«Soit dit en passant»: tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur Woody sans jamais oser le demander

Tombé en disgrâce en 2018, Woody Allen semble avoir écrit cette brique de plus de 500 pages dans l’urgence de donner sa version des faits, sa vérité.
Photo: Chris Young La Presse canadienne Tombé en disgrâce en 2018, Woody Allen semble avoir écrit cette brique de plus de 500 pages dans l’urgence de donner sa version des faits, sa vérité.

N’eût été Jeannette Seaver, éditrice franco-américaine de 87 ans ayant bien connu Woody Allen, 84 ans, Soit dit en passant (Apropos of Nothing) n’aurait jamais atterri sur les tablettes des libraires.

En mars, à un mois de la publication chez HBG (Hachette Book Group) des mémoires de son père biologique, le journaliste Ronan Farrow, qui soutient que sa sœur adoptive Dylan a été agressée sexuellement par le cinéaste alors qu’elle avait sept ans (lui-même avait quatre ans à l’époque), a menacé de quitter l’éditeur où il avait publié en 2019 Les faire taire (Catch and Kill), dans lequel il relatait son enquête sur Harvey Weinstein.

Peu après, des dizaines d’employés de Hachette ont manifesté dans les rues de New York pour dénoncer la publication. L’éditeur a donc rendu les droits achetés à Woody Allen. Dans la foulée, Manuel Carcassonne, directeur général de Stock, qui devait publier l’autobiographie précédée d’un lourd parfum de scandale, perdait les droits du livre.

Grâce à un coup de fil de Jeannette Seaver, d’Arcade Publishing, Carcassonne a pu récupérer les droits et publier Soit dit en passant au nom de la liberté d’expression. Fallait-il faire paraître cette autobiographie ? Faut-il la lire ? Tout dépend si vous pouvez séparer l’homme de l’œuvre ou si vous êtes un inconditionnel du cinéaste à qui l’on doit Annie Hall, Manhattan, Crimes et délits, Match Point, Blue Jasmine pour ne nommer que les meilleurs.

Woody et les regrets

Il aurait voulu être magicien, tomber toutes les filles, avoir le génie de Tennessee Williams ou d’Ingmar Bergman, mais le destin a voulu qu’Allan Stewart Konigsberg, né à Brooklyn le 1er décembre 1935 d’une mère ressemblant à Groucho Marx et d’un père frayant avec la pègre, devienne un cinéaste « imperfectionniste », un clarinettiste médiocre et un homme « totalement dénué d’intérêt, superficiel et décevant quand on apprend à me connaître ».

Tout au long du livre suintant la fausse modestie, Allen se déprécie jusqu’à plus soif et regrette de n’avoir que l’apparence d’un intellectuel. Bref, on sent très tôt l’amertume du cinéaste qui confie que « la liste des regrets de ma vie est tellement longue, je ne suis pas certain d’avoir assez de place pour en ajouter un ».

Pour qui a-t-il couché ses mémoires sur papier ? Les aspirants réalisateurs ? Ils risquent fort d’être déçus puisque Woody Allen, qui se complaît dans le name dropping, est plutôt chiche en conseils : « Je donne toujours le même conseil aux jeunes cinéastes qui m’en demandent. Restez concentrés sur vos tomates. Appliquez-vous. Bossez dur. Prenez plaisir au travail. Si vous n’en éprouvez pas, changez de métier. »

Ses admirateurs ? Certes, ils reconnaîtront avec bonheur — et ce, malgré les termes franchement trop franchouillards qui déparent la traduction — le débit, la vivacité d’esprit et l’humour d’Allen, mais ils trouveront sûrement l’exercice fastidieux tant le long soliloque flirte la plupart du temps avec la banalité. Et ils tiqueront sans doute à chaque occurrence des mots « poupée », « nana » et « sexy » quand Woody Allen passe en revue les femmes qu’il a désirées, aimées, épousées ou dirigées. Rassurez-vous, il salue aussi leur talent et leur intelligence, notamment ceux de Diane Keaton, « l’une des rares personnes dont l’avis importe à mes yeux », l’une des rares ex qui s’en sort indemne dans cette galerie de portraits pas toujours flatteurs des femmes de sa vie.

Tombé en disgrâce lorsque Dylan Farrow a raconté à la télévision les agressions sexuelles dont elle aurait été victime en 1992, en janvier 2018, au plus fort du mouvement #MoiAussi, Woody Allen semble avoir écrit cette brique de plus de 500 pages dans l’urgence de donner sa version des faits, sa vérité.

S’appliquant à raconter sa vie en ordre chronologique avec quelques allers-retours dans le temps, l’auteur passe du coq à l’âne, fait d’interminables digressions et radote les mêmes anecdotes, dont certaines se révèlent insignifiantes — on repassera pour le travail d’édition. Ce faisant, on sent que ses doigts brûlent d’aborder son histoire d’amour avec Soon-Yi Previn, de 35 ans sa cadette, fille adoptive d’André Previn et de Mia Farrow, afin de revenir sur ce qui a provoqué sa chute.

« Il y a une jeune femme à qui j’ai demandé de m’épouser, elle s’appelle Soon-Yi, et par bonheur elle a accepté, mais cette histoire-là viendra plus tard et elle en recèle une autre. Soit dit entre parenthèses, j’espère que ce n’est pas la raison pour laquelle vous avez acheté ce livre. »

Le cas Mia

« Quand j’y repense, des signaux s’allumaient tous les trois mètres », dit-il à propos de Mia Farrow, avec qui il forma un couple durant 13 ans et tourna 13 films, à qui il consacre près d’une centaine de pages. « Nous n’étions pas amoureux et nous nous offrions un compagnonnage raisonnable. »

Le portrait qu’il fait de Farrow, dont il reconnaît les qualités d’actrice, est impitoyable, allant jusqu’à la qualifier de cinglée. S’appuyant sur les témoignages troublants de Soon-Yi et de Moses Farrow, fils adoptif du couple Allen-Farrow, ainsi que d’anciennes nourrices, Woody Allen décrit une mère manipulatrice, colérique et violente qui traite ses enfants comme un gourou traite ses disciples.

Dans le détail, il raconte comment Mia Farrow a réussi à le priver de la garde de ses enfants, bien qu’elle n’ait pu le poursuivre en justice, faute de preuves crédibles. Dès lors, les questions fusent, mais demeurent sans réponse. Pourquoi l’actrice prétend-elle qu’Allen aurait violé Soon-Yi quand elle était mineure ? Pourquoi Soon-Yi, qui avait 22 ans lorsqu’elle a entamé sa relation avec Allen, a-t-elle épousé son soi-disant violeur et adopté deux filles avec lui ? Si Farrow a forcé Dylan à mentir à l’époque, pourquoi, parvenue à l’âge adulte, cette dernière persisterait-elle à accuser son père d’agression sexuelle ? Pourquoi Farrow a-t-elle toujours refusé le test du polygraphe ?

Une fois tout le venin craché, Woody Allen reprend le récit sur un ton qui se veut badin et livre en vrac anecdotes mondaines et souvenirs de tournage. Dans les dernières pages, le cœur n’y est plus, le souffle se fait plus court. Alors qu’il célèbre son amour pour sa femme, le misanthrope décomplexé rappelle que peu lui chaut de savoir si l’on se souviendra de lui comme d’un cinéaste ou d’un pédophile, la postérité n’étant pas sa tasse de thé.

Soit dit en passant

★★ 1/2

Woody Allen, traduit de l’anglais par Marc Amfreville et Antoine Cazé, Stock, Paris, 2020, 535 pages