Que faire des dizaines de milliers de pièces africaines dans les musées français?

À lui seul, le musée du Quai Branly de Paris posséderait environ 70 000 oeuvres d’art africaines.
Photo: Gérard Julien Archives Agence France-Presse À lui seul, le musée du Quai Branly de Paris posséderait environ 70 000 oeuvres d’art africaines.

Tandis qu’un rapport recommande de restituer aux pays d’Afrique qui les réclameraient des dizaines de milliers d’oeuvres d’art africaines des collections muséales de France, de grands musées canadiens réaffirment que leurs propres collections africaines ont été constituées dans le respect des règles éthiques.

Le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) et celui de l’Ontario (AGO) rappellent aussi que leurs codes de déontologie prévoient déjà l’examen approfondi de la provenance d’une oeuvre muséifiée quand une demande en ce sens leur parvient. Les deux établissements ont déjà passé leurs coffres au peigne fin pour y détecter des oeuvres spoliées en Europe entre 1933-1945.

De toute manière, selon le galeriste Jacques Germain, spécialisé dans la vente d’art africain, si des pays d’origine en viennent à réclamer des collections à l’Occident, les lots des musées canadiens ne figureront pas en haut de liste des démarches prioritaires.

« Il n’y a pas ici beaucoup d’objets de grande qualité et donc désirables pour un éventuel retour en Afrique, dit M. Germain au Devoir.

« Il y a beaucoup d’objets de pacotilles, mineurs. Ce n’est donc pas la peine de travailler pour restituer des objets aussi peu importants. Je pense que les pays africains vont surtout chercher à récupérer des objets de grande qualité qui se trouvent dans les collections européennes. »

Il s’en trouve là-bas par centaines de milliers. À lui seul, le musée du Quai Branly de Paris posséderait environ 70 000 objets, dont 46 000 acquis entre 1885 et 1960 et donc susceptibles d’être réclamés de l’Éthiopie (3081 oeuvres), du Ghana (1656), du Nigeria (1148), du Tchad (9296), etc.

Montréal

Et ici ? La collection d’art africain du MBAM compte actuellement quelque 580 oeuvres originaires surtout des régions subsahariennes. Une partie du lot sera redéployée l’an prochain dans le nouveau pavillon Cultures du monde.

Les premières inscriptions au catalogue datent des années 1930. Le jésuite Ernest Gagnon a ajouté 210 oeuvres en 1975. La famille du révérend missionnaire S. Ralph Collins a légué 245 autres objets en 1992.

Photo: MBAM, Christine Guest Bété, Côte d'Ivoire, région de l'Ouest, Masque cérémoniel «glé», XXe s., bois à patine d'usage, laiton. Musée des beaux-arts de Montréal, collection Ernest Gagnon, don de la Province du Canada français de la Compagnie de Jésus.

« Toutes les oeuvres ont été achetées sur le marché de l’art occidental, un grand nombre ici même à Montréal, plutôt que directement en Afrique, a expliqué jeudi par écrit la directrice Nathalie Bondil. Une sélection de ces objets a été présentée lors de la venue de Léopold Sédar Senghor à Montréal en 1966. »

La collection Collins rassemble des objets du quotidien (paniers, aiguilles, peignes, etc.) achetés un siècle plus tôt en Angola. « Ils n’ont pas du tout la charge politique, religieuse, culturelle ou économique des oeuvres principalement visées dans les demandes de restitution », note la directrice.

Cela dit, Mme Bondil attend de lire le rapport français avant de se prononcer plus avant sur son contenu. Elle souligne déjà que les parcours historiques des oeuvres demandent des analyses cas par cas. « Nous sommes cependant tout à fait ouverts à la collaboration avec les communautés d’origine », dit-elle.

Toronto

La collection d’art africain constituée par l’AGO par dons du grand collectionneur Murray Frum comprend environ 80 pièces, vraisemblablement les plus remarquables du pays dans ce créneau spécialisé. Le galeriste montréalais Jacques Germain, qui a lui-même aidé le fondateur du Cirque du Soleil Guy Laliberté à monter sa collection d’art africain, reconnaît cette fois la valeur exceptionnelle de la collection Frum. « C’est l’exemple canadien le plus important », dit-il.

Preuve supplémentaire de cette qualité, Sotheby’s Paris vient d’annoncer la mise en vente aux enchères, le 12 décembre, de sculptures des héritiers Frum. Un reliquaire Kota du Gabon de l’artiste connu sous le nom du Maître de Sébé, datant de la deuxième moitié du XVIIIe siècle, est estimé à lui seul à au moins un million.

« Les registres de provenance de ces oeuvres montrent, à notre connaissance, qu’elles ont été exportées légalement de leur pays d’origine », explique par écrit au Devoir Naomi Carniol, directrice adjointe des communications du musée torontois, en parlant des oeuvres de la Murray Frum. « Les oeuvres font partie de la collection AGO depuis près de deux décennies sans que se posent des questions sur leur provenance ou leurs revendications. »

La porte-parole ajoute que, si son établissement recevait une requête sur un objet spécifique, les muséologues procéderaient à une recherche archivistique détaillée, comme les enquêtes relatives aux oeuvres européennes.

« Tous les musées d’art ont la responsabilité de conserver des registres précis qui vérifient que les oeuvres d’art en question n’ont pas été exportées illégalement et d’être réactifs si des questions sont soulevées quant à la provenance d’une oeuvre », conclut Mme Carniol.

Situer et restituer

Sitôt dit, sitôt fait. Le président Macron a décidé de restituer « sans tarder » 26 oeuvres réclamées par le Bénin. Il s’agit d’un butin de guerre saisi par l’armée française en 1892.

La décision suit la réception d’un rapport sur le sujet commandé l’an dernier. Le président s’engage maintenant à convoquer une conférence réunissant les partenaires européens et africains à Paris dès le premier trimestre de 2019.

Le rapport rendu public vendredi a été commandé à l’historienne d’art Bénédicte Savoy et à l’universitaire Felwine Sarr, deux fervents défenseurs des retours massifs. Le document de quelque 250 pages recommande la restitution de la totalité, ou presque, des objets de différentes catégories : toutes les prises de guerre des campagnes militaires de la fin du XIXe siècle ; tous les objets collectés par les missions scientifiques, à l’exception des pièces cédées avec preuve de plein consentement ; tous les biens donnés aux musées par d’anciens agents du gouvernement français ou leurs descendants.

Certaines propositions divisent déjà. Le galeriste spécialisé de Montréal Jacques Germain, qui séjourne régulièrement en Afrique, demande à qui il faudrait retourner certaines oeuvres, les frontières des pays ayant beaucoup bougé depuis la colonisation. Il fait observer que certains pays africains n’ont tout simplement pas de musées aux normes pour conserver certains objets.

Marie-Cécile Zinsou, présidente de la Fondation Zinsou consacrée à l’art contemporain, milite pour rendre les oeuvres. « L’enjeu de ce rapport est symbolique, a-t-elle affirmé au Monde. Beaucoup plus que récupérer des oeuvres, il s’agit d’accepter de regarder l’histoire en face et de rendre sa dignité et sa fierté à une population qui en a été privée pendant la colonisation. »

 

Une version précédente de cet article, qui était accompagnée d’une photo pouvant laisser croire que la collection Frum était touchée par les questions de restitution, a été corrigée.