Rates de bibliothèque

Hélène Grenier, Bibliothèque Plateau, 1946
Photo: Fonds Conrad Poirier/BAnQ Hélène Grenier, Bibliothèque Plateau, 1946

« Quand on enseigne aujourd’hui aux bibliothécaires en devenir, qui sont majoritairement des femmes, les modèles qu’on leur présente sont essentiellement des hommes », indique la prof de bibliothéconomie Marie D. Martel. « On leur parle de Georges Cartier [1929-1994 ; fondateur de la Bibliothèque nationale du Québec], de Léo-Paul Desrosiers [1896-1967 ; journaliste au Devoir, conservateur de la Bibliothèque municipale de Montréal] ou d’Aegidius Fauteux [1876-1941 ; bibliothèque Saint-Sulpice et Centrale de Montréal]. » Car l’histoire des bibliothécaires, pourtant tissée en grandes parts par des rates de bibliothèque passionnées, a oublié ses femmes. Pour résoudre ce paradoxe, se tient aujourd’hui le colloque Pour une histoire des femmes bibliothécaires au Québec.

« Comme dans bien des professions, les petites mains en bibliothèque ont souvent été celles des femmes, et les postes stratégiques et de direction ont été occupés dans une large mesure par des hommes. À certains égards, c’est encore le cas aujourd’hui », précise la professeure adjointe à l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information de l’Université de Montréal.

Pour dévoiler cet angle mort, un colloque donc, qui vise aussi à produire de la littérature — des communications scientifiques qui permettront de créer ensuite, sources à l’appui, des pages Wikipédia ; peut-être un livre à venir… — et à réparer les oublis. On y entendra donc parler de la plus connue, Éva Circé-Côté (1871-1949). « Un personnage qui nous fascine, nous, en bibliothèque, avoue Mme Martel. Elle incarne la combattante de l’émancipation sociale ; elle a même défié les autorités pour faire en sorte que le travail qu’elle menait crée un progrès social. Elle cherchait à éduquer le lecteur. On se ferait quasiment faire des tee-shirts à son effigie… »

Mary Sollace Saxe (1868-1942) sera aussi remise en lumière. Bibliothécaire en chef de la bibliothèque publique de Westmount, elle la dotera, précurseure, le 13 janvier 1911, d’une bibliothèque pour enfants. Quant à Marie-Claire Daveluy (1880-1968), elle fut cofondatrice et directrice de l’École de bibliothécaires de l’Université de Montréal, cofondatrice de l’Association canadienne des bibliothécaires de langue française et première écrivaine québécoise à produire des oeuvres destinées entièrement à la jeunesse, selon l’Académie des lettres du Québec.

Le colloque sortira aussi de l’ombre Hélène Grenier (1900-1992), pionnière des bibliothèques scolaires, comme l’explique le professeur Éric Leroux. « Elle arrive de Québec à Montréal en 1912, et l’essentiel de sa carrière se joue en deux temps. À la Bibliothèque des instituteurs de la Commission des écoles catholiques de Montréal (CECM), au service des enseignants, où elle met sur pied une belle collection de livres en pédagogie. » C’est lorsqu’elle passe en 1952 au service des bibliothèques scolaires de la CECM qu’elle se démarque, en dotant les écoles de bibliothèques attrayantes. « Elle met sur pied, jusqu’en 1961, 159 nouvelles bibliothèques dans les écoles primaires et secondaires à Montréal. Quand elle part, plus de 80 % des écoles ont une bibliothèque », minimale, sans bibliothécaire, qui tient surtout du dépôt de livres, mais tout de même, « ça nous prendrait une nouvelle Hélène Grenier », estime Mme Martel.

Dans le même mouvement que le colloque, débute un projet d’histoire orale, inspiré de celui de l’American Library Association: la tenue « de cliniques de mémoire, explique Marie D. Martel, des rencontres pour aller cueillir, sur un échantillon d’une vingtaine de femmes, les souvenirs et récits de bibliothécaires à la retraite ».

Cette enquête en est à ses premières pousses, deux entretiens seulement ayant été menés, celui avec Hélène Charbonneau, « qui a beaucoup contribué à l’émergence de l’édition jeunesse au Québec, cofondatrice de Communications Jeunesse et mère de Livres dans la rue», et celui avec Louise Guillemette-Labory, qui est du colloque, « première femme à la direction des bibliothèques à la Ville de Montréal, de 2002 à 2015, à se battre pour faire des bibliothèques une priorité, au moins culturelle. Devant la réticence du gouvernement provincial, elle a eu le courage de faire faire un diagnostic de la situation. Ça prenait de l’humilité : quel gestionnaire veut montrer à la face du monde qu’il est dans la pire situation des grandes villes canadiennes ? Ça a entraîné le programme Rénovation, agrandissement et constructions de bibliothèques (RAC) et des centaines de millions de dollars pour de nouveaux espaces de bibliothèque ».

« Une de nos questions de travail, précise Mme Martel, est de voir s’il y a une espèce de mémoire collective à travers ces paroles, toutes uniques mais qui ensemble vont peut-être faire émerger une sorte de voix, des thèmes communs. »

Le colloque Pour une histoire des femmes bibliothécaires au Québec se tient aujourd’hui à BAnQ, de 10 h à 17 h.

Femmes et biblios jeunesse

Hasard ? La majorité des figures de femmes bibliothécaires oubliées de l’histoire ont travaillé d’une manière ou d’une autre pour l’enfance, soit pour la littérature, soit pour les bibliothèques jeunesse.

« C’est “apparu”, indique la prof adjointe de bibliothéconomie Marie D. Martel. Difficile de ne pas y voir une explication à tout le moins culturelle. On a découvert ce que Mary Sollace Saxe avait fait : dix ans de bataille à Westmount pour obtenir une bibliothèque jeunesse et une bibliothécaire jeunesse. En 1911. Alors qu’à Montréal, il y a de véritables bibliothécaires jeunesse depuis 10 ans à peine. Et Marie-Claire Daveluy, avec Léo-Paul Desrosiers, a développé des sections pour les jeunes dans les bibliothèques de Montréal. Éva Circé-Côté faisait entrer les enfants dans la bibliothèque centrale quand il faisait froid l’hiver, au grand dam de ces patrons : elle voyait déjà la bibliothèque comme un refuge et un second chez-soi ! »

« C’est à partir de 1940 qu’on met sur pied des bibliothèques pour les jeunes, au moment où les femmes sont davantage sur le marché du travail, après la Deuxième Guerre mondiale, ajoute son collègue Éric Leroux. Est-ce seulement la rencontre de ces deux phénomènes ou est-ce que les femmes bibliothécaires ont vraiment travaillé davantage pour la jeunesse ? Je n’arrive pas à établir la corrélation encore. »