C’est l’histoire d’un virus qui arrive sur une planète…

Peut-on pour autant être totalement libre en humour, drôle sans contraintes? Peut-on s’amuser de tout, y compris de la pandémie planétaire?
Photo: Peter Parks Agence France-Presse Peut-on pour autant être totalement libre en humour, drôle sans contraintes? Peut-on s’amuser de tout, y compris de la pandémie planétaire?

Dernier article de notre série estivale sur le vocabulaire de la pandémie. Cette fois, les mots plus ou moins rigolos sur les maux.

Des centaines de milliers de morts, des millions de personnes infectées, des milliards d’humains affectés. Au Québec, des vieux et des vieilles négligés, crevant seuls (comment le dire autrement ?), pour rajouter de la honte et de la peine à la tragédie.

D’où la très sérieuse question : peut-on quand même tirer de la pandémie planétaire de quoi rigoler ?

Le rire peut être gras ou jaune, se faire en coin, en cachette, dans sa barbe ou sous cape. On peut rire au nez, aux éclats, aux larmes, comme une baleine, un bossu, un fou même.

Peut-on pour autant être totalement libre en humour, drôle sans contraintes ? Peut-on s’amuser de tout, y compris de la catastrophe mortelle en développement ?

La réponse se concentre dans l’humour qui se fait, ou pas. La collègue Mylène Moisan du Soleil a consacré dès les premières semaines de confinement plusieurs chroniques à documenter « l’humour au temps du corona » relayé en mots sur le Web.

Un exemple ? Un enfant demande à ses parents s’il a été adopté et eux de répondre : pas encore, on vient juste de publier l’annonce. Ou cette remarque que 97 % des abonnés aux gyms n’ont pas su que le leur avait fermé.

Les mots servent souvent (mais pas exclusivement) l’effet comique. Les savants ont codifié les procédés de dérivation, de composition ou d’inversion de lettres par exemple pour créer des néologismes rigolos. Rien qu’en français, la crise a par exemple donné les délicieux et (disons) néomacaroniques covidiot, coronazi et zoomerdeur.

Les pros de la blague ont été moins généreux. « Moi ce que j’ai remarqué, c’est qu’il n’y a pas tant d’humoristes qui ont parlé de la pandémie », dit Julie Dufort, docteure en sciences politiques avec une thèse sur les controverses en humour défendue il y a deux ans.

Elle n’a vu qu’un seul spectacle d’humour en direct, en juin, dans le cadre du Festival au volant (FAUV), présenté dans un stationnement de l’aéroport Trudeau. Elle n’y a entendu aucune blague sur l’actualité létale et confinée. Rien. Nada. On ne rigole pas.

« On peut comprendre les humoristes parce que c’est difficile de réagir à chaud sur un sujet sensible, ajoute Mme Dufort. Certains sont en plus peu habitués à traiter de sujets politiques. »

Les caricaturistes font exception depuis toujours. Ils rivalisent encore de créativité mordante depuis des mois. Des rigolos ont même proposé quelques planches d’une édition pastichée du classique Où est Charlie ? en version respectueuse de la distanciation sociale imposée.

« J’observe que certains humoristes québécois ont surtout changé de médium sans changer de contenu, ajoute Mme Dufort. Les plus prolifiques utilisaient déjà les réseaux sociaux. Ils ont donc mis leurs comptes Instagram à contribution pour faire de l’humour, mais pas beaucoup pour parler de la crise. »

Elle cite Mathieu Dufour et Arnaud Soly comme adeptes de ces nouvelles plateformes. Ce dernier s’est risqué au moins une fois à diffuser une capsule promasque en campant un personnage. La proposition franchement anodine a suscité un déluge d’attaques vicieuses de la part des antimasques.

« Je ne savais pas que j’allais ouvrir la tempête de la rage des Québécois », confie le jeune humoriste en participant à une récente mouture du balado Sous écoute de Mike Ward. Le principe simplissime de l’émission fait dialoguer des humoristes sur leur métier en direct du bar Le Bordel à Montréal et au bénéfice de quelque 90 000 abonnés en ligne. M. Ward ouvre sa dernière émission en publicisant la vente de couvre-visages de sa propre compagnie (sans blague). There is no business like show business.

