L’homme aux mille savoirs

Photo: Domaine public Chaque époque a façonné l’image de Vinci en fonction de l’humeur du moment. Les historiens de l’art ont applaudi l’artiste, les humanistes, son savoir universel, les scientifiques, ses engins et croquis avant-gardistes.

L’histoire a nimbé sa vie et ses oeuvres de mystères et d’énigmes. Le Florentin était d’abord un assoiffé de savoirs, un émule de l’empirisme avant l’heure, un oeil qui voyait plus grand que nature.

Souvent campé en druide à la longue barbe blanche, Léonard de Vinci avait probablement peu de l’image du docte sage qu’on trace toujours de lui. Se cachaient aussi derrière ce personnage polymorphe un travailleur infatigable, mais aussi un marginal, distrait, homosexuel, dont le talent, la verve et la beauté lui ont valu toute sa vie les regards et l’admiration des puissants.

En fait, chaque époque a façonné l’image de Vinci en fonction de l’humeur du moment. Les historiens de l’art ont applaudi l’artiste, les humanistes, son savoir universel, les scientifiques, ses engins et croquis avant-gardistes. Sa Joconde énigmatique, son écriture en miroir, ses carnets recelant des ébauches savantes auront achevé d’alimenter la machine à mythes et mystères que fut de Vinci.

Plus que ses peintures, ce sont les 7200 pages de notes et croquis tirés de ses carnets qui révèlent le plus fidèle portrait d’un artiste à l’esprit follement libre, agnostique, piqué d’une curiosité sans bornes. Un genre de « geek » hors norme, doublé d’un sens des relations publiques, capable de briller sur toutes les scènes, estime Walter Isaacson, qui vient de publier sa biographie. Pour lui, le génie de Vinci aura été de gommer les frontières entre la peinture et la science, pour mettre l’ensemble de ses recherches et connaissances au seul service de son art. « Être un polymathe en a fait un être fascinant. Il voulait savoir tout ce qui peut être connu et sur tous les sujets, sans qu’il y ait de frontières entre l’art et science. C’était sa façon d’explorer la beauté du monde. »

Ce directeur de la rédaction et chroniqueur du Time Magazine le décrit « comme d’autres grands personnages historiques, notamment Benjamin Franklin, qui était à la fois inventeur, politicien et musicien. Ou même Steve Jobs, informaticien, lui aussi un grand créatif, curieux de tout ». En excellant dans diverses disciplines, ces personnages se sont distingués par leur créativité. « Leur polyvalence leur a permis de voir le monde autrement », explique celui qui a aussi signé la biographie du père d’Apple, de Benjamin Franklin et d’Albert Einstein.

Drôle d’oiseau

D’emblée, Vinci se révèle un oiseau rare pour son époque, ajoute Isaacson. Drapé d’une cape rose, quasi autodidacte, gai, gaucher et végétarien, il détonne dans un siècle encore dominé par l’Église. Fils illégitime, il échappe à l’ennuyeuse carrière de notaire de son père, pour son propre bonheur et celui de l’humanité. Son talent en dessin le propulse, à 14 ans, dans l’atelier d’Andrea Verrochio, artiste en vue à Florence. La ville est alors le vivier culturel de la Renaissance. Avec son talent, sa carrure, son port altier, sa crinière bouclée et sacompagnie agréable, il s’attire rapidement les largesses de la cour et de riches mécènes.

