Prendre parole, prendre théâtre, prendre pouvoir

Des d’élèves de l’école Sophie-Barat parlent du projet théâtral auquel ils collaborent.
Photo: Catherine Legault Le Devoir Des d’élèves de l’école Sophie-Barat parlent du projet théâtral auquel ils collaborent.

« Le théâtre à l’école, pour nous avant, ça voulait dire apprendre un texte et le réciter devant nos parents ; ou aller voir un show au théâtre Denise-Pelletier. Là, ça va vraiment plus loin », explique un des jeunes interprètes de la pièce Le pouvoir expliqué à ceux qui l’exercent (sur moi). « On a pensé, créé et modifié les textes ; on a décidé ensemble. Créer quelque chose de nouveau à partir de rien, qui donne à la fin un vrai show bien fait, c’est toute une différence. » Eux, c’est une vingtaine d’élèves de 4e et 5e secondaire de l’école Sophie-Barat. Des Romane, Éliane, Mika et Adèle assis en cercle au sol à expliquer au Devoir le projet théâtral sur lequel ils planchent depuis un ou deux ans. Du 5 au 8 juin, ils seront 50 qui grimperont sur les planches du théâtre Aux Écuries pour porter leur création collective et leurs voix d’adolescents dans un vrai de vrai spectacle. Une leçon de politique théâtre, de prise de parole, de philosophie et d’engagement individuel, par l’entremise du cours de français.

Le chef d’orchestre de ce projet, c’est Michel Stringer. Enseignant de français et fan de culture, M. Stringer avait l’habitude d’inviter des artistes en classe. « Il existe des programmes méconnus en éducation, des sous que presque personne n’utilise et qui nous ont permis d’inviter trois artistes en résidence pour un an à l’école. » Pour celui qui enseigne depuis 25 ans, les réels maillages entre éducation et culture demeurent trop rares. « Les deux milieux ne sont pas prêts à ça, en fait, alors qu’ils ont tout à gagner des rencontres artistes-enseignants et artistes-étudiants. »


À regarder: l'idée derrière le projet

 

 

L’auteur Pierre Lefebvre a été le premier invité à s’immiscer dans les trois groupes de M. Stringer autour du thème du pouvoir, « particulièrement intéressant avec ces ados-là qui n’ont pas le droit de vote », précise l’auteur de Confessions d’un cassé (Boréal). « Mon rôle a été de faire des ateliers d’initiation à la pensée politique. »

À travers la lecture, et la rencontre d’idées de penseurs — Rancière, Arendt, Kafka, La Fontaine, Ernaux, Tocqueville… —, mais aussi en accompagnant avec M. Stringer les élèves lors de sorties culturelles. Car ces jeunes auront vu aussi, au fil du processus, des pièces et films tels que La nuit juste avant les forêts, Le ruban blanc, Visages villages, ou l’exposition Manifesto au Musée d’art contemporain.

« Ce qui est excitant, poursuit M. Lefebvre, c’est de leur révéler que leur indignation et leur colère s’inscrivent dans une tradition ; qu’elles participent d’un mouvement plus grand qu’eux ; que des penseurs y ont réfléchi avant et peuvent les aider à donner plus de “oumph” à leurs réflexions. »

Monsieur le Président, je vous fais une lettre

Le texte, création collective de fragments de textes d’étudiants, a été composé l’an dernier. « On a écrit des lettres adressées à des personnes en position de pouvoir », explique une étudiante. Certaines sont intégrées au spectacle, et visent les Trump, Bolsonaro, Trudeau, Legault ; Jeff Bezos, d’Amazon ; Lyne Robitaille pour les magazines de TVA, sur l’utilisation de l’image des femmes. « On a monté un glossaire politique. L’an dernier, il y a eu une nuit blanche de création avec deux stations de micros ouverts sur des thèmes imposés — ça a été marquant, parce qu’il y a beaucoup de ces petites choses écrites cette nuit-là sur le vif qui sont dans le show, et super-frappantes, et authentiques. »

L’authenticité, c’est un des traits qu’Anne-Marie Guilmaine, metteure en scène et dramaturge au sein du collectif Système Kangourou (Mobycool, Non finito), a travaillé avec les élèves en ateliers. Pas de personnages, pas de camouflage, mais la recherche d’une parole vraie, proche de ce que chacun de ces jeunes est. Avec sa comparse Claudine Robillard, elle signe l’écriture scénique. Pour Pierre Lefebvre, « c’est la magie du théâtre. Le corps de ces jeunes-là est impliqué. Quand ils font des mouvements de foule à 47 puis qu’on revient ensemble sur la notion de “tyrannie de la majorité”, ils ont une conscience physique de ce que ça peut signifier ».