« Ma vidéo humoristique sur le port du masque a généré des milliers de commentaires violents, ce qui, je crois, témoigne d’une certaine souffrance collective, a écrit M. Soly sur sa page Facebook après la pluie d’insultes Web. De plus, ma dépendance aux réseaux sociaux fait que je passe des heures absorbé par les commentaires hargneux, et cela mine mon moral. »

M. Soly demeure injoignable pour le mois d’août, y compris pour les journalistes. Une demande d’entrevue a été refusée par Mike Ward.

Le modèle savant de Julie Dufort suffit pour saisir ce qui se passe là. Elle recense trois phases centrales de développement d’une controverse humoristique : la naissance de la transgression, la réaction à chaud et l’interprétation à moyen terme, sur une ou deux décennies. Selon une célèbre formule, ce qui fait la différence entre une tragédie et une comédie, c’est le temps, même si le film Le dictateur de Chaplin montre leur possible concomitance.

« C’est le fait qu’un sujet soit déjà débattu dans l’espace public qui fait gonfler une controverse en humour, explique la spécialiste. Faire une blague aujourd’hui dans le contexte de la nouvelle vague de dénonciations [des agressions sexuelles], ça ferait controverse et à la longue on verrait bien si la blague est pour ainsi dire en avance sur son temps ou à oublier et à dénoncer. Autrefois, on faisait des jokes maintenant jugées inacceptables, racistes ou homophobes par exemple. »

Made in USA

La situation québécoise contraste avec le modèle décapant fourni par les émissions de télé américaines de fin de soirée qui ont décuplé les efforts et les effets comiques depuis quelques mois.

« Les États-Unis produisent beaucoup plus d’humour politique », résume Mme Dufort dont la thèse portait en bonne partie sur ce terrain fertile. « Personnellement, je me suis tannée de la formule brouillonne des émissions de fin de soirée maintenant enregistrées chez les animateurs confinés, en téléentrevues. »

Les John Oliver, Bill Maher et autres vivent un âge d’or depuis l’élection de Donald Trump. Ils sont encore plus déchaînés contre la présidence depuis la pandémie. Il n’y a rien comme un mad king pour stimuler les fous du roi.

Ces charges à l’humour servent un peu à combattre l’absurde par l’absurde. Ils permettent aussi de refaire un peu de solidarité et de relaxer. Une autre célèbre formule dit bien que Dieu a donné le rire aux humains pour s’excuser de les avoir faits comme ils sont.

Ça va mal, très mal même ? Alors aussi bien se dérider un peu.

Des élèves d’une école secondaire de Calgary ont proposé des blagues à écouter sur appel pour désennuyer les personnes âgées confinées. Le projet Ever After School et sa ligne (1-877-JOY-4ALL) ont reçu des centaines d’appels par jour pour écouter des propositions enfantines de ce genre : « Pourquoi un koala n’est pas un ours ? Parce qu’il manque de koala-ifications. »

L’humour reste un formidable liant social, un exutoire et une soupape. Reste la manière et l’intention. On peut bien rire de tout, même de la pandémie, mais pas avec n’importe qui et pas n’importe comment.

On peut aussi être drôle sans le vouloir. Quand Donald Trump a évoqué fin avril la possibilité d’injecter dans le corps humain du désinfectant pour tuer le virus, Père Ubu lui-même doit l’avoir trouvée bonne.

Le Dr Horacio Arruda, directeur de santé publique du Québec a badiné dans une conférence au Maroc, fin février, alors que la pandémie commençait chez lui. Dans un extrait circulant sur YouTube, on peut l’entendre dire : « J’avais dit à mes gens d’attendre que je revienne avant d’avoir notre premier cas de coronavirus [sic] au Québec. Eh bien, ils ne m’ont pas attendu. »

L’auditoire du congrès international s’est dilaté la rate. Ici, au pays des 5730 et quelques morts, aucun vivant n’a trouvé ça drôle…

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3 commentaires
  • Daniel thérien - Inscrit 29 août 2020 10 h 22

    Les humoristes n'ont pas d'univers

    En humour actuellement, hormis André Sauvé, les humoristes n'ont rien à dire, n'ont pas d'univers, font de l'humour de collégiens, vont en bas de la ceinture et y reste longtemps. Comment pourraient-ils avoir un angle intelligent et respectueux, drôle et intelligent sur un sujet aussi délicat et non comique. Il faudrait un humoriste de génie pour réaliser cela: Un Devos ou un Sol, même Deschamps s'y casserait la gueule selon moi, (ce sujet n'est pas dans ses cordes). Et pour avoir quelque chose à dire d'étonnant, de tendre, de compatissant et de drôle sur ledit sujet est une mission impossible pour les barbares de l'humour qui traîne sur nos scènes. N'est pas Chaplin qui veut.

