Penser l’art pour le 99%

Le directeur et chef de la direction du Conseil des arts du Canada (CAC), Simon Brault
Photo: Tony Fouhse Le directeur et chef de la direction du Conseil des arts du Canada (CAC), Simon Brault

La mondialisation et les communications hypermodernes permettent une plus grande circulation de l’art. C’est du moins ce que l’on croit. Mais nommez pour voir — et pas le droit de googler ! — un artiste actuel important du Paraguay, du Chili et du Brésil. C’est que « la soi-disant mondialisation de la culture reste la mondialisation d’un 1 % », illustrait en entrevue au Devoir le directeur et chef de la direction du Conseil des arts du Canada (CAC), Simon Brault. Une mondialisation qui est trop souvent une autre manière de dire l’hégémonie de la culture sinon américaine, du moins occidentale. « Toute l’attention, les revenus, les ressources sont captés par beaucoup moins que 1 % » des artistes, des pays. Le Sommet des Amériques sur la culture 2018, organisé par le CAC, entend révéler d’autres visages, et construire d’autres routes pour de nouveaux échanges.

Depuis mercredi, des représentants de 25 pays des Amériques, sur les 35 qui les forgent, sont réunis à Ottawa. Les ministres et vice-ministres de la Culture de huit d’entre eux — Argentine, République dominicaine, Équateur, Salvador, Guatemala, Haïti, Jamaïque, Paraguay — sont présents, ainsi que 24 ambassadeurs, « qui seront ensuite les relais, au quotidien, pour la suite et l’incarnation des choses », rappelait Simon Brault. « On est à l’heure où la seule façon pour un pays de vivre, de survivre et de se développer sera d’avoir des relations multilatérales ; à l’heure de la multiplication des partenaires, et pas de la dépendance envers un seul allié — surtout s’il nous impose sa culture. »

Le directeur du CAC poursuit : « Même sur le plan des modèles de politique, je pense qu’on a besoin de s’inspirer davantage de ce qui se passe sur notre continent, au lieu de regarder en Europe. » Un exemple ? « En Argentine, il existe un fonds équivalant au CAC, financé à partir des droits sur les oeuvres qui tombent dans le domaine public. Ici, quand une oeuvre devient publique [50 ans après le décès de l’auteur], on ne paie plus de droits. En Argentine, ils continuent à les percevoir, et les réinjectent en création. Moi, ça, ça m’intéresse », indiquait le directeur du CAC.

Concrètement

Parmi les buts avoués de ce Sommet, se listent, à court terme, la signature d’ententes entre pays des Amériques — « un modèle qu’on a exploré avec l’Europe », précise M. Brault, « mais très peu avec les Amériques » —, la construction de nouvelles routes de tournées pour les artistes, des co-investissements et coproductions, des invitations entre pays. Et à moyen terme, le désir de renforcer la grande voix, chorale et polyphonique, américaine.

Car il y aura, en 2019 à Kuala Lumpur, en Malaisie, un Sommet mondial de la culture. « On voulait s’assurer qu’à ce prochain Sommet mondial, la discussion ne sera pas encore une fois dominée par l’Europe et les États-Unis. Une des manières de faire, c’est de rééquilibrer les conversations continentales. Pour les Amériques, eh bien voilà… C’est là-dessus qu’on travaille », avec ce Sommet qui durera jusqu’au 11 mai, autour du thème de la citoyenneté culturelle.

Un autre enjeu des discussions, c’est de penser aux manières de rendre l’art accessible à un public qui n’est pas seulement un 1 % privilégié, éduqué, souvent mieux nanti. « Plusieurs pays d’Amérique latine ont depuis très longtemps des traditions d’art et d’inclusion sociale très importantes. Pensons seulement au théâtre d’Augusto Boal [au Brésil]. Aucun pays, pratiquement, ne peut continuer à penser ses politiques publiques sans se préoccuper des enjeux d’inclusion, sans chercher à donner des voix à tous les groupes qui se trouvent plus ou moins sans voix actuellement. » La réconciliation et le numérique sont deux autres thèmes communs.

« Je crois vraiment que nos artistes et nos Canadiens ont absolument besoin, concluait M. Brault, pour leur développement à long terme, d’un accès à l’international. Et pas juste d’un accès à un pays ; pas juste à la France ou à l’Angleterre, ou à ces marchés qu’on dit “matures”, mais aussi aux pays d’Amérique latine, qui recèlent d’immenses possibilités. »