L’engagement des uns et des autres

N’est-ce pas un projet qui appelle les plus engagés à s’engager davantage ? Car ne montent sur scène que ceux qui le veulent, une minorité sur toute la cohorte. N’est-ce pas les autres qu’il serait pédagogiquement plus efficace de rejoindre ? Michel Stringer n’est pas d’accord. « Ils se sont tous engagés. Certains ont “juste” écrit les textes. Ils sont tous venus voir les spectacles. On a eu des réflexions, des causeries, par exemple avec [la metteure en scène] Brigitte Haentjens, ou avec des figures de pouvoir comme le juge Montgomery, Catherine Dorion, Valérie Plante. Chaque jeune s’engage à sa hauteur. Et si les 105 étudiants avaient voulu monter sur scène cette année, on se serait arrangés pour que ça se puisse. »

Photo: Catherine Legault Le Devoir Claudine Robillard, Pierre Lefebvre, Anne-Marie Guilmaine et Michel Stringer

Le texte final, dirigé par Pierre Lefebvre, est grave, traversé par des notions pas simples de normes, d’homéostasie, d’autorité. S’y sent l’impuissance individuelle, la difficulté de propulser du changement, la force inamovible des structures. Pourtant, les apprentis acteurs ne sont pas affligés du constat, mais galvanisés de découvrir la puissance de la prise de parole publique. « On se fait souvent dire que, nous, parce qu’on est jeunes, on ne comprend pas le monde », illustre l’une d’elles. « Que notre opinion ne compte pas parce qu’on n’est pas assez matures. On a nos idées, nos opinions, pis c’est pas vrai que ça compte pas. Là, on peut exprimer tout ce qu’on gardait à l’intérieur. Chaque personne individuellement, ici, a un petit quelque chose à apporter, pis collectivement on a un vrai pouvoir. » Une autre voix poursuit : « Ensemble, sur scène, j’ai l’impression que notre génération ne sera pas arrêtable. » De l’autre côté du cercle, fuse : « Ce show-là nous donne le pouvoir d’enfin exprimer quelque chose. Il y a des gens qui vont venir nous voir, qui eux peuvent voter — parce que, nous, on ne le peut pas encore. Ça donne du pouvoir, même sans que ce soit le premier ministre du Québec qui vienne voir le show — même si ça, ça serait vraiment malade… »

L’invitation est lancée.

Extrait de «Le pouvoir expliqué à ceux qui l’exercent (sur moi)»

Mais vers où il faut se tourner pour la dire notre colère ? Où est-ce qu’il faut aller pour le dire qu’on est pas d’accord ? À l’ONU justement ? Dans les bureaux de l’Organisation mondiale du commerce ? Le vrai pouvoir, il se trouve où ? Au fond des paradis fiscaux ? À Washington ? À Ottawa ? À Québec ? À l’école ? Chez nous ? Dans la rue ? Sur Facebook, Instagram pis Twitter ? Il est où ? Pis c’est quoi ? C’est qui ?

Le pouvoir expliqué à ceux qui l’exercent (sur moi)

Création collective de Système Kangourou, Pierre Lefebvre, Michel Stringer et ses élèves, avec Sophie-BaratFadi Al Haddad, Firas Al Haddad, Mario Alhaj, Lili Azerad, Joëlle Beaugrand-Champagne, Raphaël Bencheqroun, Rémy Bouchard, Béatrice Brailovsky, Nathan Bussière, Kayla Cavallo, Rosalie Caron, Amélie Chagnon, Alexandra Corbeil, Édouard David, Léa Desmars, Ghadi Fallouh, Alys Farley-Pineau, Tomas Fontaine, Marianne Fortier, Aya Guenda, Émile Hameury, Theria Kandya, Antoine Labelle, Sarah Laberge, Léa Laliberté-Lévesque, Émi Lessard, Matisse L’Heureux, Sidiki Mansare, Éliane Marin, Adèle Pomerleau, Nina Klioueva, Ève Martel, Louis-Maxime Morin, Mika Pluviose, Yousra Rahem, Noémie Roy, Irène Sierra, Maïté St-Louis Ventura, Romane St-Pierre, Malek Thériault-Bouayad, Adèle Tremblay et Sonia Vetra. Au théâtre Aux Écuries, du 5 au 8 juin.