Chez Verrochio, le surdoué dépasse rapidement le maître. Mais l’autodidacte se sent « illettré » et dévore les traités traduits en florentin, s’instruit sur tout, rencontre mathématiciens et experts pour peaufiner ses savoirs. Pour faire jaillir la lumière de ses tableaux, il déchiffre les lois de l’optique. Pour peindre plus « vrai », il devient un technicien implacable. Pour mieux rendre le mouvement des fluides et de l’air, il étudie les courants, au point de devenir un expert en hydrodynamique et de comprendre, deux siècles avant Newton, le rôle de la pression de l’air sur le vol des oiseaux. « Détaché de l’influence des théoriciens, il remettait en question des connaissances établies et des dogmes. L’observation et l’expérimentation étaient son mode d’apprentissage, une approche exceptionnelle pour l’époque », affirme Benjamin Deruelle, professeur en histoire de l’art à l’UQAM et spécialiste de la Renaissance. Il devient ainsi pionnier de l’approche empirique, 100 ans avant Galilée, Bacon et Locke.

Savoirs pratiques

Pour accoucher du sourire énigmatique de La Joconde ou d’une grimace, il remplit des carnets entiers de croquis sur l’anatomie humaine, dissèque des cadavres, scie des crânes, histoire d’en explorer les moindres interstices. Aussi habile au pinceau qu’au scalpel, il moule à la cire des cerveaux pour en dévoiler les cavités intérieures. Il veut savoir quels nerfs activent le bâillement, l’éternuement, le rire, l’étonnement du sourcil. Ses croquis encyclopédiques sur l’humain et la nature traduisent sa quête incessante pour saisir les lois universelles qui régissent l’homme et l’univers.

« Ses planches anatomiques sont si précises que, si elles avaient été publiées, les connaissances sur le corps humain auraient été devancées d’un siècle », affirme Isaacson. En moulant un coeur en verre, Vinci déchiffre le rôle des valves cardiaques et le mouvement des flux sanguins. Il relie l’artériosclérose au vieillissement et affirme que le foetus est totalement dépendant de sa mère, et pas un « être à part entière » comme le prétend l’Église.

Inventeur avant l’heure

La gourmandise et la concurrence entre princes et ducs poussent alors les artistes italiens à se surpasser sans arrêt. C’est ainsi que Léonard, à la demande de mécènes, invente mille et un engins scéniques, dont ses premières machines « volantes », d’abord destinées aux prestations théâtrales. Il raffole de ces spectacles à la cour, où il se produit avec ses compagnons de vie, jouant d’instruments qu’il a lui-même conçus, comme l’orgue-violon ou la lyre à tête de cheval.

L’imagination exponentielle de Vinci était toutefois inversement proportionnelle à sa capacité à concrétiser ses idées, comme artiste ou ingénieur. Constamment distrait par ses mille et une recherches, on estime qu’il n’a réalisé au cours de sa vie qu’une vingtaine de peintures, la plupart jamais livrées, plusieurs inachevées. « Il était si perfectionniste qu’il ne terminait pas ses commandes. Il aimait concevoir plus que réaliser », explique Isaacson. Jusqu’à sa mort, il retouchera inlassablement La Joconde à la pointe du pinceau.

Incapable de vivre de sa peinture, Vinci doit chercher constamment l’appui de nouveaux mécènes. Le pouvoir bascule vite dans l’Italie d’alors et Vinci sait flairer le vent, devenant tour à tour le protégé des Médicis, des Sforza et de deux rois de France. C’est ainsi qu’il convainc le duc de Milan d’en faire son ingénieur militaire, alors qu’il n’a jamais touché une arme. Puisant dans des traités de guerre, il redessine char d’assaut, arbalète géante, ébauche de sous-marin. Mais hormis le dispositif du rouet qui servira à enflammer la poudre d’une arme, tous ces engins resteront à l’état de croquis.

Des dizaines de carnets noircis par Vinci, aucun ne sera publié de son vivant. L’étendue de ses travaux ne sera appréciée que lorsqu’ils seront retracés, au fil des siècles. Après avoir franchi les Alpes à dos de mules, emportant sa Joconde et deux autres chefs-d’oeuvre, Léonard a fini ses jours à Amboise, en France, à 64 ans, protégé du roi François 1er. « On n’a retrouvé que le tiers de ce qu’il a écrit », affirme Benjamin Deruelle. « Je crois que ses héritiers ont protégé les plus belles planches, alors que François 1er a conservé ses rares peintures et quelques carnets », ajoute Isaacson.

