Mathieu Roy, concepteur d’éclairages

La grande signature visuelle de Mathieu Roy ces dernières années, c’est un usage ingénieux et soigné d’ampoules électriques «vintage». «J’essaie de sortir de ça, confie-t-il en riant. [...] Je crois que ma signature visuelle tient aussi beaucoup à ma manière de manipuler les éclairages, à la manière dont je conçois les branchements pour être plus flexible dans mes manipulations.»
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La grande signature visuelle de Mathieu Roy ces dernières années, c’est un usage ingénieux et soigné d’ampoules électriques «vintage». «J’essaie de sortir de ça, confie-t-il en riant. [...] Je crois que ma signature visuelle tient aussi beaucoup à ma manière de manipuler les éclairages, à la manière dont je conçois les branchements pour être plus flexible dans mes manipulations.»

Parler de culture en tant que secteur industriel peut faire grincer des dents ceux craignant que l’on réduise l’art à des colonnes de chiffres. Ceux-ci révèlent toutefois une réalité économique de poids : l’industrie culturelle emploie environ 178 000 personnes au Québec et génère des retombées annuelles de près de 9,4 milliards de dollars. Or, derrière chaque oeuvre s’active une armée de travailleurs de l’ombre dont le métier est aujourd’hui menacé par la crise sanitaire, travailleurs auxquels Le Devoir consacre une série. Cette semaine, les projecteurs sont tournés vers Mathieu Roy, concepteur d’éclairages.

Le métier de concepteur d’éclairages, c’est recréer un coucher de soleil pour une chanson douce ou un orage intérieur pour souligner le passage dramatique d’un texte de théâtre. « C’est [créer] de la poésie visuelle », résume joliment Mathieu Roy, un des artisans les plus demandés dans le milieu du spectacle musical.

Il s’agit d’un des métiers de l’industrie qui requièrent le plus de polyvalence, dont la pratique exige à la fois des connaissances techniques dans le domaine de l’ingénierie électrique, une aptitude à planifier des mois à l’avance en adéquation avec la proposition artistique du musicien ou du dramaturge ainsi qu’un talent de performeur, puisque le concepteur d’éclairages doit lui aussi travailler en direct pendant que des musiciens ou des acteurs se produisent sur scène.

« Je dis toujours : ce job-là, c’est 50 % de technique et 50 % de relations humaines », raconte Mathieu Roy en évoquant les longues rencontres avec les artistes et les dramaturges qui se tiennent en amont de la première. Le concepteur et l’artiste ont chacun leur vision, qui doit cadrer avec un budget de production défini. Pour le théâtre (plus frugal) ou la musique, « les budgets pour la conception des éclairages sont très variés. Parfois, pour acheter l’équipement, on va chez IKEA, au Dollarama et chez Rona, donc il y a moyen de s’en sortir pour 500 $. Mais pour certaines productions, ça peut grimper jusqu’à 10 000 $, 20 000 $ quand on tombe dans l’achat de projecteurs vidéo. »

Un beau budget, c’est chouette, mais ce n’est pas la garantie d’un éclairage évocateur, prévient-il. « À mon humble avis, les petites choses sont parfois plus impressionnantes. Les plus beaux moments d’un spectacle sont parfois ceux où un artiste s’approche de la petite ampoule allumée à l’avant de la scène pour chanter. Personnellement, cela va plus me toucher que 150 moving lightsallumées en même temps. Il est important de comprendre artistiquement ce que le musicien, à un moment précis du spectacle, est en train de faire avec sa chanson, pour mieux appuyer ce moment. »

En temps normal, Mathieu Roy développe deux ou trois projets de conception d’éclairages en même temps ; la durée d’une conception va de trois, quatre semaines à plusieurs mois, et l’ouvrage est plus long pour une œuvre théâtrale que pour un concert musical. Il y a d’abord les réunions avec les artistes et leur équipe de producteurs, puis la conception du plan d’éclairage adapté à l’artiste ; ensuite vient le bricolage des éléments d’éclairage spécifiques aux projets.

