Repenser l’art, pendant qu’on ne peut pas en faire

Derrière les portes closes, les artistes poursuivent la création, comme ici, au Théâtre de Quat’Sous, où <em>Le Devoir</em> s’est rendu à la mi-janvier.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Derrière les portes closes, les artistes poursuivent la création, comme ici, au Théâtre de Quat’Sous, où Le Devoir s’est rendu à la mi-janvier.

Cette rentrée culturelle est inédite. Déjà, celle de l’automne 2020 se démarquait par la forte empreinte de la pandémie. Celle-ci se déploie alors que les arts sont en interruption, tandis que, derrière les portes closes, la création se poursuit dans l’attente de lendemains qui chantent. Une cessation assez lourde déjàde conséquences tangibles et majeures pour que le milieu et ses observateurs commencent à penser qu’il faudra un « recommencement » de la culture, plutôt qu’une « reprise ».

« Réfléchir le futur, réfléchir les prochaines créations et de nouvelles dramaturgies ? Alors qu’on ne sait pas où on s’en va ni ce qui attend les arts de l’autre côté de la pandémie ? Alors qu’on ne sait pas ce qui va faire du sens ni comment on va travailler ? J’ai eu des semaines entières bookéesde conversations et de recherche de solutions. Est-ce que j’ai vraiment besoin, en ce moment, d’être productive, même dans ma réflexion ? » « J’ai une ’tite lassitude, là », soupire la circassienne et metteure en scène Claudel Doucet, à la tête de Lion Lion, avec un sourire compensateur dans la voix.

« Je souhaite de tout cœur que tout le monde soit en train de se réinventer, mais je ne crois pas que ce soit le cas. J’ai l’impression de pédaler dans le vide. » Depuis le début de la pandémie, plusieurs artistes de toutes disciplines ont voulu profiter du temps dégagé par l’arrêt du milieu culturel pour réfléchir et repenser les arts et leurs pratiques. En cette rentrée culturelle inédite — une rentrée presque sans œuvres vivantes… —, Le Devoir a voulu cueillir, de manière presque impressionniste, des parcelles de ces réflexions en cours, en portant son regard sur le cirque, la danse et le théâtre. Une récolte teintée par une notable incertitude, par un sentiment d’impuissance, de fatigue, et souvent de la tristesse, même.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Des comédiens en répétition, entre autres, Mani Soleymanlou, Olivier Kemeid et Monique Spaziani

Elle avait du mal à rester positive, Claudel Doucet, lors de son entretien avec Le Devoir. C’est que le milieu québécois du cirque subit, avec la pandémie, une tempête presque parfaite. « La spécificité absurde du cirque québécois », explique l’acrobate devenue metteure en scène, « c’est qu’il ne tourne pas au Québec. Il y avait un én-or-me marché extérieur », scande-t-elle. À l’appui, la toute récente enquête d’En piste — Mme Doucet est membre du conseil d’administration —, qui relate que le chiffre d’affaires réalisé à l’extérieur du Canada a chuté de 89 %.

Le milieu s’articulait depuis des décennies sur la santé financière des trois géants que sont le Cirque du Soleil, Les 7 doigts et Éloize. « On sait tous que l’an prochain, on ne pourra pas se remettre à faire de la tournée comme on en faisait, indique Mme Doucet.  Juste du point de vue logistique, c’est impossible. » À moins d’une volte-face spectaculaire — le cirque en est capable —, l’effondrement du modèle est à prévoir. « Les jours où je suis positive, je me dis qu’il y a plein de petites compagnies champignons qui vont avoir de la place pour pousser, et qu’on va pouvoir explorer, remettre en question des processus, entrer dans la réflexion, faire des choix radicaux. »

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Princesses du cirque à succès

Car le succès commercial du cirque était aussi un piège créatif, selon Mme Doucet, qui a tourné pendant 10 ans dans « des rôles et des propos toujours très minces, avec beaucoup, beaucoup de princesses, et du simili-sexy commercial. » Yves Sheriff, ex-dépisteur de talents pour le Cirque du Soleil, croit aussi qu’une nouvelle génération va émerger, avec une vision du cirque plus européenne, plus artistique, permettant les croisements avec la danse, par exemple. Mais où pourra-t-on voir ces œuvres ?

Certes, la pandémie a quelques avantages : elle a entraîné une mise en commun des ressources. « Tous les espaces de création sont ouverts à l’entraînement — la Tohu, les 7 doigts, Éloize », indique encore Mme Doucet. « Il y a eu mise en place de résidences dans les locaux, des initiatives de solidarité, beaucoup moins de compétition. Les structures se sont ouvertes les unes aux autres, les individus se sont responsabilisés. Ça, c’est quand je suis positive. »

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Plusieurs questions restent brûlantes pour penser le sortir culturel de la pandémie, alors que se dessine la possibilité que seuls les gros organismes survivent, et que les artistes indépendants paient le prix de la crise.

