et qui sont membres des conseils d’administration des musées régionaux. Ils affirment une muséologie plus citoyenne. » Avec les Espaces bleus, on cherche manifestement, comme pour répondre aux musées fédéraux de Parcs Canada, à reprendre en une seule main les rênes du récit historique provincial.

Sauter sur l’occasion

« Quand un projet sort comme ça de la tête d’un politicien, il vaut mieux saisir la perche tendue et faire évoluer le projet », propose Jean-François Leclerc. Tous les intervenants interrogés par Le Devoir estiment que le défi principal, c’est que le Musée de la civilisation puisse affirmer son leadership, son expertise et sa vision des Espaces bleus, en toute liberté. Sans se faire imposer une ligne directrice ou des personnages, comme ceux qui ont été nommés en conférence de presse — Céline Dion, Guy Lafleur, Leonard Cohen, Bruny Surin, et de grands entrepreneurs, entre autres.

« Si la vision du Cabinet s’impose, on peut s’attendre à quelque chose de limité, de restreint, et qui va mal vieillir — un peu comme un musée de cire, estime M. Leclerc. Dans 20 ans, va-t-on encore s’ébahir devant Céline Dion ? Si on veut des lieux qui demeurent vivants, ça prend des lieux qui ne seront pas figés par des expositions permanentes. »

Et le problème, avec ce genre de cadeau à la nation que sont les Espaces bleus ? Trouver comment en assurer la survie à long terme, croit le professeur émérite de muséologie à l’UQAM Raymond Montpetit. Que se passera-t-il aux prochaines élections, et aux suivantes ? Le montant de 259 millions, si généreux à première vue, ne résistera pas longtemps, compte le spécialiste. « On sait ce que ça coûte, la rénovation patrimoniale, poursuit M. Montpetit. Ces millions risquent de finir, comme très souvent, dans les seules briques et constructions. On a connu ça déjà dans le passé. Restaurer 17 bâtiments ne réglera en rien le problème du patrimoine bâti au Québec, beaucoup plus pesant et volumineux qu’un bâtiment par région. »

Et les nouvelles technologies que veut le gouvernement dans ces lieux, « ça coûte cher, ça casse, et c’est à renouveler tous les cinq ou six ans ». Autre sujet d’inquiétude budgétaire, donc. Raymond Montpetit : « Quand on veut parachuter un peu partout une vision centralisée, comme ici, comme pour les Maisons de la culture en France pensées par André Malraux, il faut une continuité à la tête de l’État pour y arriver. Ça ne se fait pas en 36 mois. Je pense qu’on va finir avec quelques Espaces bleus ici et là, mais je ne crois pas qu’on se rendra à 17 », estime le spécialiste.

 

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