À mon humble avis, les petites choses sont parfois plus impressionnantes. Les plus beaux moments d’un spectacle sont parfois ceux où un artiste s’approche de la petite ampoule allumée à l’avant de la scène pour chanter. Personnellement, cela va plus me toucher que 150 "moving lights" allumées en même temps.

 

 « Il arrive que des concepteurs issus du milieu de la pub ou de la scénographie comprennent moins les conditions de tournée. Par exemple, pour des tournées, il faut que les éclairages soient légers et puissent facilement entrer dans un camion. Ça s’apprend avec l’expérience. Il faut connaître les contraintes et être débrouillards. »

Suit alors l’étape de la conduite du spectacle. Il faut choisir précisément quel type d’éclairage ira pour telle chanson, tel moment précis du spectacle. Au théâtre, les répétitions peuvent durer plusieurs semaines ; avec des musiciens, quelques jours de répétitions avec l’éclairagiste qui accompagnera le groupe ou l’artiste en tournée suffisent. « Ensuite, je suis généralement derrière la console pour les premiers concerts de la tournée, ceux de Montréal et de Québec disons, pour faire les derniers ajustements. L’éclairagiste prend ensuite la relève. »

À l’abri du surmenage

On a beaucoup vu Mathieu Roy ces dernières années auprès de Karkwa, Louis-Jean Cormier, Ariane Moffatt et Patrick Watson, pour ne nommer que ces pointures. Sa grande signature visuelle ces dernières années, c’est un usage ingénieux et soigné d’ampoules électriques vintage. « J’essaie de sortir de ça, confie Roy en riant. J’en ai vu beaucoup, de ces ampoules, et elles commencent un peu à me lever le cœur… Je crois que ma signature visuelle tient aussi beaucoup à ma manière de manipuler les éclairages, à la manière dont je conçois les branchements pour être plus flexible dans mes manipulations. »

Dans le milieu, Mathieu Roy est reconnu pour son expertise de l’éclairage du spectacle musical — lauréat de trois Félix dans sa discipline, il a partagé l’automne dernier le prix Conception d’éclairage et projections de l’année avec Jessy Brown et Marcella Grimaux pour leur travail sur le spectacle Elle et moi de Marie-Mai.

« L’an passé, je me suis un peu brûlé au début de l’été : je travaillais sur les éclairages de la Fête nationale à Laval en plus d’un projet de cirque avec Brigitte Poupart en même temps que je faisais les éclairages pour quatre spectacles différents aux Francos. J’ai terminé le mois de juin crevé… »

On s’en doute, le concepteur ne risque pas de souffrir de surmenage dans les prochaines semaines. « En ce moment, je n’ai plus vraiment de vie professionnelle. Mes projets ont tous été mis sur la glace […]. Je parle avec beaucoup de gens du milieu, des collègues de tournée, des musiciens… C’est tellement engageant ce milieu-là, une belle communauté humaine, mais on travaille tellement fort que c’est souvent difficile pour la vie de famille. Et là, tout d’un coup, tout le monde est en pause forcée. Tout le monde est dans un drôle de mood parce qu’on veut tous retourner travailler et faire de la culture, mais en même temps… ça fait tellement du bien de s’arrêter ! Je ne sais pas si j’ai le droit de dire ça ! », se demande Roy.

« Financièrement, la situation est très rough. Chaque sou est compté de mon côté. Tous les spectacles ont été reportés à l’automne, mais on ne sait même pas si les salles pourront alors rouvrir. […] Ce qui m’inquiète aussi, c’est la question de savoir si les budgets [de production] seront au rendez-vous. On parlait d’ampoules plus tôt et je me disais qu’il est temps pour le milieu d’aller plus loin que ça. Ou alors, si on utilise des ampoules, ça doit être parce qu’on en veut, et pas parce qu’on n’a pas de budget pour faire mieux. J’ai le sentiment qu’on va retomber dans cette vieille mentalité du “On est bons au Québec pour monter des spectacles avec des petits moyens !” J’espère que ce ne sera pas la nouvelle tendance, en musique comme au théâtre ou ailleurs. J’espère qu’on ne sera pas condamnés à produire des spectacles avec des budgets minuscules. »