Le dégoût du bon goût

Photo: Thaïla Khampo

Il faut apprendre à se sortir du confort commode « de la gloire de l’Histoire et de la beauté du Beau », dit tout sourire Dinu Bumbaru, directeur des politiques d’Héritage Montréal. Ce « bon goût » qu’on invoque en société à propos de tout est en vérité « souvent une affaire très propre, mesurée, maniérée, lissée qui ne supporte pas tellement la patine du temps ». Or c’est bien cette patine, croit Dinu Bumbaru, qui est menacée aujourd’hui et qui demande à être scrutée, étudiée et protégée pour donner de la couleur à notre temps.

« En matière de patrimoine, tout ne convient pas à tout le monde, poursuit-il. Par exemple, le patrimoine industriel est souvent considéré comme du laid. Et pourtant ! Il a fallu par ailleurs des années pour qu’on apprécie les escaliers montréalais, fruits d’une architecture vernaculaire. On sait que c’est aujourd’hui un des symboles de la ville ! »

La directrice générale et conservatrice en chef du Musée des beaux-arts de Montréal, Nathalie Bondil, nous invite à nous méfier d’une volonté trop affirmée de dicter des goûts en société. « À chacun son bon goût, à chacun son mauvais goût ! » lance-t-elle d’emblée. Il ne faut pas oublier, poursuit-elle, cette vérité de base : « Le goût évolue avec le temps. » Il faut donc apprendre à se méfier des siens comme ceux des autres. Dinu Bumbaru en donne un exemple : « Même le kitsch, longtemps si décrié au nom du bon goût, il y a désormais des gens qui apprécient, pour toutes sortes de raisons. Il est bien difficile, à vrai dire, de définir ce qu’est le “bon goût”. »

Le laisser-faire

« Le bon goût n’est jamais très loin de la fashion », observe avec un certain dégoût Dinu Bumbaru. Il cite à titre d’exemple cette propension à construire des immeubles de plus en plus hauts, selon une esthétique où domine le verre, dans un esprit inspiré par la mode ambiante d’une architecture mondialisée. « On se fait aveugles devant la minéralité de Montréal, déplore-t-il. À Montréal, il y avait des carrières, de la pierre, des briques. »

M. Bumbaru ne tient pas à ce que l’on construise à l’ancienne, mais il se questionne sur l’incapacité de cette architecture froide à s’intégrer dans ce qui existe déjà, en s’appuyant sur ses forces. « La vitrification à laquelle on assiste n’est pas loin d’une pétrification », pense-t-il.

Même pour le kitsch, longtemps si décrié au nom du bon goût, il y a désormais des gens qui apprécient

 

L’architecte Claude Provencher, au coeur de grands projets de développement immobilier au Québec, n’est pas du tout de cet avis. Pour lui, il n’y a pas de règles strictes qui tiennent. « Je déteste qu’on nous dicte les matériaux à proscrire et ceux à utiliser. Actuellement, la façon dont les projets sont balisés, c’est trop restrictif. L’écriture du règlement d’urbanisme devrait avoir une certaine flexibilité. On doit renouveler notre architecture. » Claude Provencher aimerait cependant voir plus de ses semblables être invités à siéger à des comités voués à évaluer la qualité de nouveaux projets architecturaux.

L’architecture pour demain

L’apport à la société de l’architecture apparaît en tout cas majeur à Nathalie Bondil. Lorsque « l’environnement est embelli, c’est un facteur favorable à la santé et au mieux-être collectif ».

Aux yeux de Mme Bondil, « Montréal est une ville très étale, assez peu haute, relativement verte. Bien sûr, il y a la pierre grise, défendue par Phyllis Lambert. Mais il y a aussi une utilisation de nouveaux matériaux. Ils apportent une contemporanéité. Ils ont beaucoup d’avantages. » Selon elle, la métropole québécoise est loin de connaître le même sort que Toronto, où le patrimoine bâti ancien a presque disparu du centre-ville. « Il faut savoir garder un équilibre, ne pas faire de Montréal une ville comme Pékin, qui a détruit ses quartiers traditionnels. Je crois que l’action d’Héritage Montréal porte ses fruits. Il faut encourager des réglementations architecturales. »

Il n’en demeure pas moins que, pour Dinu Bumbaru, « on ne peut pas évoquer le goût personnel pour l’espace commun comme on le fait pour son salon ». Autrement dit, il y a un devoir des autorités publiques. « On parle sans cesse de “bâtiments durables”, mais selon des critères qui concernent surtout le chauffage, les entrailles des édifices. Est-il possible d’associer ça à la notion de “bel ouvrage”, puisque la construction n’est pas seulement une formalité à l’horizon utilitaire, mais un geste qui participe au paysage global de notre société. »

Est-ce à l’État de dicter les normes de bon goût dans le champ de la culture ?

25 octobre, de 12h à 13h30, à la salle Bourgie du MBAM. Participants :

 
  • Nathalie Bondil, directrice générale et conservatrice en chef du Musée des beaux-arts de Montréal ;
 
  • Dinu Bumbaru, architecte et directeur des politiques pour Héritage Montréal ;
 
  • Jean-Jacques Aillagon, dirigeant d’institutions culturelles et ancien ministre français de la Culture et de la Communication ;
 
  • Claude Provencher, architecte associé principal et cofondateur de Provencher_Roy
 

Animateur :

 
  • Michel Guerrin, chroniqueur et rédacteur en chef au Monde


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