«Shalom Montréal»: sur les traces de la communauté juive

Moe Wilensky sert deux clientes dans son restaurant montréalais, en 1965.
Photo: Musée McCord Moe Wilensky sert deux clientes dans son restaurant montréalais, en 1965.

La grande majorité de la communauté juive du Québec, qui compte aujourd’hui quelque 91 000 individus, reste encore sise à Montréal. Et c’est une de ses particularités que d’être tissée aussi serré à la métropole et à son histoire, et vice-versa, comme le soulignait la présidente du Musée McCord, Suzanne Sauvage, lors de la visite du Devoir en avant-première de l’exposition Shalom Montréal. Histoires et contributions de la communauté juive.

C’est donc à une histoire de Montréal fort composite qu’invite Shalom. Une histoire faite d’histoires — de ces membres de la communauté juive qui ont marqué la métropole, qui sont souvent dans leur genre des success stories. Passer à travers les salles de l’exposition permet de voir la ville sous une autre lumière, faisant ressortir l’origine de certains éléments clés qu’on ne lie pas nécessairement entre eux en d’autres temps. Car l’apport juif à la ville est marqué par de grandes icônes, complètement intégrées — les bagels, Leonard Cohen, le smoked meat de chez Schwartz, les ex-magasins d’alimentation Steinberg, Mordecai Richler, l’Habitat 67 de Moshe Safdie, le médecin Henry Morgentaler et la militante Lea Roback —, et des signatures dont on ne connaît peut-être pas cette particularité, comme celles des magasins Reitmans, Aldo, Le Château — toute la shmata business (l’industrie de la guenille) — ou les immeubles plus fonctionnels, comme celui de la Sala Rossa, signés Max Kalman.

Photo: Musée McCord Des infirmières prennent soin de nouveau-nés dans l’aile néonatale de l’Hôpital général juif.

Si l’exposition se divise par les thèmes de l’architecture et l’immobilier, la médecine, l’implication syndicale et pour les droits civiques, le commerce et la création, s’en dégage un effet patchwork, une impression d’addition de parties plutôt que d’un grand tout.

« On a voulu parler de cette communauté, à Montréal », indique la chef de la direction, Mme Sauvage, une idée venue tout naturellement après que le musée se fut attardé, dans les dernières années, à examiner l’apport des communautés chinoise et irlandaise. « Parce que leur masse critique est ici, c’est donc ici que la contribution juive est la plus visible ; et c’est sans doute ici aussi que plusieurs de ces contributions bénéficient directement à tous les Montréalais, jusqu’à être intégrées à nos vies quotidiennes. » Car un des préceptes religieux du judaïsme, nous rappelle-t-on dans l’expo, la tsedaka, est un appel à la charité et à l’aumône, à redonner une part de sa richesse à l’ensemble de la société.

Don et philanthropie


Photo: Peter Berra Une poupée exposée au Musée de l’Holocauste

« La communauté juive qui est arrivée au XXe siècle était très politisée, explique Suzanne Sauvage. Ils sont arrivés au moment de la Révolution russe, et ça en a fait des citoyens très engagés. Des défenseurs des droits de la personne, qui combattaient pour le droit des ouvriers, des femmes ; ils ont apporté ça avec eux. C’est une des choses qui les différencient, peut-être. Et ce sont des gens qui portent dans leur culture et leur religion cette valeur de partage et de l’importance du don. Ils ont laissé une empreinte philanthropique énorme. On n’a qu’à se promener dans les hôpitaux, les universités et les musées pour le voir. »

La cohabitation, à Montréal, ne s’est pas toujours faite sans heurt, loin de là. Elle compte sa part de racisme, de crainte devant une religion autre que catholique ou protestante. L’histoire de la création de l’Hôpital juif est parlante. En 1934, quand Samuel Rabinovitch, après avoir aisément empoché son diplôme de l’Université de Montréal, est nommé chef résident après un an d’internat à l’hôpital Notre-Dame, ses collègues catholiques se mettent en grève pour protester contre cette nomination d’un médecin juif. Deux jours plus tard, les internes des hôpitaux Saint-Justine, Hôtel-Dieu, de la Miséricorde et Saint-Jean-de-Dieu les suivent. Rabinovitch démissionnera quand les infirmières menaceront de s’y mettre à leur tour.

Photo: Bibliothèque et Archives Canada Des femmes se tiennent sur les marches du parlement avec des pancartes sur lesquelles est écrit «Pas d'armes nucléaires pour le Canada», en 1961.

Il partira blessé par l’ampleur de ce qu’il estime être une question raciale, là où il voulait que les soins aux malades soient la seule préoccupation. Quelques mois plus tard, quand l’Hôpital juif ouvre ses portes, il le fait comme un contre-exemple à cette controverse, en voulant « fournir des soins sophistiqués dans une ambiance non sectaire », avec une mission clairement inclusive, ouverte à tous. « C’était un interdit religieux à l’époque que de fréquenter des juifs, rappelle Mme Sauvage. Parce qu’“ils avaient tué le Christ”… Il y a eu longtemps des relents de ça. »

Pour Mme Sauvage, l’héritage juif est « partout présent. La difficulté de cette exposition, c’est qu’on a dû faire des choix cruels. On a voulu mettre en avant les initiatives qui ont marqué tous les Montréalais. Aussi, dans notre collection, on n’avait pas beaucoup d’objets pour documenter ça. C’est là qu’a été le défi. Alors, c’est une exposition qui comprend énormément de témoignages vidéo, des archives vidéo et audio ; il faut prendre le temps d’écouter, car c’est beaucoup là qu’est la richesse du contenu. »

Shalom Montréal. Histoires et contribution de la communauté juive

Au Musée McCord, 690, rue Sherbrooke Ouest, du 3 mai au 11 novembre