La technologie comme prise de parole

Roxane Halary, performeuse et coordonnatrice aux communications, et Natacha Clitandre (assise), artiste et coordonnatrice à la programmation pour le centre d’artistes féministe Studio XX
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Roxane Halary, performeuse et coordonnatrice aux communications, et Natacha Clitandre (assise), artiste et coordonnatrice à la programmation pour le centre d’artistes féministe Studio XX

Difficile, pour un festival comme HTMlles, d’ignorer l’importance qu’a eue le mouvement #MeToo. Mais plutôt que de revenir, un an plus tard, sur les dénonciations, le festival féministe souhaite que les artistes présentées fassent naître dans l’esprit du public des bribes d’utopie.

À quelques jours de l’ouverture du festival biennal HTMlles, une production du centre d’artistes autogéré féministe Studio XX, les membres de l’équipe travaillent dans le studio pour installer les diverses pièces qui constitueront l’exposition collective, Mal (sous) entendus, une fraction de la riche programmation du festival. Il s’avère que ce travail d’installation se déroule devant un écran d’ordinateur projeté en format géant sur le mur.

Aucune surprise vu la mission de l’événement : mettre en lumière des créations, des théories, des conférences féministes en nouveaux médias et en arts numériques. Le festival est toutefois loin d’une foire aux geeks, précisent deux de ses organisatrices au Devoir.

« On part de dispositifs qu’on a tous chez soi et qui permettent à toute personne marginalisée ou opprimée de s’exprimer », explique Natacha Clitandre, artiste et coordonnatrice à la programmation au Studio XX.

Si la technologie est parfois vue comme un champ majoritairement masculin, le festival est là, depuis 1997, pour rappeler que les femmes ont utilisé différents moyens numériques et médiatiques pour se faire entendre. Exemple criant : le mouvement #MeToo.

« Cette thématique était vraiment à l’intersection de notre mission : arts numériques et féminisme, précise Roxane Halary, performeuse et coordonnatrice aux communications pour le centre d’artistes. On n’avait pas tellement le choix d’en parler. Et elle incluait aussi une certaine idée du succès, de la position sociale, du pouvoir. On voulait se demander qui a accès à ce succès. » Le thème de l’édition 2018, au long, est Au-delà du #. Échecs et devenirs. « Au moment des premières dénonciations, il nous est apparu qu’on avait sous les yeux un constat d’échec, se rappelle Natacha Clitandre. D’observer une société qui est aussi déconnectée des enjeux de violence, une société dont le système de justice ne fait pas son travail, c’est un échec. »

L’idée, c’était vraiment de proposer des alternatives sans donner une réponse claire, toute faite

Échec monumental

Différents travaux exploreront donc ce constat d’échec dans le but d’amorcer une réflexion pour le futur. Conférences, expositions, oeuvres interactives, performances, projections, tables rondes et ateliers mettront en avant la capacité d’agir des femmes dans ce contexte post-Weinstein.

Certaines oeuvres auront une composante ludique très importante, alors que d’autres seront, sans surprise, difficiles à encaisser. « On a une artiste, Hannah Kaya, qui va se présenter au studio et réécrire un texte de dénonciation de l’agression qu’elle a vécue, précise Mme Clitandre. Elle a produit ce texte-là et les résultats n’ont pas été ceux escomptés, alors elle va faire différentes versions. Donc elle, c’est un processus très personnel, et qui sera étalé sur 24 heures, l’artiste va vivre et dormir dans le studio pendant la période de la performance. »

Photo: Juan Waltero «Code: Corps. The Novels of Elsgüer (Episode 3) — Live Despecho», réalisé par Laura Acosta et Santiago Tavera. Leur travail sera présenté à la galerie Articule vendredi soir.

Les oeuvres du festival s’articulent autour de trois axes : « L’émergence de nouvelles voix, les limites d’un système basé sur la sousveillance ; puis on voulait aborder comment redéfinir le succès sur d’autres bases », explique la coordonnatrice à la programmation.

Un an après le retentissant #MeToo, l’heure est nécessairement aux bilans. « L’idée, c’était vraiment de proposer des alternatives sans donner une réponse claire, toute faite, dit Roxane Halary. On a voulu laisser les artistes et théoriciennes proposer des pistes. »

« Concrètement, qu’est-ce qu’on fait, qu’est-ce qu’on veut comme société ? renchérit Natacha Clitandre. On espère qu’il y a un minimum de prise de conscience de la part des autorités [depuis les dénonciations]. Comment on s’organise après tout ça ? En fait, on se sert de l’exemple de ce scandale pour essayer d’observer comment on peut démonter un système inégalitaire finalement. »

HTMlles

Jusqu’au 5 novembre. Organisé par Studio XX dans différents lieux de Montréal.