Comment parler, ici, de l’esclavage?

Mardi, des manifestants se sont invités à la soirée de première du spectacle «SLAV», pour protester contre ce qu’ils ont dénoncé comme étant de l’appropriation culturelle. Depuis, le débat s’est poursuivi sur les réseaux sociaux.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Mardi, des manifestants se sont invités à la soirée de première du spectacle «SLAV», pour protester contre ce qu’ils ont dénoncé comme étant de l’appropriation culturelle. Depuis, le débat s’est poursuivi sur les réseaux sociaux.

Manifestations, protestations, questions : depuis Les fées ont soif en 1978, on n’avait pas vu un tel rassemblement physique devant un théâtre québécois. SLĀV, spectacle de chants d’esclaves afro-américains porté par la chanteuse Betty Bonifassi et mis en scène par Robert Lepage dans le cadre du Festival international de jazz, soulève des débats sur l’appropriation culturelle, la représentativité des minorités, les limites sociales de la création, les sujets limites et l’implication des institutions dans le discours politique et social. Gros plan, avec trois spécialistes, sur certains de ces aspects. Propos recueillis par Annabelle Caillou et Catherine Lalonde.

Peut-on parler, ici, de l’esclavage ?

Webster, historien et artiste de hip-hop
Il le faut. Trop peu de gens savent qu’on retrouve la trace du premier esclave au Québec dès 1629. Ouvrez la Gazette de Québec vers 1770 : on y trouve des petites annonces pour des Noirs, « À vendre » ou « Recherché ».

Émilie Nicolas, doctorante en anthropologie et militante des droits de la personne
Le problème, c’est que lorsqu’on parle d’esclavage au Québec, on parle de celui qui ne s’est pas passé ici. Celui d’ici reste très peu connu. Ne pas en parler perpétue une attitude d’innocence par rapport au sujet. Pourtant, il y a eu beaucoup d’esclavage d’autochtones et de Noirs. Le propriétaire du premier esclave au Québec était un Couillard, un ancêtre du premier ministre.

Webster
Il y a eu de l’esclavage sur tous les continents. Mais à travers la traite transatlantique et transsaharienne, la couleur s’est mise à jouer un rôle, la dimension raciale de l’esclavage a pris forme, laissant des marques profondes. En Amérique, toutes les populations noires, des États-Unis au Brésil en passant par les Antilles, sont en grande partie un produit de l’esclavage. Au Québec, c’est différent : s’il y a une présence noire depuis longtemps, très peu aujourd’hui sont descendants des esclaves qui étaient ici dans le temps.

Les Blancs peuvent-ils parler de l’esclavage ?

Webster
Bien sûr. Les premiers ici à écrire sur l’esclavage ont été Jacques Viger, premier maire de Montréal, et Louis-Hippolyte La Fontaine, qui a rapporté ses écrits en 1859. Marcel Trudel a ramené la question en 1960. Frank Mackey fait encore beaucoup de recherche. Ce sont tous des Blancs. Et ce n’est pas que les Blancs n’ont pas le droit d’en parler. Mais là où ça devient touchy, c’est ce qui en est fait. Et comment. Si on dit « Pour retracer l’histoire des Noirs au Québec, il faut parfois passer par la généalogie des Blancs » [comme dans SLAV], on démontre une grande incompréhension du récit. Si Robert Lepage avait monté sa pièce avec des Noirs, je n’aurais pas de problème. Quand Betty Bonifassi chante les chants d’esclaves sur scène ou sur disque, je n’ai pas de problème. Je crois que sa relation avec ces chants est intègre, qu’elle respecte un sens sacré, le contexte où ils ont été créés. Mais quand pour les illustrer sur scène on utilise des Blancs, là, j’ai un problème. Il y a trente ans, on leur aurait peinturé la face. Ce qu’on ne fait plus aujourd’hui, parce qu’on a gagné en sensibilité. Mais il en reste encore à gagner.

