Un silence de neuf ans autour de la classification du manoir Rioux-Belzile

Construite entre 1803 et 1815, la résidence en bois a, dans la culture populaire, le nom de «manoir» bien qu’elle n’en ait jamais été un formellement, rappelle l’historien Robert Larin. Cette maison d’agriculteur présente un toit à larmiers retroussés typique.
Photo: Vickie Vincent Construite entre 1803 et 1815, la résidence en bois a, dans la culture populaire, le nom de «manoir» bien qu’elle n’en ait jamais été un formellement, rappelle l’historien Robert Larin. Cette maison d’agriculteur présente un toit à larmiers retroussés typique.

La MRC des Basques presse le ministère de la Culture et des Communications (MCC) de classer le manoir Rioux-Belzile et de l’aider à le sauvegarder en le mettant en valeur. Située au cœur de l’ancienne seigneurie de Trois-Pistoles, cette demeure de bois du XIXe siècle a fait l’objet d’une demande officielle de classement en 2012. Sans réponse depuis, la MRC vient d’adopter une résolution pour pousser l’État à agir enfin dans ce dossier.

Construite entre 1803 et 1815, cette résidence en bois a, dans la culture populaire, le nom de « manoir » bien qu’elle n’en ait jamais été un formellement, rappelle l’historien Robert Larin. Cette maison d’agriculteur présente un toit à larmiers retroussés typique.

Au début du XXe siècle, elle a été occupée, aux beaux jours de l’été, par le journaliste et polémiste Olivar Asselin, de même que par son beau-frère, l’architecte Jean-Omer Marchand, à qui l’on doit notamment une partie du parlement à Ottawa. « Je ne crois pas qu’il y ait eu beaucoup de gens qui, à Trois-Pistoles, ont pu se vanter d’avoir reçu la Légion d’honneur. Pourtant, dans cette maison, il y eut deux occupants en même temps qui l’avaient reçue : Asselin et Marchand ! » raconte l’historien Larin.

En 2007, la Municipalité Notre-Dame-des-Neiges a cité le bâtiment pour en assurer une meilleure protection. Quatre ans plus tard, le site en bordure du fleuve a bénéficié de l’attention de la municipalité. Dès 1983, la MRC affirmait, dans son plan d’aménagement, que le « site aussi bien que le bâtiment présentent un intérêt historique indéniable ».

Un regroupement d’organismes et d’individus — dont la Municipalité Notre-Dame-Des-Neiges, la MRC des Basques, la Ville de Trois-Pistoles, des historiens comme Gaston Deschênes, l’écrivain Victor-Lévy Beaulieu et l’océanographe Boucar Diouf — a appuyé, en juin 2012, une demande de classement par l’État. Neuf ans plus tard, toujours rien.

« Cette requête est toujours en attente d’une réponse », confirme au Devoir le préfet Bertin Denis. Le Conseil de la MRC des Basques a donc adopté, le 20 janvier, une résolution demandant au MCC d’accorder enfin le classement sollicité afin d’assurer la préservation du site, de veiller à sa revalorisation et de lui assurer un avenir.

Après plusieurs relances du Devoir visant à savoir pour quel motif une demande de classement était restée sans suite depuis neuf ans, le MCC a donné cette réponse mercredi en soirée : « Nous saluons la mobilisation de la MRC en faveur du patrimoine bâti sur son territoire, tel qu’encouragé par plusieurs dispositions du projet de loi 69. Nous lui accordons toute l’attention requise. »

Les limbes

De l’avis du préfet Bertin Denis, la demande de classement s’est perdue dans les limbes de l’administration étatique. « J’ai l’impression qu’il y a eu un changement de garde à un moment donné. Et puis, tout le monde est pour la vertu, mais quand vient le temps de payer… »

Dans un rapport d’enquête sur les pratiques de protection du patrimoine en vigueur au MCC, la vérificatrice générale observait, en juin 2020, que pour 40 % des demandes de classement, il faut attendre plus de cinq ans avant d’obtenir une réponse de l’État. Une situation qu’elle a vivement dénoncée.

Le préfet est formel : « C’est un site patrimonial exceptionnel. Il est important pour la région. Le bâtiment est beau. Mais c’est sûr que si personne ne s’en occupe, ça va finir par s’écraser, comme n’importe où ailleurs. »

Le préfet souhaite que l’État s’implique. « Nous, on est prêt à être partenaire, mais on ne peut pas sauver le site tout seul », dit-il. En attendant, la maison n’est pas occupée. Elle n’est pas chauffée. « C’est comme ça que ça finit par s’écraser et qu’on en vient à démolir », regrette-t-il. « Ces affaires-là, ça ne se finance pas tout seul. C’est comme les musées. Ça coûte cher, mais on en a besoin. Ce sont des valeurs d’appel. »

L’architecte Marie-Joëlle Larin-Lampron et son père, l’historien Robert Larin, viennent de lancer un livre intitulé Le Manoir Rioux-Belzile, maison ancestrale et site patrimonial afin d’appuyer la demande de la MRC auprès de l’État. L’ouvrage est d’ailleurs préfacé par le préfet.

Utilisant une grille d’analyse tenant compte de l’architecture, de l’histoire, de la littérature, du paysage et de l’authenticité de l’ensemble, ils en viennent à la conclusion que le site du manoir Rioux-Belzile constitue « un lieu culturel d’importance nationale ».

En 2013, le même duo avait publié un autre ouvrage, plus substantiel, aux éditions du Septentrion. L’intérêt du lieu n’est plus à démontrer, affirment-ils de concert en entrevue. « Le MCC continue d’espérer que les municipalités s’occupent à peu près seules du patrimoine, regrette l’historien Larin. En fait, c’est une façon de refiler la patate chaude à quelqu’un d’autre. »

En prenant en exemple le cas de cette maison, ils ne se font pas d’illusion quant aux changements que pourrait apporter la réforme de la loi telle que présentée par la ministre Nathalie Roy. « C’est encore dans la cour des municipalités ! Les municipalités ont autre chose à faire et elles ne comprennent pas, de toute façon, ce qu’elles devraient faire en matière de patrimoine. »

Vives inquiétudes

Dans une lettre déposée le 18 février en commission parlementaire à l’adresse du premier ministre Legault, trois des principaux organismes en matière de protection du patrimoine se disent fort inquiets de la tangente que prend le projet de loi 69 de la ministre Roy.

Pour les présidents d’Action patrimoine, de la Fédération histoire Québec et d’Héritage Montréal, il faut que l’État mette en place une autorité nationale, « indépendante des cycles électoraux », pour que le patrimoine ne soit pas géré uniquement en fonction de la bonne volonté de tout un chacun.

Ils plaident pour la création d’un bureau indépendant, disposant de pouvoirs conséquents, qui assurerait « une réelle imputabilité des différentes parties » en cause, notamment des municipalités et des MRC, tout en leur offrant expertise et ressources.

Pour qu’une nouvelle loi soit efficace, observent ces trois organismes majeurs, il faudrait considérer les « incitatifs fiscaux pour l’entretien et la préservation, les structures et outils légaux de protection, les compétences et la formation professionnelle, l’accompagnement et le soutien à la requalification, le patrimoine religieux, les ressources humaines et financières dévolues au patrimoine », des aspects qui ne sont pas inclus dans le projet de loi.  

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