Faire de la critique dans son salon… sans faire de la critique de salon

Adil Boukind Le Devoir

Le Devoir prend le pouls de cette saison des festivals sans festivals dans « Un été culturel à inventer », une série de quatre textes témoignant en direct de cette entreprise de sauvetage de nos beaux mois ensoleillés. Cette semaine : la critique culturelle.

Contrairement à ce que charrie la rumeur, le critique n’est — généralement ! — pas qu’un raté sympathique déversant sur la page ses humeurs acariâtres en échange d’une poignée de dollars et d’un billet gratuit. Comme le rappelle le rédacteur en chef du webzine Sors-tu.ca, Marc-André Mongrain, le travail du critique repose notamment sur une série de mises en contexte permettant de situer un spectacle : comment cette œuvre s’inscrit-elle dans la démarche de cet artiste, dans la production de ses contemporains, dans l’histoire du genre auquel elle appartient ?

Or, comment témoigner avec justesse, en s’appuyant sur une expérience riche, d’une période sans précédent, donc forcément incomparable ? Comment faire de la critique depuis son salon en s’élevant au-dessus du discours banal d’un simple critique de salon ?

« Ce qui fait du critique un spectateur professionnel, c’est son bagage. C’est ce qui lui permet de poser un jugement », fait valoir le chroniqueur, qui coanime aussi La sentinelle, un balado qui rend compte des nombreux effets de la crise du coronavirus sur les travailleurs autonomes du milieu culturel. « Le rôle de la critique dans un contexte comme celui-là est confus. Les artistes ne savent pas encore à quoi peut et doit ressembler un show numérique, et moi non plus, je n’ai pas encore l’expertise de comprendre comment ça doit se passer, un show numérique. »

 

Pour l’instant, dans ses comptes rendus d’événements présentés en ligne ou dans des contextes inusités, Marc-André Mongrain fait ainsi le pari de décrire ce qu’il a vu et vécu sur le plan formel — c’est comment, assister à une soirée d’humour dans l’habitacle de sa voiture ? — tout en épargnant les créateurs qui se soumettent à ces séances d’essais et d’erreurs. « Tu ne peux pas être trop sévère, en tout cas. »

Si l’on aime parfois imaginer le critique en créature au sang-froid faisant abstraction de la salle dans laquelle il se trouve et des réactions d’une foule enthousiaste ou ennuyée, la crise actuelle aura révélé à quel point le public constitue, inévitablement, la caisse de résonance du verdict que pose le scribe.

« Même ceux qui pensent en faire abstraction n’en font pas abstraction ! » lance en riant la journaliste Marie-Christine Blais, responsable de la chronique culturelle à Dessine-moi un été, sur ICI Première. « Les circonstances jouent dans ta façon de critiquer. Si tu es dans la petite salle du Prospero, tu le sais que tu n’es pas dans la grande ! Inconsciemment, tu en tiens compte. » Pour l’ancienne journaliste de La Presse, « le show, c’est la scène plus la salle. Ce n’est jamais que la salle, jamais que la scène ».

« Un humoriste, un musicien sans public, c’est comme un robot sans bras, ajoute Marc-André Mongrain. Un humoriste ou un musicien va tellement réussir à briller en étant bon dans ses interactions avec son public, il va tellement se nourrir de ça, que critiquer un spectacle sans public, c’est comme critiquer une œuvre incomplète. »

Les avantages du spectacle en ligne

Si la pandémie devait infléchir la façon dont se pratique la critique, Marie-Christine Blais souhaite qu’elle permette à ses collègues de mieux prendre conscience des avantages (relatifs, mais indéniables) associés à leur job : sièges réservés, billets gratuits, abondance d’occasions de s’émerveiller.

Une société précarisée sur le plan économique par les conséquences d’une crise mondiale sera sans doute plus parcimonieuse dans ses sorties, et plus appelée à se tourner vers son chroniqueur culturel préféré avant d’ouvrir son porte-monnaie, comme on lit un magazine de consommation avant de se procurer un nouvel appareil électronique. Voilà une fonction de la critique certes plus prosaïque que celle consistant à « donner du sens aux œuvres », mais néanmoins essentielle, pense la vétérante. « Les gens nous lisent et nous écoutent pour planifier leur budget, il ne faut jamais l’oublier. Pour moi, plus que jamais, le prix du billet entre dans mes considérations. »

Pénibles succédanés pour les uns, les spectacles en ligne qui se sont multipliés au cours des derniers mois auront permis à tout un pan de la population, habituellement laissé dans l’ombre, de goûter aux plaisirs de la musique en direct, souligne Marie-Christine Blais, une manière de dire que la critique, sur une antenne nationale comme Radio-Canada, devrait aussi davantage se soucier de l’accès aux œuvres qu’elle met en lumière.

« J’ai reçu beaucoup de commentaires d’auditeurs qui ne vont plus voir de spectacles, parce qu’ils sont vieux ou malades, parce qu’ils ne veulent pas payer pour passer deux heures debout au MTELUS ou tout simplement parce qu’ils n’habitent pas dans un grand centre. Tous ces gens-là peuvent enfin participer au même spectacle que nous grâce aux spectacles en ligne. Il faudra continuer de penser à eux. »

Vers une critique bienveillante ?

Une fois que le monde (et les tourniquets des salles) aura recommencé à tourner, la fragilité accrue des industries culturelles appellera-t-elle une plus grande bienveillance de la part du critique, celui-ci ne souhaitant pas précipiter la noyade d’un artiste ou d’une compagnie luttant pour se maintenir à la surface ? « Ce qui est sûr, répond Marc-André Mongrain, c’est que toute forme de lassitude, tout le côté blasé qui vient parfois avec le fait de voir beaucoup de spectacles, va prendre le bord. On va moins tenir les spectacles pour acquis. On va revenir à la base du plaisir d’être en communion avec des artistes. »

La critique devra bien sûr elle-même lutter pour sa survie, dans un contexte de crise des médias traditionnels et d’érosion de l’espace consacré à la culture, mais elle demeurera, selon le journaliste, un irremplaçable acteur dans la pérennisation d’une œuvre. « Ultimement, ce qu’on veut, c’est contribuer à ce qu’un spectacle vive plus longtemps que les deux heures qu’il dure. »

Le refuge du courriel

Autre conséquence de la crise que nous traversons : il n’aura sans doute jamais été aussi difficile de faire entendre ses émois culturels sur les réseaux sociaux, où règne plus que jamais une cacophonie digne d’un spectacle de musique noise. En ressuscitant il y a quelques semaines son projet Ma mère était hipster, interrompu en 2015, Myriam Daguzan Bernier optait pour le paisible refuge du courriel, cette forme de communication désormais vintage. Elle choisissait cependant de ne pas renouer avec la critique à proprement parler — une des principales missions de son défunt webzine — mais plutôt de proposer dans une infolettre mensuelle un florilège d’oeuvres lui ayant apporté du réconfort. « Même si je crois encore à l’importance de la critique, je pense que les gens ont particulièrement besoin présentement d’oeuvres qui vont les aider à réparer quelque chose de brisé en eux, ou simplement à soigner leur anxiété », explique la communicatrice, connue pour ses interventions médiatiques sur la sexualité. « Le choix de l’infolettre, c’est un peu une réponse à mon écoeurantite des réseaux sociaux, où je ne vois plus cette possibilité de partage. J’avais besoin d’un endroit, loin de Facebook, où me poser pour parler de bons disques, de bons livres. »