Des avatars investissent les murs du festival Art souterrain

Le projet Calico & Camouflage: Assemblée est une série de personnages autochtones qui clament des slogans en français, en anglais ou en mohawk.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le projet Calico & Camouflage: Assemblée est une série de personnages autochtones qui clament des slogans en français, en anglais ou en mohawk.

Une fois de plus, le réseau piétonnier reliant des bâtiments du centre-ville accueille le festin visuel du festival Art souterrain. Parmi tous les invités, l’artiste Skawennati se démarque avec son futurisme autochtone.

Jadis simple parcours pédestre, aujourd’hui festival assumé, l’exposition Art souterrain n’a jamais cessé de prendre de l’expansion. Après 12 ans d’existence, là voilà qu’elle surgit dans des « lieux hors-piste ».

Des sites en périphérie du réseau souterrain du centre-ville en font partie, comme le pavillon Judith-Jasmin de l’UQAM. D’autres, plus surprenants, y figurent aussi, comme l’aérien Observatoire Place Ville-Marie ou le lointain Château Dufresne.

Il ne faut pourtant pas monter si haut ni marcher si loin pour trouver l’inusité dans l’édition 2020. C’est même dans le Centre de commerce mondial, fidèle partenaire depuis les débuts, que prend place une nouveauté. Si Art souterrain demeure un abondant méli-mélo de propositions, l’édifice du Vieux-Montréal a été réservé, pour une fois, à une seule artiste.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le projet Calico & Camouflage: Assemblée de l’artiste mohawk Skawennati

La main heureuse

L’artiste en question, Skawennati, a la main heureuse. L’occupation qu’elle fait de la galerie marchande, sans transformer radicalement les lieux, résonne comme un véritable écho aux revendications autochtones qui bousculent cet hiver le transport ferroviaire au Canada.

À sa première visite de repérage, l’artiste mohawk, connue pour ses oeuvres cybernétiques et futuristes, y a vu un grand défi. L’endroit lui paraissait si hétéroclite qu’elle imaginait mal un projet cohérent.

Une seconde visite lui a fait réaliser que les avatars de taille humaine en vêtements vaguement militaires sur lesquels elle travaillait pourraient convenir, au bout du compte.

J’ai choisi des personnages à l’aspect futuriste par leurs cheveux ou leurs yeux, et je les intègre aux bâtiments. Ce sont les fantômes des lieux, du territoire. On sent leur présence et leur invisibilité.

« Marie Perrault [une des commissaires invitées en 2020] m’a encouragée à utiliser tout l’espace. J’ai alors pensé intervenir sur les alcôves, les escaliers roulants, les toits vitrés, les statues, partout », dit celle qui n’avait jusque-là qu’une seule autre expérience d’art public.

Le projet, intitulé Calico & Camouflage : Assemblée, consiste en une série de personnages autochtones qui clament, pancartes en main, différents slogans en français, en anglais ou en mohawk. « L’avenir est autochtone », dit l’un d’eux. « L’eau c’est la vie », dit une autre. Des motifs collés ici et là et une vidéo complètent l’installation.

« Mes avatars sont avant tout des activistes, précise Skawennati, jointe à son domicile montréalais. Les pancartes ont un ton léger. Je ne voulais pas aller trop loin. Déjà, de voir sur place ces Autochtones est une grosse affaire. »

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le projet Calico & Camouflage: Assemblée de l’artiste mohawk Skawennati

À l’ombre du pouvoir

Le Centre de commerce mondial, créé en 1992 de la fusion de plusieurs immeubles anciens, est « l’adresse d’une cinquantaine d’entreprises », lit-on sur le site Web. Des firmes privées tournées vers le monde, ainsi que des organismes comme la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, Montréal International ou Investissement Québec, y logent. C’est un lieu de pouvoir, et de luxe, si on se fie aux boutiques et aux hôtels qui communiquent avec la galerie où sont apparus les avatars de Skawennati.

L’artiste ne cible aucune firme en particulier. Elle a seulement voulu déplacer son art de son habituelle réalité virtuelle, le mettre dans « le vrai monde ». « Je fais que ça se produise, dit-elle. J’ai choisi des avatars à l’aspect futuriste par leurs cheveux ou leurs yeux, et je les intègre aux bâtiments. Ce sont les fantômes des lieux, du territoire. On sent leur présence et leur invisibilité. »

Photo: Roger Lemoyne L’artiste mohawk Skawennati

Skawennati imagine depuis plus de 20 ans un futur plus radieux pour les peuples autochtones. Déjà, en 2001, son Imagining Indians in the 25th Century donnait à de multiples personnages des tenues en rupture avec les clichés de l’Indien.

Elle proposait aussi une ligne du temps qui annonçait pour 2022 un premier juge de la Cour suprême issu des Premières Nations, et pour 2042, le contrôle total par les Gitksan-Wet’suwet’en de leur territoire.

L’occupation en ce début 2020 des voies ferrées rappelle à quel point le Canada se situe loin de la réalité virtuelle de l’artiste de Kahnawake. Si Skawennati ne s’est pas rendue sur place pour protester, elle appuie quand même le mouvement. Elle admet aussi être optimiste. « On n’entend plus les fucking Indians, la couverture médiatique est plus positive. Tranquillement [on avance] », note-t-elle.

Le projet pour Art souterrain ne visait pas à entraver la bonne marche de l’économie locale. L’artiste a quand même senti qu’elle dérangeait. Elle n’a pas pu intervenir partout où elle aurait voulu. La sculpture allégorique autour de la fontaine, par exemple. Ailleurs, sur un mur qui n’appartient pas au Centre de commerce mondial, l’avatar n’a pas survécu bien longtemps.

Si les slogans imprimés pour l’occasion se voulaient légers, l’un d’eux évoque quand même, en anglais, la « merde » (shit). « C’est un slogan que j’ai vu à la marche pour le climat, confie Skawennati. C’est de la merde de devoir exiger un environnement plus propre, ou moins de [féminicides]. C’est triste de devoir demander ça aux gouvernements et au public. »

Quand Art souterrain, festival ou pas, déterre des vérités comme celle-là, elle prend tout son sens.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le projet Calico & Camouflage: Assemblée de l’artiste mohawk Skawennati

Festival Art souterrain

Divers lieux, jusqu’au 22 mars