Apprendre à la dure

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Déjà soumise à de profondes mutations, la culture, reine de la communion et de la proximité, a vu son monde brutalement mis sous cloche avec la pandémie. Sa remise en branle, prochaine ou lointaine, annonce de gigantesques chantiers que Le Devoir essaiera d’anticiper dans ces pages. Cette semaine, la formation, ou comment apprendre à interpréter à 2 mètres de distance.

Un conteneur ajouré largué par la Ville de Montréal en face du métro Laurier tient lieu de cour d’école. Une petite dizaine de ballerines de la classe de troisième secondaire s’y rassemblaient mardi, comme chaque matin. Elles échangeaient des banalités tout en utilisant les supports disponibles pour s’étirer, parfois jusqu’au grand écart, en attendant l’ouverture des portes de l’établissement de formation à la très exigeante discipline de la danse classique.

« Ce n’est plus le même esprit de camaraderie », explique Aurélie Brassard, inscrite depuis cinq ans àl’École supérieure de ballet du Québec (ESBQ). Elle allait célébrer son quinzième anniversaire le lendemain, sans fête avec les amies, épidémie oblige. « On ne mange plus nos collations en commun. On ne s’échange plus de musique. On se concentre sur la formation en respectant les distances. »

Ce n’est pas un mauvais jeu de mots de dire que cette pratique formatrice est chorégraphiée jusque dans les menus détails. L’entrée dans l’ancien garage se fait par une porte précise à 9 h 30 précises, les élèves arrivant vêtues pour le ballet. Elles portent le masque jusqu’aux studios. Des flèches balisent les parcours. Des X permettent les arrêts, par exemple devant les fontaines automatisées.

 

Les petits groupes ne se croisent jamais pour minimiser les risques de contagion. La sortie se fait par une autre porte, sans passer par les vestiaires. Les concierges désinfectent complètement les locaux après chaque classe.

L’école forme 105 élèves aux cycles intermédiaires, avancé et supérieur de danse étude, comme Aurélie, 72 autres au cycle junior et un millier de personnes pour les loisirs. L’institution emploie 38 professeurs et 28 pianistes accompagnateurs. Le retour progressif a d’abord profité au niveau collégial (15 juin), puis au secondaire (22 juin), et finalement au primaire (29 juin).

L’horaire estival (le « camp d’été ») prévoit des plages d’enseignement quotidien de deux heures. Avant la pandémie, une ballerine passait entre trois et cinq heures par jour à l’ESBQ.

Aurélie et ses camarades s’installent dans les studios Annette av Paul et Brian-MacDonald. L’échauffement commence à la barre. Après, le groupe passera au centre pour des exercices et des longueurs en solo au lieu des diagonales et duos habituels. Les rares garçons ont leurs propres cours. La classe se termine avec les pointes et les variations sur le répertoire, toujours en solo, toujours à deux mètres de distance.

« Au début, nous étions assez stressées à l’idée de faire un faux pas », explique Muriel Valtat, enseignante ici depuis 16 ans. Elle garde son masque pendant le cours, comme la pianiste Lucie Cauchon. « Tout va bien en fait. Ces élèves sont très disciplinées. »

Zoomotivées

Ce matin-là, trois apprenties suivaient à distance le cours de Mme Valtat : deux des régions, une de Toronto. Celle-là allait ensuite se brancher sur une formation donnée à New York.

« Sans la technologie, tout ça se serait arrêté », résume Anik Bissonnette, directrice artistique de l’ESBQ depuis une décennie, après une magistrale carrière de première ballerine. Elle ajoute que « le confinement a départagé les élèves les plus motivés ».

Elle-même n’a jamais baissé les bras depuis le grand choc de la fermeture de la mi-mars. Elle est restée en poste, à l’école, pour montrer aux enfants, aux parents, au personnel qu’elle « tenait le fort ». Elle a mis en place un fonds d’urgence pour les élèves les moins en moyens. Elle a soutenu activement les négociations sur les règles et le calendrier du déconfinement entre le ministère de la Culture et l’Association des écoles supérieures d’art du Québec (ADESAQ) comptant une douzaine d’institutions membres (École nationale de Cirque, INIS, etc.).

Elle a également consulté ses collègues jusqu’en Allemagne pour connaître leurs solutions. Elle a préparé avec ses équipes un guide sanitaire. Dans l’ancienne cafétéria, maintenant inutilisée, un mot d’elle reproduit au mur dit : « Je danse, donc je suis. » Un autre annonce : « Dansez, sinon nous sommes perdus. » Il est de la chorégraphe Pina Bausch.

« Un danseur, c’est un athlète, mais il ne peut pas s’entraîner de chez lui, dit Anik Bissonnette. C’est dangereux, sans plancher résilient, sans espace, sans l’œil et le toucher du professeur. Comme danseuse, j’ai paniqué. Je n’aurais pas pu travailler de mon sous-sol. »

Pour minimiser les pertes, les équipes pédagogiques ont conçu des programmes d’enseignement à distance en deux semaines, avec manuels et exercices mettant l’accent sur l’alignement et le renforcement du corps. Sur une bande dite d’encouragement, on voit les jeunes s’exercer dans leur maison, en s’aidant d’une chaise. Les élèves ont aussi diffusé une télécréation de groupe, chacun sur un bout d’écran.

