Sur la bonne piste de Lesser Evil

Christophe Lamarche-Ledoux et Ariane M. se connaissaient depuis l’enfance, voisins à l’époque où ils habitaient Sherbrooke, mais n’ont vraiment fait connaissance qu’à Montréal grâce à des connaissances communes dans le milieu musical.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Christophe Lamarche-Ledoux et Ariane M. se connaissaient depuis l’enfance, voisins à l’époque où ils habitaient Sherbrooke, mais n’ont vraiment fait connaissance qu’à Montréal grâce à des connaissances communes dans le milieu musical.

Le plaisir de découvrir les premiers enregistrements d’un groupe inconnu est de l’écouter sans attentes. Pas d’a priori. Toujours, la surprise. Le duo Lesser Evil est la poupée russe des surprises : d’abord, il ne devait même pas paraître, ce EP, jusqu’à ce que le destin l’enfonce dans les oreilles d’un mixeur au studio/label Cult Nation. Puis, la musique elle-même : ça démarre avec la chanson V.W., la voix limpide et solennelle d’Ariane M. plaquée sur des accords de guitare acoustique. « Le son de la voix un peu vieillot, la guitare, t’as vraiment l’impression d’avoir catché déjà l’ensemble du projet », ricane Christophe Lamarche-Ledoux…

Et là, à la vingt-quatrième seconde, une batterie sourde tombe en même temps qu’un accord de synthé confus. Surprise : ça s’annonçait folk noir façon Marissa Nadler (qui se produit d’ailleurs vendredi soir au Bar Le Ritz PDB), on plonge plutôt dans la chanson pop synthétique poisseuse.

Une atmosphère de romance fatale à couper au couteau, les mots durs déposés délicatement par Ariane M., les grooves assombris par Christophe Lamarche-Ledoux, l’homme aux mille et un projets, de Chocolat, qu’il a récemment quitté, à Organ Mood, en passant par feu doux, duo avec Stéphane Lafleur (Avec pas d’casque) qui nous a offert un album plus tôt cette année.

Lesser Evil, « c’est mon projet le plus abouti, dit Christophe. Tu sais, des fois, je pense à mon patrimoine — je veux dire, ce que je vais léguer quand je mourrai, ce qui restera, mon oeuvre. Quand je pense à ce projet, j’ai l’impression que chaque seconde que j’y ai investie en a valu la peine ». À ses côtés, dans les locaux de Cult Nation (étiquette de Charlotte Cardin et du rappeur Nate Husser), Ariane hoche la tête. Elle aussi sait qu’elle tient quelque chose de précieux : après avoir tenté une carrière solo, elle sent que Lesser Evil est sur une bonne piste.

Quand je pense à ce projet, j’ai l’impression que chaque seconde que j’y ai investie en a valu la peine

C’est incidemment pour l’extraire de son métier de publiciste, pour lui changer les idées des jingles, qu’elle a joint Christophe pour l’aider avec son prochain projet solo. Les deux se connaissaient pourtant depuis l’enfance, voisins à l’époque où ils habitaient Sherbrooke, mais n’ont vraiment fait connaissance qu’à Montréal grâce à des connaissances communes dans le milieu musical. Ensemble, ils se sont réfugiés dans les Laurentides à bord du véhicule récréatif converti en studio ambulant de Christophe. Se détacher du monde avec l’intuition d’être capables de faire des miracles à deux.

Le problème qui se pose en découvrant le premier disque d’un groupe inconnu, c’est qu’il est forcé de se prêter au jeu des comparaisons. Question de situer la patente. C’est quoi, Lesser Evil ? Jouons : ça sonne comme si c’était Shirley Bassey qui chantait dans Portishead au lieu de Beth Gibbons. L’analogie ne déplaît pas à Ariane : « Je viens du songwriting des années 1950 et 1960, acquiesce-t-elle. C’est mon influence, depuis toujours, sans nécessairement vouloir sonner vintage. »

La révolte comme moteur

La rencontre entre l’expert bidouilleur de Organ Mood et l’admiratrice de la pop classique anglo-saxonne « a débouché sur une toute nouvelle affaire », reconnaît-elle. « J’arrivais avec l’essence de la chanson, composée au piano ou à la guitare. Même pas de maquettes, juste là, dans ma tête. » Des textes crus, disions-nous. « Ça ne m’inspire pas si le sujet n’est pas grave. Il n’y a pas de mélancolie, mais de la révolte, c’est l’étincelle qu’il me faut pour me pousser à m’exprimer. Après, entre l’idée initiale et la chanson finale, c’est complètement autre chose. »

À propos des sessions d’enregistrement dans le bois en plein été, Christophe parle d’un « processus itératif » : il y a une idée de base, mais les deux la façonnent jusqu’à ce que la chanson apparaisse. « Généralement, dans la musique que je fais avec Organ Mood et feu doux, on part d’une page blanche. Or j’adore partir d’un squelette. J’ai appris ça en travaillant sur Maladie d’amour [de Jimmy Hunt] : partir d’une idée, ça aide à donner une direction, tout en se donnant la liberté d’essayer tout ce qu’on veut. » Ariane ajoute : « On s’est fait surprendre nous-mêmes par le résultat. »

Quatre chansons prometteuses, c’est ça, le résultat. Un univers déjà riche. Et des pistes de travail pour la suite, comme cette rythmique dub électronique qui embaume Sight Of : « C’est la chanson qui nous a ouvert la porte sur l’album » attendu au printemps, dit Christophe. « L’envie d’essayer de faire des chansons plus amusantes, voire avec un second degré. L’idée de ne pas rester unidimensionnel, sérieux et sinistre. Se permettre d’être drôles. Le défi sera de réussir à équilibrer ça. Pour l’instant, on est souvent très sombre… »