Congestion à prévoir sur nos scènes

Tous les agents d’artistes et tourneurs ont eu ce même réflexe : planifier le report des dates annulées le plus tôt possible.
Photo: iStock Tous les agents d’artistes et tourneurs ont eu ce même réflexe : planifier le report des dates annulées le plus tôt possible.

Que la courbe de contamination s’aplanisse au rythme souhaité ou non, ce que nous réservera l’automne demeure encore inconnu. Il y a cependant chez les acteurs de la scène culturelle une certitude : si les rassemblements intérieurs sont à nouveau permis dans quatre, cinq, six mois, l’offre de spectacles en salle cet automne sera phénoménale, partout en province. Or, en raison de l’annulation ou du report des tournées printanières, l’industrie du spectacle tente en ce moment de résoudre un énorme casse-tête logistique qui étouffe déjà la relève et affaiblit la capacité des entreprises culturelles à développer de nouveaux projets.

« Ce qui se passe dans le spectacle est dévastateur », laisse tomber Louis Carrière, de l’agence de spectacles Preste. Lorsque le gouvernement Legault a annoncé l’interdiction de tout rassemblement intérieur de plus de 250 personnes, le 12 mars dernier, une sirène d’alarme a réveillé le milieu. Louis Carrière a tout de suite sauté sur le téléphone pour contacter les diffuseurs et les salles de spectacles privées : « Il fallait agir vite. On a réussi à replacer à l’automne ou à l’hiver 2021 environ 90 % des concerts que nous avions prévus jusqu’à la fin du mois de mai. »

Tous les agents d’artistes et tourneurs ont eu ce même réflexe : planifier le report des dates annulées le plus tôt possible. Il y a cependant un os : la plupart des diffuseurs et des salles de spectacles remplissent leur grille de programmation dix, douze, voire dix-huit mois à l’avance. Les concerts reportés, à commencer par ceux dont une partie des billets avaient préalablement trouvé preneurs, ont déjà été relogés entre les dates réservées par d’autres producteurs. Au moment où la sirène d’alarme s’est fait entendre, « la programmation pour cet automne, puis pour l’hiver et le printemps 2021, était déjà en place » au théâtre Gilles-Vigneault de Saint-Jérôme (860 sièges), confirme son directeur général, David Laferrière. « En ce moment, pour tout l’automne, il ne me reste que trois dates disponibles. »

Dans des cas comme ça, on n’a pas le choix d’être flexibles. Tout le monde comprend la situation et tout le monde veut du travail : les artistes, les agents, les promo-teurs, on met tous un peu d’eau dans notre vin.  

« Autrement dit, tout le monde est en train de se bousculer pour essayer de dénicher les rares dates qui restent dans les calendriers des diffuseurs », confirme Mathieu Rousseau, directeur de l’agence de spectacles Bonsound, qui organise les tournées d’une soixantaine d’artistes d’ici et d’ailleurs, dont Dead Obies, Elisapie, Jean-Michel Blais et Safia Nolin. « Et puis, évidemment, les concerts qui vendaient le mieux à la billetterie ont probablement eu l’option des premières dates encore disponibles, les diffuseurs désirant honorer les spectateurs qui avaient déjà acheté leurs billets. »

Le résultat est que les nouveaux projets, ceux des plus petits groupes musicaux, « n’auront plus de dates disponibles », prévient Rousseau. Des artistes qui souhaitaient lancer leurs projets cet automne — un nouvel album, par exemple — et qui n’avaient pas encore établi un calendrier de concerts se retrouvent aujourd’hui en pénurie de dates dans les salles du Québec. « Ça va créer un ralentissement énorme [dans le développement de la carrière] de ces artistes émergents. »

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Flexibilité et incertitude

Michaël Bardier, président de l’agence de spectacles Heavy Trip, qui représente des artistes d’ici (Alaclair Ensemble, Marie Davidson), d’Europe et des États-Unis, constate déjà que la situation force de nouveaux groupes à repousser jusqu’à un an plus tard la parution d’un album pourtant déjà prêt à être présenté au public. « Il y a aussi certaines tournées que j’ai reportées à l’automne, qui ajoutent une pression financière sur des producteurs [de spectacles] indépendants. Les garanties qu’ils nous offrent dans ces conditions sont donc moindres que celles qu’ils offraient ce printemps. Dans des cas comme ça, on n’a pas le choix d’être flexibles. Tout le monde comprend la situation et tout le monde veut du travail : les artistes, les agents, les promoteurs, on met tous un peu d’eau dans notre vin. »

De plus, la saturation de l’offre de spectacles qui se profile pour l’automne ou, dans le pire des scénarios, plus tard en janvier, ne se traduira pas forcément pas un retour à la normale du marché du spectacle, préviennent nos intervenants. « Tout le monde se retrouve dans une situation financière précaire, rappelle Mathieu Rousseau. Aujourd’hui, la vente de billets a stoppé de façon drastique, même pour les concerts qui auront lieu dans un an, car les gens n’ont pas vraiment envie de faire ces dépenses sans savoir quelle sera leur situation dans six mois. Quelle part de son budget le public pourra-t-il dépenser en culture à l’avenir ? »

« Cette situation pourrait facilement perdurer jusqu’à l’hiver 2022 », redoute David Laferrière, qui préside également RIDEAU, l’Association professionnelle des diffuseurs de spectacles. « Mais la grande question que tout le monde se pose aujourd’hui, c’est : que fait-on des concerts qui seront bientôt annulés, ceux de mai, juin, voire après ? Au sein de notre association, on planche même sur un scénario où la crise se poursuivrait encore tout l’automne. Quelles conséquences ça aura sur notre milieu ? » Les trois représentants de l’industrie gardent malgré tout l’espoir qu’au bout de cette période de confinement, le public sera pressé de renouer avec le spectacle et de vivre une expérience en collectivité.

« Oui, cet automne, on sera bombardés de concerts, mais je pense que les gens seront au rendez-vous, souhaite Michaël Bardier. Pour ma part, j’ai hâte de retourner voir un concert. J’ai hâte de socialiser. »