Jean-Philippe Uzel, professeur d’histoire de l’art à l’UQAM
Une personne blanche peut parler d’esclavage, mais en collaborant avec des personnes de couleur et en prenant conscience qu’elle touche à un sujet délicat. D’autant que les personnes de couleur sont souvent sous-représentées dans les arts. On peut même parler d’une forme d’invisibilité. La liberté d’expression et l’autonomie artistique ne peuvent pas tout justifier. Je crois que les artistes ont une responsabilité lorsqu’ils traitent des sujets chargés : ils doivent répondre de leur création.

Peut-on faire des fictions sur l’esclavage ?

M. Uzel
Il faut faire la différence entre la façon dont on aborde l’esclavage dans l’histoire et dans les arts. En histoire, on fait appel à un certain recul, on analyse des faits rationnels, alors qu’en art, on touche à la mémoire, on fait appel à des sentiments. C’est pour ça qu’on ne va jamais remettre en question le travail de l’historien Marcel Trudel. Mais on va se retrouver avec des opinions polarisées lorsqu’on parle d’esclavage dans l’art.

En plus de questions d’appropriation culturelle et de représentativité des minorités, le débat, pour certains, expose le fossé entre le discours militant et celui des institutions artistiques. Qu’en pensez-vous ?

Webster
Il y a assurément une incompréhension, et une manière de vouloir mettre des pensées dans la tête et des mots dans la bouche des militants. « Non, ce n’est pas ça, la liberté artistique », « Tu n’as pas compris la pièce qu’on a faite ». Les militants portent un message qui se brise depuis des années au pied des institutions et de la population comme une vague. Vous êtes qui pour me dire comment je devrais me sentir face à des situations que vous ne vivez pas ? C’est comme s’il y avait une hiérarchie du ressenti ; si la majorité sent une chose, c’est comme s’il fallait que tout le monde la ressente.Et se rajoute la hiérarchie des pouvoirs sociaux, et plusieurs autres ; dans ce cas-ci, presque une hiérarchie de la souffrance. Dans la pièce, on parle de l’esclavage des Irlandais au Québec, qui n’a eu aucune commune mesure avec celui des Noirs et des autochtones. On aborde ce que vivent les francophones par rapport au langage, le conflit linguistique, juste à côté de moments où on parle d’esclavage — de gens qu’on a volés, vendus, qui ont perdu leur liberté, qui sont morts. Ça, c’est aberrant. Je pense par ailleurs à la Shoah ; quand on en fait une oeuvre, il faut faire attention à la manière. Conserver une certaine solennité, ne pas en faire des produits de consommation, de divertissement. On doit garder une sobriété. La réaction des militants à SLĀV vient d’une accumulation. La plupart du temps, leurs arguments passent dans le beurre. Là, il y a une prise véritable, autant dans les médias que dans la mise en scène de la pièce. Les institutions devraient être des lieux figures de proue pour entendre les critiques, penser les enjeux et changements sociaux, et les incarner. Surtout si tu t’appelles Festival international de jazz ! Tu devrais écouter !

Est-ce que le Festival de jazz, Robert Lepage, Betty Bonifassi et le Théâtre du Nouveau Monde [qui loue son théâtre et n’est pas producteur] auraient dû répondre aux manifestants ?

Webster
Bien sûr que oui ! Ils auraient dû le faire. Ç’aurait été positif qu’au moins, de là, le débat s’ouvre. Mais ils en ont peur.

La radicalité de certains propos ne justifiait-elle pas cette peur du débat ?

M. Uzel
C’est toute une dialectique entre censure et appropriation culturelle. C’est toujours comme ça quand on parle d’esclavage dans les arts. Il y a une polarisation.

Webster
C’est facile de s’arrêter aux mots qui ont été dits. Oui, les messages ont débordé. Mais il faut voir et comprendre la colère que les gens transportent. C’est trop facile de fermer la conversation parce qu’on n’est pas content du choix des mots utilisés. Il n’y a pas eu que de la colère d’exprimée. Il n’y a pas eu que des cris. Toutes sortes de gens ont parlé, avec toutes sortes d’arguments. Et ils n’ont répondu à aucun.

Est-ce que le terme « chants d’esclaves » aurait dû rester sur l’affiche, comme il l’était sur le disque et lors des concerts de Betty Bonifassi ?

Webster
Oui. C’est la colonne vertébrale de ce projet.