Trente millions aux ateliers d’artistes de Montréal

Les derniers artistes dont les ateliers logeaient au 305, rue de Bellechasse ont dû quitter les lieux en 2020.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Les derniers artistes dont les ateliers logeaient au 305, rue de Bellechasse ont dû quitter les lieux en 2020.

« Avant de devenir un Moment Factory, un Cirque du Soleil ou des grands reconnus à travers le monde, [le travail des artistes] commence dans un atelier », a illustré lundi la mairesse de Montréal, Valérie Plante, au lancement du Programme de soutien à la rénovation de bâtiments accueillants des ateliers d’artistes. Un programme largement financé par Québec — 25 millions de dollars, une somme record — pour commencer à résoudre le problème de ces ateliers, qui ferment les uns après les autres dans la métropole au rythme de la spéculation immobilière.

« On veut soutenir ces artistes qui font rayonner les quartiers et Montréal à l’international », a poursuivi la mairesse. Pour ce faire, la Ville ajoute 5 millions à l’argent que Québec avait annoncé en 2019, et dont la mécanique de distribution était dévoilée lundi par la ministre de la Culture, Nathalie Roy, la ministre responsable de la région de Montréal, Chantal Rouleau, et Mme Plante.

« L’idée, c’est de faire une entente entre les propriétaires [immobiliers] et les regroupements d’artistes pour pérenniser [les ateliers], par des rénovations qui augmentent la qualité de travail des artistes » et améliorent l’édifice, a expliqué Mme Plante. « On ne parle pas d’achats ou de constructions. On peut créer de nouveaux ateliers, dans des bâtiments qui ont des unités disponibles s’il y a des locaux [libres]. »

Les lieux devront être utilisés à ces fins culturelles au moins vingt ans, a renchéri la ministre Roy. « Nous recherchons des partenariats entre propriétaires et associations d’artistes. C’est pour ça que ça a pris un peu de temps pour négocier le programme. Il n’était pas question qu’on donne de l’argent à un propriétaire pour améliorer un immeuble et qu’il remercie ensuite les artistes pour louer ou pour vendre, a-t-elle expliqué. Les propriétaires doivent conserver la relation de nombreuses années, c’est une condition. Et nous, nous allons améliorer les lieux, et faire des mises à niveau. »

La ministre évalue pouvoir financer entre 10 et 12 projets différents. « Chaque projet devra avoir une superficie de 5000 pieds carrés. On estime qu’un artiste utilise en moyenne 250 pieds carrés pour un atelier. Si on calcule, on pourrait avoir de 650 à 800 artistes qui pourraient bénéficier de ce programme. » Peut-être sera-t-il ainsi possible d’éviter des expulsions d’artistes, comme ce fut le cas encore récemment au 305, rue de Bellechasse, et de conserver la vocation culturelle de bâtisses industrielles investies par les créateurs ?

« C’est avant tout un appel aux artistes de se mobiliser, de s’organiser, de former des collectifs pour prendre en main la création de nouveaux espaces ou pérenniser ceux qui existent », a indiqué de son côté Catherine Bodmer, directrice générale du Regroupement des centres d’artistes autogérés du Québec. « L’enjeu, c’est d’avoir des lieux de création abordables et qui restent accessibles » et de faire cesser l’exode vers les périphéries. Et le défi, précisait Mme Bodmer, sera de trouver les partenaires immobiliers.

Planifier, rénover, aider au démarrage

Le programme comprend trois axes. Le premier vise à planifier les projets en offrant aux organismes une subvention pour les études de planification et l’accompagnement d’experts. La subvention rembourse 90 % des dépenses, jusqu’à 100 000 $ par projet, explique au Devoir Magda Popeanu, responsable de la Culture au comité exécutif de Montréal.

Le gouvernement assure exclusivement le deuxième volet, pour la réalisation des travaux de rénovation et d’améliorations locatives, jusqu’à 90 % des coûts, pour un montant maximal de 5 millions par projet, poursuit Mme Popeanu. Et le financement de la Ville aidera à la stabilisation, dernier axe du projet, en couvrant les frais d’exploitation pendant le chantier, par exemple, pour 12 mois. Ou en absorbant à 100 % l’augmentation des taxes foncières due à la plus-value de la rénovation du bâtiment, pour deux exercices financiers, jusqu’à 130 000 $ par année.

Le premier appel à projets sera lancé le 2 juin, fermé fin juillet. Un délai court, qui « vise les projets prêts, dans des cartons depuis des années et qu’on veut débloquer le plus rapidement possible », note Mme Popeanu. Les lauréats seraient annoncés dès octobre prochain. Un deuxième appel sera lancé plus tard, probablement fin 2021, pour les nouveaux projets. « Le grand enjeu, c’est le prix des loyers et des bâtiments au centre-ville, avance Magda Popeanu. Bien sûr qu’on a le souci de répartir des ateliers à travers toute la ville. Mais il faut régler aussi le problème là où la pression du marché est très grande. »

Marché de l’art, marché immobilier

Pour l’artiste Marc Séguin, qui était du 305, Bellechasse et qui se retrouve maintenant à la tête du projet des Ateliers 3333, dans Saint-Michel, comme pour Gilles Renaud, des Ateliers créatifs de Montréal, le programme est un grand pas en avant. Interrogés séparément, les deux hommes soulèvent les mêmes bémols. La question des taxes foncières, trop élevées pour des budgets d’artistes, est un des nerfs de la guerre. Et l’exemption proposée pour deux ans est insuffisante.

« La Ville connaît les solutions, avance M. Renaud. Il suffit d’appliquer un taux de taxes réduit aux bâtiments culturels. » Le directeur donne l’exemple de l’Atelier Circulaire, qui occupe 11 000 pieds carrés, et doit payer 55 000 $ par an en taxes.

La deuxième critique, c’est de ne pas viser la propriété par les artistes. « Il va falloir leur faire confiance à un moment donné », estime Marc Séguin. « Tant que les immeubles ne nous appartiendront pas — je veux dire à des collectifs et à des organismes sans but lucratif —, on va se faire avoir par un marché et un monde qu’on ne connaît pas, et auquel on n’appartient pas. Chaque fois. »

L’engagement de 20 ans demandé aux propriétaires semble aussi trop peu aux yeux des deux connaisseurs des ateliers d’artistes. Car ces ateliers sont reconnus, études à l’appui, pour être moteurs de gentrification. Les artistes s’installent, et en général, dix ans plus tard, les prix montent.

« Je suis arrivé en janvier 1998 au 305, Bellechasse, se souvient Marc Séguin. C’était un no man’s land. Il n’y avait rien, sinon le garage de la STM en face et une piquerie à côté. La rue Beaubien était vide. Ça n’a pas pris 20 ans pour que les condos arrivent et changent tout le quartier. Donc non, 20 ans, ce n’est pas assez long. »

Reste que le programme, répètent-ils, est une avancée, un bon plan à moyen terme. Pour le long terme ? Il suffirait d’une suite, indique M. Renaud.


Une version précédente de l'article indiquait que l’Atelier Circulaire occupe 11 000 pieds carrés. Il en occupe en réalité 11 000.

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