Revoir le monde en planisphère

Pour Mark Monmonier, auteur de
plusieurs livres sur la cartographie, l’idée
qu’il existe une carte «politiquement
correcte» est un leurre.
Photo: Nasa Agence France-Presse Pour Mark Monmonier, auteur de plusieurs livres sur la cartographie, l’idée qu’il existe une carte «politiquement correcte» est un leurre.

Sur le planisphère avec lequel des générations et des générations d’enfants ont appris à regarder le monde, l’Afrique apparaît de la même taille que le Groenland. Alors que, dans la réalité, elle est 14 fois plus grande…

Cette distorsion de l’échelle du monde, élaborée par Gérard Mercator en 1569, fait aujourd’hui grincer des dents. Au point que les écoles publiques de la ville de Boston ont décidé, en 2017, de faire utiliser dans leurs classes un autre planisphère, tracé en 1974 par l’Allemand Arno Peters, et inspiré de celui tracé un siècle plus tôt par James Gall. Non seulement l’Afrique y est franchement au centre, mais, comme l’Amérique du Sud, elle y apparaît plus grosse et plus allongée. L’Europe de son côté, comme l’Amérique du Nord, y a rétréci.

« Sur les cartes traditionnelles que nous utilisons, l’Europe est toujours positionnée au centre et en haut. Est-ce un hasard ? L’Europe est agrandie, l’Amérique du Nord est agrandie ; le continent africain est rétréci au point de paraître plus petit que la Russie. Est-ce anodin ? L’Amérique du Sud est rétrécie, elle aussi. C’est incroyable, mais la plupart des personnes ont une vision du monde biaisée sans le savoir », écrivait l’ancien footballeur Lilian Thuram, militant contre le racisme, dans son plus récent essai La pensée blanche (Mémoire d’encrier).

Une impossibilité technique

En fait, cartographier correctement le monde sur une surface plane est à peu près impossible, pour la simple et bonne raison que la terre est ronde.

« C’est comme peler la peau d’une orange et la déposer à plat sur la table. C’est sûr qu’il va y avoir des déchirures, explique le géographe Yann Roche. En passant de la sphère vers une surface plane, on a la nécessité de transformer l’information, il faut choisir ce qu’on va sacrifier. Selon le type de projection qui existe, on va sacrifier soit les formes, soit les distances, soit les superficies. »

La projection de Mercator, qui a été très utilisée en marine marchande, a la particularité de « préserver les formes localement », dit Yann Roche. C’est d’ailleurs encore celle qui a été utilisée pour la création de l’outil Google Earth.

En fait, si on veut vraiment obtenir une bonne représentation de la Terre, il faut utiliser un globe terrestre

 

« Il y a une dimension construction des projections et une dimension interprétation et utilisation des cartes, qui peuvent effectivement être dépourvues d’objectivité », dit-il.

Un planisphère centré sur l’Amérique, par exemple, permettrait de visualiser les enjeux de la côte pacifique ouest, absents sur la projection de Mercator. « À l’ouest de la Californie, on tombe dans un vide, alors que le monde du Pacifique est important pour le Canada », remarque-t-il.

On dit aussi que, durant la guerre froide, la projection de Mercator était particulièrement populaire du fait qu’elle faisait paraître le bloc soviétique comme étant plus imposant, donc plus terrifiant que ce qu’il était vraiment.

« Par contraste, une carte du monde qui aurait été centrée sur le pôle Nord aurait montré les États-Unis et leurs alliés de l’Ouest encerclant et menaçant l’URSS », écrit John Rennie Short, dans le livre The World Through Maps: A History of Cartography. En outre, ajoute-t-il, on peut voir l’État du Cachemire, sujet d’une discorde sans fin entre l’Inde et le Pakistan, inscrit dans l’un ou l’autre de ces pays selon qui a réalisé la carte…

En Chine, par ailleurs, depuis le début des années 2000, les étudiants sont invités à se repérer grâce à une carte qui place la Chine au centre.

Pour Mark Monmonier, auteur de plusieurs livres sur la cartographie, dont How to Lie with Maps (Comment faire mentir les cartes, traduit aux éditions Autrement, 2019), l’idée qu’il existe une carte « politiquement correcte » est un leurre.

Photo: Mark Monmonier Durant la guerre froide, la projection de Mercator était particulièrement populaire du fait qu’elle faisait paraître le bloc soviétique comme étant plus imposant, donc plus terrifiant que ce qu’il était vraiment.

« Parfois, les gens croient que la carte de Gall-Peters est “politiquement correcte”. Si on accepte qu’il n’y a que la carte Gall-Peters et la carte de Mercator, qui a été faite pour la navigation, cela peut être justifié. Mais il y a beaucoup d’autres projections. Il y en a des centaines. Celle d’Equal Earth est assez récente, elle ne change pas les proportions des terres comme le fait la projection Mercator, et elle donne une représentation plus réaliste que la carte Gall-Peters des formes des continents. » Reste qu’un « mille carré » européen apparaît plus imposant sur la carte de Mercator qu’un mille carré africain, reconnaît-il. « Mais certaines parties du sud de l’Afrique sont aussi agrandies sur la carte de Mercator. »

Quant au positionnement de l’Europe au centre, il est lié à l’utilisation du méridien 0 de Greenwich, situé à Londres, par convention internationale. « Mais le méridien du centre peut être placé où on veut. La carte du monde peut être centrée où on veut », dit-il.

« En fait, si on veut vraiment obtenir une bonne représentation de la Terre, il faut utiliser un globe terrestre », dit-il.

« Et dans les salles de classe, la meilleure façon d’aborder les cartes, c’est d’en avoir plusieurs », qui présentent des points de vue différents.

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