Christine Morency: de la Mission Old Brewery à l’humour

<p>L’adhésion que provoque immédiatement Christine Morency tient aussi beaucoup à son joyeux mépris des tabous.</p>
Photo: Adil Boukind Le Devoir

L’adhésion que provoque immédiatement Christine Morency tient aussi beaucoup à son joyeux mépris des tabous.

Il y a « arriver sur scène avec énergie »… et il y a Christine Morency. C’est au son d’un rythme reggaeton dûment chaloupé, en dansant aussi fougueusement que dans une discothèque caribéenne, que l’humoriste aime se présenter sous les projecteurs, un moment toujours loufoque, mais aussi toujours réjouissant, compte tenu de l’abandon dont elle témoigne alors. Écrivons-le sans trop euphémiser : pour des raisons aussi tristes que compréhensibles, peu de femmes dotées d’un physique similaire à celui de Christine Morency osent habiter leur corps avec autant de splendide insouciance.

« Si je danse au début d’un spectacle, c’est parce que ça me met dedans, mais aussi parce que ce trente secondes là présente tout le personnage, qui n’a pas peur de bouger, et qui n’a pas peur d’être ridicule, explique-t-elle. C’est une façon de montrer qu’il n’y a pas de casting type pour avoir du fun. »

Christine Morency emploie le mot « personnage » pour décrire son incarnation scénique, mais il devient vite évident, dans ce bar où elle nous a donné rendez-vous, que ce n’en est pas vraiment un. Généreuse de coeur comme de ses rires (tonitruants), amie obligée de l’autodérision, ouragan de charisme : la Christine Morency que nous rencontrons est la même conteuse naturelle et chaleureuse avec laquelle nous faisions connaissance en janvier dernier au Lion d’or, lors d’une supplémentaire de son premier one-woman show : Morency (Christine. Pas François.). Au-delà des rires qu’elle cherche à générer, Christine Morency compte visiblement parmi celles pour qui jaser, avec un public ou en tête-à-tête, est le meilleur et plus simple moyen de cultiver son humanité.

À la rue comme à la scène

Son baptême sur les planches d’un cabaret comique remonte seulement au 11 avril 2017, ce à quoi quiconque l’a récemment vue en action répliquerait : « Ben voyons donc ! » Autant d’aisance suppose habituellement beaucoup plus d’expérience, mais Christine Morency — osons la formule usée — s’est préparée toute sa vie, de différentes manières, à sa bourgeonnante carrière d’humoriste.

Elle préférera d’ailleurs à l’École nationale de l’humour celle des micros ouverts, un choix éclairé, si l’on se fie du moins à son horaire des prochains mois. En plus d’animer vendredi la soirée Comique de nuit au Grand Montréal comique et de présenter en juillet, à Zoofest, 30 / 30 avec Christine & Morency, un spectacle mi-scripté, mi-improvisé, la jeune trentenaire présentera cet été des numéros dans trois autres festivals d’humour (Minifest, Juste pour rire et ComediHa !).

Je suis convaincue qu’une personne est belle au-delà de son corps et je suis convaincue que tout le monde a droit à l’amour et à l’affection 

Montréalaise d’origine ayant bourlingué aux côtés de sa mère dans plusieurs quartiers de la métropole, Christine Morency se réfugie dans l’impro à la fin du secondaire, après avoir lutté contre de « gros problèmes de consommation ». Elle frappera plusieurs fois à la porte de l’École de théâtre du Cégep de Saint-Hyacinthe, où elle sera admise lors de son ultime tentative, pour être retranchée du programme un an plus tard. « Ça a été très difficile. »

Elle se retrouve alors à la rue — façon de parler — et devient intervenante psychosociale auprès des personnes en situation d’itinérance à la Mission Old Brewery, un passé qu’elle évoque à l’occasion en spectacle. La soufflante aptitude de Christine Morency à rendre son public à l’aise — un grand défi pour bien des humoristes débutants — s’éclaircit d’un coup, à la lumière de ce passé.

« C’est pas parce que ta douche, tu la prends aux trois jours, que tu ne mérites pas tout mon respect en tant qu’humain », lance-t-elle, visiblement agacée par le mépris qu’essuient les sans-abri. « J’ai souvent été jugée à cause de mon apparence, et ce serait bête que je fasse exactement la même chose. Surtout qu’une fois que t’as brisé la coquille que ces gens-là ont dû se construire, tu as accès à un vécu vraiment riche. Parce qu’ils ont été victimes de plein de choses, ils ont développé une empathie rare. Les conversations qu’on avait par rapport à la mort, la prostitution, la consommation, c’était malade. Et c’est comme ça, sur scène, que je veux parler au public. »

Beauté plurielle

L’adhésion que provoque immédiatement Christine Morency tient aussi beaucoup à son joyeux mépris des tabous, que l’humoriste conjugue à une série de plaisanteries sur son poids. Des blagues sur sa libido insatiable déconstruisent à chaque éclat de rire le cliché de la femme grosse, honteuse de son corps, préférant la solitude à l’extase.

« Mets-en que j’ai le droit de vivre ça ! » clame-t-elle dans un élan venant à la fois de la tête et de la poitrine. Vivre ça, comme dans : s’épanouir sexuellement. « Je suis profondément convaincue que tous les corps sont beaux, je suis convaincue qu’une personne est belle au-delà de son corps et je suis convaincue que tout le monde a droit à l’amour et à l’affection. »

Une conviction néanmoins sans cesse menacée par l’hégémonie d’une beauté homogénéisée, à laquelle Christine choisit de résister un clic à la fois. « J’ai commencé à faire quelque chose que je recommande à tout le monde ! » confie-t-elle, sur le ton qu’on emploierait pour raconter une épiphanie. « Sur Instagram, je me suis mise à suivre toute sorte de comptes qui sont dans la diversité corporelle. Ça va de très gros à très maigre, de trans à super hétéronormatif. Ça me fait tellement du bien. Je sors de chez nous et je me sens belle parce que je vois que la beauté est dans toute sorte de corps et de réalité. »

Elle ajoute, tout sourire, en s’adressant aux tables vides qui nous entourent : « C’est beau, han, ce que je viens de dire ? C’est dommage qu’il n’y ait pas de public. » Elle a raison.

Comique de nuit

Le 28 juin à l’Olympia dans le cadre du Grand Montréal comique.

30 / 30 avec Christine & Morency

Les 16, 18 et 21 juillet dans le cadre de Zoofest.