En «guerre» contre la COVID?

La métaphore militaire explose partout sur le champ de bataille mondial de la planète COVID-19.
Photo: Antonello Veneri Agence France-Presse La métaphore militaire explose partout sur le champ de bataille mondial de la planète COVID-19.

Chaque épidémie, chaque tragédie, chaque crise peut engendrer son vocabulaire propre, voire ses modes de communication. Le Devoir vous propose de réfléchir aux « covidiomes », les mots de l’actuelle pandémie. Aujourd’hui : les métaphores guerrières.

La métaphore militaire explose partout sur le champ de bataille mondial de la planète COVID-19. Emmanuel Macron et Donald Trump en ont usé et abusé. « Nous sommes en guerre, en guerre sanitaire, certes. […] L’ennemi est là, invisible et qui progresse », a déclaré dès le 16 mars le président français. Son homologue américain a évoqué en mai « la pire attaque » contre les États-Unis depuis Pearl Harbor.

L’envoi de l’armée en renfort dans des centres pour personnes âgées du Québec et de l’Ontario n’a pu que conforter l’impression d’un conflit, d’une guerre mondiale d’un nouveau genre. Le général québécois Roméo Dallaire a carrément célébré « les bénéfices pour la santé mentale d’adopter le langage utilisé en temps de guerre durant cette pandémie ». Sa lettre ouverte, publiée en avril, saluait les expressions de son monde armé. Il en a rajouté dans trois vidéos.

« Nous devons utiliser le langage utilisé en temps de guerre pour donner le ton juste à ce que nous vivons. L’utiliser évite de créer de la confusion au sein de la population », a écrit le général qui a commandé les forces des Nations unies au Rwanda lors du génocide. « L’équipe de M. Legault utilise ces termes et c’est tout à fait adéquat dans le contexte. Combat, bataille, lutte, guerre, menace, ennemi, c’est une question de vie ou de mort… Ces termes doivent être utilisés pour permettre aux gens de comprendre l’urgence de la situation et l’engagement essentiel dans une campagne offensive. »

Il n’y a rien de nouveau sous le satané soleil. Dans sa « littérature de la maladie », le romancier français Hervé Guibert, décédé du sida en 1991, multipliait ces mêmes métaphores guerrières pour tenir la chronique quotidienne de sa longue agonie, avec un acharnement à ne rien cacher, jusqu’au dernier souffle, en livrant autant que possible chaque bataille avec bravoure. Il faut bien des images pour parler d’une lutte sans merci contre un ennemi étranger et celles du combat armé, de la mobilisation générale et de la guerre totale paraissent donc à propos. Alors en avant, comme avant !

#ReframeCovid

Ce n’est pourtant pas la seule manière de faire et peut-être pas la plus souhaitable non plus.

L’essayiste américaine Susan Sontag a fait grand bruit avec La maladie comme métaphore (1978), dans lequel elle critiquait les images guerrières utilisées à profusion pour décrire les réactions au cancer en particulier. Dans Le sida et ses métaphores (1988), elle montrait comment les représentations militaires de la pathologie mortelle finissaient par sortir des cadres médicaux et scientifiques pour déboucher sur des jugements moraux menant à la condamnation ou à l’exclusion.

Un patient en guerre devient un soldat au service d’un état-major médical décidant sans lui. Avec, in fine, la possibilité de sombrer dans le défaitisme et la déprime.

« Quand on parle des maladies, du cancer par exemple, il est très habituel d’utiliser les métaphores guerrières pour décrire des événements négatifs qu’on ne peut pas contrôler, commente Inés Olza, chercheuse à l’Institut culture et société de l’Université de Navarre à Pampelune. Ça paraît parfaitement légitime. Mais des études ont bien montré qu’une utilisation soutenue des images de la guerre peut réveiller des sentiments très négatifs. Le malade peut subir les problèmes comme des défaites. »

Elle ajoute que dans le cas de la pandémie actuelle, l’imaginaire militaire est aussi utilisé pour décrire une société en guerre. « On pourrait penser que les gouvernements sont légitimés à faire n’importe quoi, comme dans un état d’exception, dit-elle en précisant qu’elle n’a rien contre les militaires et n’est pas antimilitariste. Ce n’est pas juste même s’il y a bien une urgence sanitaire, médicale. »

Elle ressert l’exemple du terme « balconazi », néologisme forgé en Espagne pour décrire les voisins inquisiteurs. « Ce mot signale que certains se transforment en policiers, en militaires, assurant la discipline des voisins. On nous a demandé de rester chez nous pour soigner les autres, selon une discipline positive, solidaire. Quand on se croit en guerre, on réveille des sentiments différents, négatifs et agressifs. »

Que faire ?

Pour contrer ce qu’elle et bien d’autres observateurs du langage considèrent comme une vilaine habitude langagière, Mme Olza a lancé sur Twitter l’initiative #ReframeCovid. La plateforme propose des métaphores et des figures de style non guerrières pour parler de la COVID-19.

« On ne veut pas interdire. Ce n’est pas prescriptif. Nous suggérons d’autres mots, d’autres métaphores, par exemple celle du voyage, du chemin sur lequel on trouve des obstacles que l’on peut contourner avec l’aide de certains guides, les médecins et les épidémiologistes. C’est constructif et cohésif. C’est la différence entre surveiller son voisin pour le punir et aider son voisin en restant chez soi. »

Les contributions d’universitaires arrivent de partout dans le monde, du Danemark, de Pologne, d’Irlande, d’Iran, de Malaisie, de Colombie ou d’Allemagne. Un document en accès libre en ligne comprend déjà plus de 450 versements de métaphores en 25 langues. Le site de référence suit la fortune médiatique de la proposition et des caricatures se soumettant à la règle du traitement antimilitariste.

Des dirigeants savent aussi éviter le piège. Jürgen Heinzman, professeur émérite d’allemand de l’UdeM, dit que si le président français Macron a déclaré six fois « Nous sommes en guerre » dans son premier discours télévisé sur la pandémie, aucune langue martiale de ce type n’a été utilisée en Allemagne par la chancelière, Angela Merkel.

« Elle a parlé d’une “situation très grave” et a déclaré : “Nous avons une tâche historique à laquelle nous devons nous attaquer ensemble”, explique-t-il. Les mots “nous” et “ensemble” me semblent particulièrement importants dans cette phrase. Ces mots mettent en lumière le fait que Merkel a fait preuve d’empathie, elle a fait appel à la solidarité et à la responsabilité individuelles des citoyens. Le discours de Macron, en revanche, portait sur la peur, presque la panique, mais aussi sur la dureté et la lutte contre un adversaire invisible. Si vous voulez, un discours typiquement masculin comme celui du président américain Trump. »

L’héritage y est certainement pour quelque chose. La métaphore militaire n’a pas la même résonance partout.

« Je pense que les Allemands ont une aversion pour le pathétique et le militarisme pour des raisons historiques. Alors que les discours de Macron étaient présentés en grande pompe, les conférences de presse de Merkel étaient aussi sobres que ses costumes. Il ne faut pas oublier que Merkel est elle-même de formation scientifique, il lui a donc peut-être été plus facile de traiter le sujet avec sérieux mais objectivité. »

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