La restitution d’oeuvres d’art à l’Afrique cause des remous

Des œuvres d'art béninoises exposées au Musée du quai Branly — Jacques Chirac, à Paris. Le Bénin fait partie des pays africains réclamant des œuvres à la France.
Photo: Gérard Julien Agence France-Presse Des œuvres d'art béninoises exposées au Musée du quai Branly — Jacques Chirac, à Paris. Le Bénin fait partie des pays africains réclamant des œuvres à la France.

Les musées ne doivent pas être « otages de l’histoire douloureuse du colonialisme », a plaidé dimanche le patron du Musée du quai Branly, à Paris, Stéphane Martin, en réaction à un rapport ouvrant la voie à la restitution par la France à l’Afrique d’oeuvres d’art africain.

Les deux auteurs du rapport, Bénédicte Savoy et Felwine Sarr, ont pour leur part défendu à nouveau leur travail, commandé par le président Emmanuel Macron, qui a décidé vendredi, comme premier geste, de restituer 26 oeuvres réclamées par le Bénin.

« Il faut un droit au patrimoine pour toute l’humanité, pas juste pour les Européens qui ont le privilège de la mobilité, le privilège d’avoir hérité de situations de guerre qui leur ont permis d’avoir tous ces objets », a affirmé dimanche Bénédicte Savoy, invitée avec Felwine Sarr sur le plateau de TV5 Monde.

« Il faut rééquilibrer ça, c’est l’objectif de notre travail », a-t-elle ajouté.

Le rapport suggère un changement de la loi française sur le patrimoine pour redonner aux États d’Afrique subsaharienne une partie des oeuvres transférées pendant la période coloniale.

M. Martin a estimé que ce rapport « n’aim[ait] pas beaucoup les musées ».

« Je veux qu’on parle d’art, de partage et pas que l’on ne ressasse éternellement un ressenti qui est tout à fait réel, mais qui n’a rien à voir à mon avis avec une politique patrimoniale », a-t-il déclaré sur la radio Europe 1.

« Les musées ne doivent pas être otages de l’histoire douloureuse du colonialisme », a-t-il ajouté.

« Face cachée des musées »

Le Musée du quai Branly — Jacques Chirac, un projet de l’ancien président français inauguré en 2006, réunit 70 000 des 90 000 objets d’art d’Afrique subsaharienne présents dans les musées publics français.

« Il y a une phrase terrible dans le rapport qui dit que “le problème commence quand un musée cesse d’être un musée national pour devenir le musée de l’autre” », a déploré M. Martin.

« L’idée que toute la peinture italienne devrait rentrer en Italie […] je ne trouve pas que ça fasse un monde meilleur », a-t-il poursuivi, plaidant pour une « communauté mondiale de l’art, du musée, du partage ».

Dans une tribune publiée samedi par Le Figaro, l’ex-ministre de la Culture Jean-Jacques Aillagon a également critiqué le rapport, assurant que « la mise en oeuvre des recommandations aurait pour effet de vider les collections africaines des musées français ».

Il a défendu le caractère « universel » des musées parisiens.

M. Macron a proposé de réunir à Paris au premier trimestre 2019 l’ensemble des partenaires africains et européens pour définir le cadre d’une « politique d’échanges » d’oeuvres d’art.

Pour Mme Savoy, du Collège de France, « on ne peut pas jouir de ces musées en ignorant complètement cette face cachée qui est cette appropriation souvent violente ».

« Les publics veulent savoir », assure-t-elle. Selon elle, on doit leur expliquer que « ce très bel objet, il a été pris avec un couteau dans la main par quelqu’un, en 1932, qui avait été envoyé par la France, qu’il l’a déchiré de son lieu d’origine pour le rapporter ou qu’il l’a payé trois francs », poursuit-elle.

« Il faut décentrer le regard », a assuré de son côté Felwine Sarr, de l’Université de Saint-Louis au Sénégal, pour qui « il ne s’agit pas d’une question franco-française ».

« Le débat est souvent eurocentré », a-t-il dit. Or, « les gens [en Afrique] se disent “enfin il y a une fenêtre qui s’ouvre” », dit-il, soulignant « une montée en flèche exponentielle des visiteurs [de musées] en Afrique » et « une soif de se reconnecter avec leur patrimoine ».