Les guides touristiques en chute libre

Dans la dernière
année, le chiffre
d’affaires de la
librairie spécialisée
Ulysse
a connu une
baisse de 50%.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Dans la dernière année, le chiffre d’affaires de la librairie spécialisée Ulysse a connu une baisse de 50%.

La pandémie de COVID-19 a bouleversé les projets de vacances des Québécois, contraints de troquer leur escapade à l’étranger contre une aventure en Gaspésie ou sur la Côte-Nord. Un revirement de situation qui a fait plonger les ventes des guides de voyage en librairie. Premier de trois textes.

La poussière s’accumule depuis un an sur plusieurs étagères de la librairie de voyage Ulysse, installée rue Saint-Denis à Montréal. Les conseils de voyage à Paris, à Cancún ou encore à Venise n’ont pas trouvé preneur. Les quelques clients qui ont passé la porte de la boutique, lorsqu’elle était autorisée à ouvrir ses portes, ont préféré s’informer sur le vélo ou la randonnée au Québec.

« La pandémie nous a fait très mal. En plus des mois de fermeture imposée, les voyages non essentiels sont déconseillés. Qui veut encore acheter un guide de voyage dans ce temps-là ? » demande Daniel Desjardins, propriétaire de la librairie.

En près de 35 ans d’existence, ses guides de voyage n’ont jamais eu aussi peu la cote. Dans la dernière année, le chiffre d’affaires de la librairie spécialisée a connu une baisse de 50 %. Il faut dire qu’entre la fermeture des frontières, la quarantaine obligatoire — dont une partie à l’hôtel depuis février — et la peur généralisée de contracter la COVID-19, les voyageurs ont tiré un trait sur les escapades hors des frontières canadiennes.

J’aurais pu mettre une bâche sur les étagères contenant nos guides de voyage, ça serait revenu au même

 

Sans surprise, ils ont ainsi été nombreux à bouder la section « voyage » des librairies en 2020. Selon le dernier Bilan Gaspard du marché du livre du Québec, publié le mois dernier, la catégorie « Géographie et tourisme » a connu une chute d’environ 49 % de ses ventes comparativement à l’année précédente, soit la plus forte baisse — et de loin — toutes catégories confondues.

Si la majorité des librairies généralistes ont pu compter sur la hausse des ventes de romans, de livres jeunesse ou encore de guides de cuisine et de jardinage pour finir l’année en beauté, celles qui sont spécialisées dans le voyage ont eu du mal à garder la tête hors de l’eau. « On a dû réduire nos heures d’ouverture et, malheureusement, mettre à pied du personnel », déplore M. Desjardins.

Cap sur le Québec et le plein air

« J’aurais pu mettre une bâche sur les étagères contenant nos guides de voyage, ça serait revenu au même », renchérit Louis Gobeille, gérant de la librairie de voyage Aux quatre points cardinaux, sise rue Ontario. Il calcule une baisse de 98 % des ventes des guides touristiques hors Canada dans la dernière année. Un marché qui représente habituellement environ 30 % de son chiffre d’affaires.

C’est grâce à la vente de guides pratiques pour survivre en forêt et de cartes en tout genre que la librairie a pu tenir le coup. « Avec la pandémie, les gens ont beaucoup voyagé au Québec et ont misé sur le plein air. Ç’a été un coup de pouce pour nous, explique-t-il. On a vendu des cartes marines à ceux qui ont acheté un bateau, des cartes de randonnées, de chasse et de pêche à ceux qui se sont mis au camping. Il y a aussi les nouveaux propriétaires d’un chalet qui voulaient une carte sur mesure de la région pour connaître les sentiers, rivières et lacs proches de leur terrain. »

L’attrait pour les activités de plein air et la soif de redécouvrir le Québec se reflètent également dans le palmarès de ventes des douze derniers mois de la librairie Ulysse. On retrouve en tête de liste des guides sur la randonnée pédestre au Québec, sur la découverte de la Gaspésie et du Bas-Saint-Laurent, sur les régions de Charlevoix, de Tadoussac et de la Côte-Nord, ou encore sur les voies cyclables de la province. Quelques titres sur des escapades nature en Ontario ou dans l’Ouest canadien ont également réussi à se tailler une place dans le top 25.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir C’est grâce à la vente de guides pratiques pour survivre en forêt et de cartes en tout genre que la librairie Aux quatre points cardinaux a pu tenir le coup, explique François Damien, copropriétaire.

M. Desjardins a d’ailleurs surfé sur la vague pour tirer profit de la situation. C’est l’avantage d’être libraire, mais aussi éditeur des guides Ulysse. Il a ainsi devancé la mise à jour de plusieurs anciennes éditions sur des voyages locaux et ajouté quelques nouveaux titres, dont un guide sur les Cantons-de-l’Est et la Montérégie.

« C’est exceptionnel que les guides sur le Québec se vendent autant, mais ce n’est pas suffisant pour équilibrer les pertes », souligne-t-il, précisant qu’habituellement, la librairie fait ses choux gras des guides de voyage sur les États-Unis et des destinations soleil, comme le Mexique, Cuba, le Costa Rica ou le Panama. Sans compter le populaire trio européen France-Italie-Espagne, qui se retrouve souvent en tête des ventes.

Rêver

L’éditeur a également fait le pari de publier davantage de « beaux livres », ces livres sur le voyage qui font davantage office d’inspiration que de guides pratico-pratiques.

Un rapide coup d’œil sur les palmarès 2020 montre que les Québécois ont en effet rêvé aux voyages à défaut de pouvoir prendre l’avion. Plusieurs titres de la série « 50 itinéraires de rêves » des Guides de voyage Ulysse se retrouvent d’ailleurs dans le top 20 des ventes de la catégorie « Géographie et tourisme » du Bilan Gaspard : Voyages de rêve en train, Randonnées à vélo autour du monde, Randonnées en Amérique du Nord ou encore Routes des vins dans le monde.

Même constat du côté du palmarès de la section « voyage » de Renaud-Bray et d’Archambault — qui ne participent pas au Bilan Gaspard — où les récits de voyages se sont particulièrement bien vendus. On retrouve en tête de liste Vie de van : récits et itinéraires à faire rêver (Parfum d’encre), La traversée des écrivains : la Gaspésie par monts et par mots (La Presse), Carnet d’un promeneur dans Montréal (La Presse), ou encore Fragments d’ailleurs : 50 récits pour voyager par procuration (Somme toute).

« Il n’y a plus qu’à espérer que l’inspiration puisse bientôt devenir un réel projet, qu’on puisse revoyager et retrouver un peu de normalité dans nos vies », conclut Daniel Desjardins.

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