L’historien Kenneth Clark décrit Léonard de Vinci comme l’homme le plus « implacablement curieux de l’histoire ». Sa capacité à s’émerveiller de tout, à faire jaillir la beauté et le savoir de l’essentiel comme de l’inutile a participé à son unicité. Reste-t-il d’autres oeuvres du maître à découvrir ? Deux codex ont été retrouvés à Madrid en 1965 et, en 2005, la redécouverte du Salvator Mundi, un portrait du Christ acquis pour 450 millions de dollars par le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, a médusé à nouveau le monde de l’art. Le cheik arabe, qui avait promis d’exposer l’oeuvre au Louvre d’Abou Dabi, a depuis suspendu son projet. On ignore depuis où se trouve le Christ de Léonard de Vinci. Preuve que l’héritage du maître, à l’image du fameux sfumato de ses peintures, continue d’être drapé de flous et de zones d’ombre.

 

8 commentaires

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  • Marc Bourdeau - Abonné 27 avril 2019 08 h 42

    Comment susciter l'attitude de Léonard

    La plupart des enfants sont très curieux du monde qu'ils découvrent. Cette attitude se perdrait rapidement avec l'âge... Deux questions.

    À l'époque de Léonard on ne savait presque rien de la nature, tout était à découvrir. Léonard s'est posé les bonnes questions, a trouvé bien des solutions. Quelles sont les questions d'aujourd'hui? Sont-elles à la portée des enfants?

    Comment l'école pourrait-elle préserver//développer la curiosité des enfants? À tous les niveaux du cursus scolaire d'ailleurs.

    • Marc Bourdeau - Abonné 27 avril 2019 12 h 34

      Autre erreur factuelle: Léonard est mort à 67 ans, 1452-1519,

      Et puis, il me semble que notre philosophe de l'éducation, Normand Baillargeon, aurait sûrement quelques réflexions intéressantes à apporter pour répondre à mes questions.

      Enfin, il ne semble faire aucun doute que Léonard était bien un homosexuel. Et que son séjour en prison à Florence était dû à cette particularité de sa personnalité. Mais ce fait, si c'est bien avéré, est bien sûr sans importance. Et il aurait bien été végétarien: ça aussi n'a rien à voir.

    • Jacques Nadon - Abonné 28 avril 2019 10 h 18

      Comment préserver et développer la curiosité des enfants?

      La curiosité des enfants est intrinsèque. Elle est innée. Cependant, pour la plupart, elle diminue au fur et à mesure qu’ils avancent dans leur scolarité. Pourquoi d’après vous ? J'ose une partie de réponse.

      L’enfant qui s’interroge sur la couleur du ciel, la reproduction des vers de terre, le changement des couleurs des feuilles à l’automne n’a qu’un seul but : répondre à une question. Répondre à sa question pour satisfaire sa curiosité. Quand les parents encouragent et stimulent cet intérêt de manière positive, elle se poursuivra longtemps malgré les entraves et les contraintes du milieu scolaire.

      Cependant lorsque l’enfant comprend que l’école sert à le classer, à le cadrer, à le formater son intérêt diminue. Dès qu’il comprend qu’apprendre sert à le catégoriser et à subir les comparaisons, il n’osera plus être curieux. Il ne fera que se conformer aux attentes. Cela il l’apprend assez tôt dans sa scolarité.

      On le constate dès qu’il arrive en maternelle. L’enfant de maternelle a un tas de questions. Il veut apprendre à lire, à écrire et à compter. Demander à un enfant de maternelle l’utilité qu’une attache feuille a, il vous fournira une liste. Répéter l’expérience en 3e, en 6e puis au secondaire, la longueur de la liste se réduira comme peau de chagrin.