« Quand je suis négative, poursuit Mme Doucet, je lis que 9 répondants sur 10 à l’enquête d’En Piste envisagent une transition de carrière et que 60 % des organismes comptent devoir cesser leurs activités s’ils ne reçoivent pas une aide supplémentaire d’ici au 31 mars 2021. » Difficile alors d’imaginer l’avenir. « Quand ça fait presque un an que tu fais tous tes push-ups dans ta chambre, que tu pratiques ton numéro, que tu en as monté deux nouveaux, mais que tu ne sais pas quand tu vas pouvoir les montrer, c’est difficile de penser l’avenir… »

« Décrivez votre démarche… »

« Dès le début de la pandémie, il y a eu beaucoup de privations et des enjeux, avec tous les projets annulés et reportés, sur la manière dont est distribué l’argent, et sur la précarité des artistes indépendants », indique le danseur et chorégraphe Brice Noeser. « Quand le gouvernement a injecté de l’argent, il l’a fait à travers le système des bourses » existant, puisque c’était la manière la plus rapide de le faire.

La Pieuvre, groupe de réflexions d’artistes en danse ancré autour de Katya Montaignac, Enora Rivière (ex-critique au Devoir) et M. Noeser, a voulu se pencher sur ce système. Concrètement ? Ces artistes, et quelques invités, s’attardent aux formulaires de demandes de bourses, au vocabulaire utilisé, à ce que ces mots-là charrient et formatent. « Comme la notion “d’excellence artistique”, illustre M. Noeser. Pour avoir été dans un jury déjà, c’est extrêmement bizarre d’avoir à donner une note à une idée de projet artistique. C’est problématique. Le mot “retombée”, aussi, “retombées attendues du projet”… Le système actuel est très compétitif. On se demande si la notion d’entraide ne pourrait pas être un critère, ou la notion d’empathie, par exemple. »

On nous demande de la médiation, des présentations publiques, d’inviter des diffuseurs ; ce sont des pressions qui pervertissent le travail

 

Une question brûlante pour penser le sortir culturel de la pandémie, alors que se dessine la possibilité que seuls les gros organismes survivent, et que les artistes indépendants paient le prix de la crise. Par la bande, La Pieuvre remet en question l’affiliation néolibérale de l’art, auquel est acoquiné le système de subventions. « La découvrabilité, aussi, dont on demande aux artistes de faire preuve à des étapes très tôt du processus, renchérit M. Noeser.  On nous demande de la médiation, des présentations publiques, d’inviter des diffuseurs ; ce sont des pressions qui pervertissent le travail, et on peut facilement se mettre à créer pour correspondre à quelque chose au lieu de rester près de soi. C’est très capitaliste, ça nous oblige à répondre tôt à des demandes de marché. »

Pourquoi La Pieuvre pose-t-il ces questions, très politiques, maintenant ? « Parce qu’avec la pandémie, on a le temps. » Le groupe, qui poursuit ses réflexions, cherche son inspiration du côté des écoles alternatives et leurs façons autres d’évaluer les élèves, ou des autres systèmes de subventions, « comme la Suisse, qui a une loterie, paraît-il ». Il réfléchit aussi aux manières, prochaine étape, d’archiver et de partager ses réflexions.

Le temps de la solidarité

Côté théâtre ? « Il faut qu’on commence à repenser le système complètement, rapidement. Parce qu’on n’arrivera pas à recommencer dans un rythme soutenu. » Xavier Inchauspe, qui codirige les compagnies Orange Noyée et Sybillines, a été au début de la pandémie de la Transversales des arts vivants, qui se mobilisait sur un programme précis du Conseil des arts et des lettres du Québec. Il lui semble désormais nécessaire de repenser non seulement les arts, mais aussi tout le filet social et la protection des pigistes, « quitte à rouvrir les conventions collectives ».

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le comédien Mani Soleymanlou

« J’ai l’impression qu’on est mûrs pour une resolidarisation, avance M. Inchauspe. Entre les disciplines, et entre les petites et grosses compagnies. On ne peut plus jouer les uns contre les autres. Il faut commencer aujourd’hui, entre autres parce que ça prend du temps, apprendre à être plus transparents, sortir des chasses gardées et arriver à l’ouverture. Ne serait-ce que pour le numérique », un tournant accéléré vitesse grand V par la pandémie.

« Il faut mettre en commun. Le gros enjeu, c’est de penser comment on va rouvrir, et pour quels publics. Il y a eu une rupture, et c’est pas comme si demain tout allait reprendre normalement. Il va rester des traces. » En cette rentrée culturelle atypique, les questions pullulent. Les pistes de réponses sont rares. « Il faut repenser tout, répète M. Inchauspe. Mais peut-être qu’on est tous pris à la gorge. Et épuisés. » Et se dessine en creux le besoin d’un plan à vue large de sortie de crise pour la culture, pensée par et pour la culture.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir