Reconfinement dans le milieu culturel: après l’espoir, le vertige

Salles de spectacle, cinémas, musées, bibliothèques et théâtres en zone rouge ont tous été reconfinés. 
Photo: Adil Boukind Le Devoir Salles de spectacle, cinémas, musées, bibliothèques et théâtres en zone rouge ont tous été reconfinés. 

« À ce que je sache, il n’y a pas beaucoup de partys dans les bibliothèques. »

En point de presse mardi, Manon Massé, cheffe du deuxième groupe d’opposition, a posé la question que se pose l’ensemble du milieu culturel. Pourquoi remettre les arts vivants sur pause, une fois de plus ?

« Ces secteurs ont déjà mangé leur claque lors de la première vague », a affirmé la députée de Québec solidaire, apostrophant par la bande le ministre de l’Économie, Pierre Fitzgibbon. « La vague, ça fait des mois qu’on la voit venir. Il faisait quoi, le ministre Fitzgibbon pendant ce temps-là ? Il mangeait au buffet froid d’Amazon ? »

Le milieu culturel, lui, n’a pas vu venir la fermeture de 28 jours. Anne Trudel, présidente du Conseil québécois du théâtre (CQT) souligne même que, lors du passage de Montréal en zone orange le 25 septembre dernier, le cabinet de la ministre Nathalie Roy s’était fait rassurant. « On nous a dit que, puisqu’il n’y avait aucune éclosion dans les salles de spectacles, que les protocoles sanitaires étaient bien respectés et que les lieux étaient sécuritaires, nous pouvions poursuivre notre reprise graduelle d’activités. »

Le soulagement n’aura pas duré. Quatre jours plus tard, avec le passage en zone rouge de trois régions du Québec, le frein a été appliqué. Pourtant, « les protocoles n’avaient pas changé, la distance entre les spectateurs dans les salles était immense et tout le monde était masqué. »

Au point de presse de 13 h, le Dr Arruda a défendu les décisions jugées draconiennes en parlant d’« équilibre excessivement fragile ». « Il faut donner un très gros coup de barre, a-t-il déclaré. On met des contraintes. Et on va avoir des réponses. »

Des réponses, c’est précisément ce que demande le milieu culturel. Et des réponses précises. Comme le dit Anne Trudel : la question n’est pas de savoir pourquoi certains commerces restent ouverts. La question est de savoir pourquoi les salles de spectacle, les cinémas, les musées, les bibliothèques et les théâtres doivent, eux, fermer.

« C’est formidable que les coiffeurs et les gyms puissent continuer d’offrir leurs services, remarque la présidente du CQT. Nous en avons besoin. » Mais de culture également.

« Les activités sportives sont acceptées en termes de santé mentale pour la population, mais il y a aussi la façon dont on nourrit nos cerveaux et nos cœurs, avec des œuvres artistiques », dit à son tour Sylvain Bélanger.

Le metteur en scène et directeur artistique du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui devait commencer ce mardi une série de Livraisons théâtrales. Les résidents d’une même adresse pouvaient commander une prestation artistique de 30 minutes. Les acteurs étaient prêts. Tout était en place pour que les mesures sanitaires soient respectées.

Le plan ne se réalisera pas en octobre. Même pas à l’extérieur. « On veut éviter de comparer les secteurs, précise Sylvain Bélanger. Mais quand j’entends dire que les gens peuvent se rendre avec leur beau-frère et quatre amis dans un camp de chasse, alors que moi, je ne peux pas faire mes Livraisons chez les gens en suivant les règles de distanciation, je me gratte la tête. »

Plusieurs l’ont souligné : les raisons ayant motivé la fermeture sont trop floues. « On a l’impression que l’amalgame a rapidement été fait entre “risque de contagion”, “rassemblement” et “événements artistiques” »

Seule lueur positive : les répétitions peuvent se poursuivre, contrairement au printemps, où même cela était interdit. « Ç’aurait été infiniment sombre si on avait carrément fermé la bâtisse et interdit le travail », confie Sylvain Bélanger.

Reste que le lien avec les spectateurs qu’il tentait de renouveler « très sagement et créativement » est brisé.

Et il faudra du temps pour le reconstruire, estime la directrice générale du Regroupement québécois de la danse, Fabienne Cabado. « L’image qui est envoyée au public, c’est qu’aller voir des spectacles est dangereux. Nous aurons un gros travail à faire pour rebâtir la confiance et remplir les salles par la suite. »

Quinze spectacles de danse sont touchés par l’arrêt de 28 jours, et tous les diffuseurs spécialisés dans cette discipline sont en zone rouge, remarque Fabienne Cabado. « C’est le choc, l’incompréhension et un grand sentiment d’injustice. »

Contre vents et marées

La ministre Nathalie Roy était absente lors des deux dernières conférences gouvernementales, où la culture occupait pourtant une part primordiale. Pour Anne Trudel, un échange franc est nécessaire. « Il faut qu’elle s’adresse au milieu le plus rapidement possible. On le répète depuis le début : la communication est la clé », estime la présidente du CQT.

Surtout qu’en juin, son ministère avait poussé les artistes à trouver de nouvelles façons de créer, à « se réinventer ». Résultat : des programmations remaniées, principalement composées de spectacles solos.

Songeons notamment à l’extrêmement attendu King Dave, qui devait commencer le 29 septembre chez Duceppe et se poursuivre jusqu’au 18 octobre. Tous les billets avaient été vendus. Comme tant d’autres, la pièce au statut quasi culte d’Alexandre Goyette, reprise par Anglesh Major, a été stoppée dans son élan.

L’image qui est envoyée au public, c’est qu’aller voir des spectacles est dangereux. Nous aurons un gros travail à faire pour rebâtir la confiance et remplir les salles par la suite.

 

« On nous a dit qu’il fallait regarder vers l’avenir, dit Anne Trudel. Nous l’avons fait. Les lieux ont décidé, contre vents et marées, de proposer des saisons alternatives qu’ils ont rebâties à haut risque financier. »

Ces risques affectent aussi la santé mentale des artistes, des gestionnaires, des directions. « Ça fait des mois qu’on travaille pour permettre la relance de notre secteur. On fait ça à bras-le-corps avec une énergie folle et… tout s’écroule. »

Rappelons que, dans une lettre ouverte adressée à la ministre de la Culture en mai, les représentants des arts vivants se demandaient si leur milieu était bien compris. Les décisions de lundi viennent renforcer l’idée qu’il ne l’est pas. Ou alors très mal. Le gouvernement « est-il venu prendre le pouls dans nos salles ? se demande Anne Trudel. Je ne veux pas lui prêter d’intentions. Mais comme nous n’avons pas de réponses, les hypothèses fusent de toutes parts ».

Au point de presse de 13 h de mardi, le premier ministre Legault a déclaré avoir fermé « les lieux publics où il y a des contacts prolongés ».

« C’est comme si la fréquentation d’un lieu culturel avait été vue comme un rassemblement au même type qu’une fête de famille, souligne la présidente du CQT. Mais c’est d’un tout autre ordre. “Déplacement du public” ne veut pas dire “proximité”. »

Encore une fois, des précisions sont demandées. « La grogne de notre milieu sera difficile à apaiser. Mais la première chose à faire, c’est de la considérer, cette colère. D’en prendre acte, de la comprendre, d’y répondre. Ce serait la moindre des choses. »

Le cabinet de la ministre n’a pas répondu à notre demande d’entrevue.

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