      En même temps que la société confie à l’école ce qu’elle a de plus précieux, elle ne lui donne pas les moyens de s’en occuper correctement. Elle ajoute bureaucratie, orientation marchande, contrôle et reddition de compte ciblé, moyen d’apprentissage vu comme une panacée, contenu d’apprentissage selon les pressions de groupe d’intérêt et quoi d'autres... l'inclusion sans y mettre les ressources nécessaires. Finalement, on pense que le tout tiendra avec un bout de sparadrap fournit par l’enseignant.

  • Jason Binette - Inscrit 27 avril 2019 10 h 04

    Quelques erreurs factuelles

    Benjamin Deruelle n'est pas un professeur au département d'histoire de l’art à l’UQAM comme le laisse entendre cet article. Il enseigne au département d'histoire, ce qui n'est pas du tout la même chose. Ces deux disciplines sont très différentes et leur rapport à l'image (et à son historicité) n'est pas du tout le même. Il aurait sans doute été utile d'interroger une historienne ou un historien de l'art spécialiste de la Renaissance florentine pour mieux articuler la spécificité des savoirs actuels sur Léonard de Vinci.

    Par ailleurs, affirmer sans plus que l'ariste était « gai » relève d'un fâcheux contresens et frôle le sensationnalisme. Les lectrices et les lecteurs du Devoir méritent plus de rigueur selon moi.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 27 avril 2019 22 h 24

    «Il aurait sans doute été utile d'interroger une historienne ou un historien» (Jason Binette)



    Ce qui signifie que pour vous parmi les hermaphrodites il n'existe aucun historien./-n./E

  • N. G. Spencer - Inscrit 28 avril 2019 11 h 02

    Savoir, science et art.

    Vraisemblablement, Leonardo a affiné ses talents d'artiste en faisant des "croquis" très exacts et laborieux en guise de notes pour enregistrer les détails des cadavres qu'il disséquait et examinait pour des fins scientifiques. Savoir, science et art sont réunis maintenant comme jadis...sans référence nécessaire à la religion. Combien de gens sont capables de telles discipline, concentration et ouverture de nos jours? Les croyances préalables ne doivent pas nous forcer à passer par l'entonnoir retréssissant qui pourrait nous faire reculer dans le processus de l'évolution humaine.

  • Michel Petiteau - Abonné 28 avril 2019 16 h 23

    Léonard de Vinci, archétype du polytechnicien

    Polymorphe, polymathe, polyvalence. Certainement ces mots s’appliquent à la personne de Léonard. Mais il en est un qui le définit mieux que tout autre, celui de polytechnicien.
    Origine : le concept de polytechnicien nous vient d’un dieu de la mythologie irlandaise, Lugh, ou Lug. Il s’agit de Lugh Samildanach, maître de tous les arts. Il n’a pas d’équivalent dans la mythologie gréco-romaine. Jules César en parle dans La Guerre des Gaules. Il l’identifie au dieu romain Mercure.
    L’importance de Lugh est attestée, en Europe, par nombre de toponymes, dans les régions où les Celtes, venant de l’Est, se sont implantés, comme la Gallia Lugdunensis en Gaule. Lugdunum (la place forte de Lugh), a notamment donné, en France, Lyon, Loudun, Laon ; Lugo en Galice ; Lugano en Suisse ; Leyde aux Pays-Bas.
    Étymologie : le concept contemporain de technique n’existe pas en Grèce antique. Dans le dictionnaire Bailly, le mot grec technè est traduit par art manuel ou art ; le mot grec technologia est traduit par « exposé des règles d’un art ».
    Il y a près de vingt ans, à Poly (Polytechnique Montréal), j’avais parlé en classe de ce concept de polytechnicien « maître de tous les arts ». Et j’avais demandé qui paraissait, mieux que quiconque, digne de porter ce titre. Réponse spontanée d’une étudiante : Léonard de Vinci.