  • Jean-François Trottier - Abonné 29 août 2020 10 h 38

    Quasiment intéressant

    Ce ton badin, presque léger... M. Baillargeon fait un effort de recherche, ça parait.
    Ça parait même beaucoup. Aller chercher l'opinion d'une "experte" parce qu'elle a étudié les controverses en humour, c'est à peu près comme lire Freud à ce sujet : assomant de fatuité. Et oui, j'ai lu "Le mot d'esprit et sa relation à l'inconscient". Un cauchemar d'ennui même pas pertinent.

    Mais on voit enfin le fil que l'auteur tente de créer, et y réussit en cette ère bénie (pour lui) de morale tendancieuse tout faite d'apparence, d'attaques en sourdine et de on-dit : ce dernier paragraphe, où un (vrai, celui-là) expert se permet de rire, péché mortel comme l'auteur le laisse entendre...
    Ben oui, un monsieur dont le travail est stressant comme dix, dont on n'entend parler que quand ça va très mal, qui doit à travers les événements qui se bousculent garder une certaine distance non seulement pour juger de la situation nmais aussi pour ne pas virer fou, s'est permis de faire une joke! Ah l'écoeurant!

    C'est clair, Baillargeon aime l'humour lavé à l'eau de Javel, qui ne laisse aucune trace.
    Je le comprends, moi, ex-conjoint violenté, asperger léger et "aîné" en plus, je n'ose même plus rire de moi. Hé! On sait jamais!

    Bizarre, non? Les jokes sur la mort existent depuis des milliers d'années. Voyez-vous, on rit souvent de ce qui nour fait peur. Je suppose que cette ère est révolue?

    En tout cas, Baillargeon rit pas, lui.
    "Ici, au pays des 5730 et quelques morts, aucun vivant ne l’a trouvé drôle…"

    Il fait la leçon à "Horacio", devenu personnage à abattre pour raisons de "y é pas du bon bord" je suppose, parce qu'on ne rit pas avec la mort.
    Alors, de quoi rit M. Baillargeon? De ses bons coups?
    Serait0ce pour ça qu'il affiche un si long visage? Les bitcheries comme celle qu'il sert en fin d'article, c'est certainement pas des "bons coups". C'est des jobs de bras.
    Plus cheap que ça...

  • Jean-Serge Baribeau - Abonné 30 août 2020 11 h 34

    Les humoristes, trop souvent, détruisent l’humour

    Ça fait longtemps que je trouve que sauf exception occasionnelle, les humoristes contaminent cette entité formidable qu’on appelle L’HUMOUR.

    Dans nos sociétés on veut tout professionnaliser: les connaissances, la santé, le rire, la joie, et j’en oublie

    Je suis né en 1943, lorsque la télévision n’avait pas encore fait sa royale irruption.

    Il y avait la radio, Parfois, c’était drôle.

    Mais le rire surgissait et se déployait surtout dans la famille, avec les voisins, avec diverses personnes vivant dans le même village.

    Bien sûr, il y avait quelques virtuoses de la rigolade, des personnes qui n’oubliaient pas les meilleures jokes, qui les racontaient bien, avec beaucoup de suspense et de talent.

    Avec l’arrivée de la télévision, certaines émissions d’humour ont fini par prendre un peu d’importance.

    Je me rappelle un jour où LES JÉROLAS étaient venus présenter un show à l’hôtel du village. Grand avait été le succès.

    Mais essentiellement je dirai que les grands moments humoristiques de ma vie ont plus été liés à des amis ou à des connaissances qu’à des professionnels dur rire, même si je n’oublierai jamais les moments précieux vécus grâce à Sol, à Deschamps, à Devos, et à quelques autres.

    Depuis la pandémie, il y a quand même un certain humour qui se déploie, avec ma compagne, avec des amies et amis, avec des voisins, avec des commerçants.

    Je maintiens quand même que l’humour fondamental est plus amical et amoureux que professionnel.

    Au risque de dire une banalité, je ne dirai pas qu’il y a trop d’humoristes au Québec.

    Je dirai plutôt que 95% d’entre eux m’ennuient et me donnent de l’urticaire.

    Jean-Serge Baribeau, sociologue