Bref, l’école a basculé sur Zoom pendant trois mois, les maîtres de ballet faisant répéter leurs protégés en groupes réduits de douze à trois élèves, certains, habituellement au pensionnat Saint-Nom-de-Marie, étant retournés à la maison, ailleurs en région, au pays ou dans le monde. Dans la classe d’Aurélie, une collègue est depuis revenue de Colombie-Britannique et une autre d’Alma.

« J’ai demandé aux élèves des témoignages pour appuyer les demandes de retour en studio au ministère, dit la directrice artistique. Une élève a confié qu’elle était une interprète et qu’on la réduisait à des exercices techniques. »

Une sorte de léthargie

Des interprètes, les conservatoires de musique et d’art dramatique en forment à profusion. Ces hautes écoles artistiques ont donc été tout autant affectées jusqu’à la souche par le grand gel pandémique.

Le comédien Jacques Leblanc, autre praticien de premier ordre artistique, directeur du Conservatoire d’art dramatique de Québec, avoue avoir été plongé « dans une sorte de léthargie » par l’annonce de la fermeture obligatoire de toutes les écoles par urgence sanitaire. « Je me sentais dépassé et en attente que ça reprenne. Après deux semaines, il a bien fallu réagir et trouver des solutions pour relancer les cours. »

Les formations théoriques posaient moins de difficultés que les ateliers pratiques. Les professeurs en interprétation et improvisation ont finalement réorienté l’apprentissage autour de monologues dirigés à distance, jugés sur enregistrement.

Certains étudiants ont présenté à la volée leurs exercices en ligne. De même, les finissants ont monté Noms fictifs par l’entremise de Zoom. Par chance, l’adaptation dirigée par Maryse Lapierre du roman d’Olivier Sylvestre ne proposait que des monologues. La décision a été prise de ne pas noter cette fin de semestre extraordinaire. « De toute façon, ce n’était pas obligatoire de suivre les cours qui n’ont pas été notés », dit le directeur.

Pour Amélie Savage, étudiante en guitare classique du Conservatoire de Gatineau depuis huit ans, les évaluations ont cassé net le 13 mars. Elle a ensuite fait son deuil de son examen récital de fin de bac avec jury international. La nouvelle bachelière explique avoir appris à mieux maîtriser les techniques d’enregistrement et de diffusion numériques. À quelque chose, le malheur pandémique peut devenir bon.

« J’ai continué à pratiquer mon répertoire de l’année avant de choisir d’autres pièces pour le plaisir, dit-elle. Ce qui me manque le plus, c’est de travailler musicalement avec d’autres, face à face. » Elle souligne que certains, comme les percussionnistes, n’ont pas accès à leurs instruments. D’autres n’ont ni l’équipement informatique ni l’espace adéquats pour répéter.

Trois plans

« Si tu étudies le trombone à coulisse, si tu répètes des scènes de ménage mais que tu vis dans un 1 et demie, la formation se complique, ajoute le directeur Leblanc. Les étudiants en scénographie ont besoin de matériel. On se prépare donc en conséquence pour la rentrée de septembre. On prépare même des trousses à expédier aux étudiants en confinement. On va aussi prêter du matériel informatique. »

Environ les deux tiers des étudiants avaient soit une tablette, soit un ordinateur. La taille et la disponibilité des locaux existants rajoutent au casse-tête, y compris les aires communes où les élèves vivent en promiscuité. « On a un grand divan, dit M. Leblanc. Des fois, ils y sont à huit couchés un sur l’autre. Cette proximité ne sera plus possible. »

Trois plans sont définis pour la suite des choses. Le premier prévoit le retour au statu quo ante, peu probable, en septembre.

Le second, plus plausible de l’aveu du directeur Leblanc, mélange les formations théoriques en virtuel et les cours en présentiel pour les spécialités (instruments de musique, interprétation en jeu, improvisation…) « avec un paquet de mesures d’hygiène ».

Le troisième plan, honni et craint de tous, envisage une deuxième vague virale, un nouveau confinement et donc un recours aux formations en ligne généralisées.

Le directeur Leblanc dit craindre des désaffections si le monde et son monde s’enferment une nouvelle fois. Par contre, il n’a pas encore enregistré de décrochage. « La situation est la plus dramatique pour les finissants de cette année, commente la directrice Bissonnette. Ils devaient terminer en juin. Ils cherchaient un emploi ici ou ailleurs dans le monde. Les compagnies sont toutes arrêtées partout. C’est dramatique. »

Elle a décidé de garder cette cohorte 2020 en formation dans l’espoir de passer des auditions en 2021. « Il n’y aura pas beaucoup de postes. Les cohortes vont se bousculer. Quand le confinement est arrivé, j’ai tout de suite pensé aux finissants et c’est aussi pour cette raison que j’ai tant poussé pour la réouverture. Les plus jeunes vont rattraper le temps perdu. Les plus vieux vont souffrir. C’est comme si c’était moi qu’on avait arrêtée. J’ai été danseuse. Je sais ce qu’ils risquent de perdre… »