Comprendre les relations entre art et politique

Alice Mariette Collaboration spéciale
L’actrice Rachel Mwanza et Kim Nguyen du film «Rebelle»
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir L’actrice Rachel Mwanza et Kim Nguyen du film «Rebelle»

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Guernica de Pablo Picasso, 1984 de George Orwell, Rebelle de Kim Nguyen… De tout temps, les oeuvres culturelles évoquent les enjeux de société et les luttes, cherchent à faire changer les choses ou poussent à s’indigner. « Je pense que la culture peut être un moyen fort de faire avancer, à plusieurs niveaux, des enjeux et des intérêts politiques, estime Michèle Rioux, professeure de sciences politiques à l’UQAM et directrice du Centre d’études sur l’intégration et la mondialisation (CEIM).  La culture peut éveiller les consciences, mais aussi être utilisée pour les endormir, nuance-t-elle. Je crois que c’est une arme à double tranchant, à laquelle il faut tout de même faire attention. »

Miroir de la société

En effet, l’art peut utiliser la politique autant que la politique peut utiliser l’art… « Cela peut jouer dans les deux sens, on l’a vu par exemple dans l’Allemagne nazie avec les artistes qui faisaient en fait de la propagande », note la professeure.

De fait, la culture joue un rôle majeur dans la perception des sujets sociaux par le public. « C’est un miroir incroyable de la société », estime Mme Rioux. Elle prend l’exemple du célèbre chanteur américain Eminem, qui a récemment enregistré et diffusé une vidéo d’un rap engagé, dans lequel il dénonce les agissements du président américain, Donald Trump. « Il y a un révélateur de toute cette violence, de ces enjeux de démocratie aux États-Unis qui interpellent les artistes américains, et donc la culture est le reflet de cette situation, et on va d’ailleurs voir l’art changer à cause de cela », développe-t-elle. Par ailleurs, pour elle, les oeuvres d’art peuvent refléter la société dans le sens de dénonciation, mais aussi de légitimation.

Puisque les oeuvres d’art sont subjectives, comment le public peut-il s’y retrouver ? C’est notamment le rôle des chercheurs, universitaires ou encore des médias, selon Mme Rioux, de permettre le débat. « Nous devons faire attention, nous avons une responsabilité, c’est-à-dire de toujours avoir cet esprit critique, de remettre en cause, de remettre en question les idées reçues, de multiplier les messages », défend-elle. Mme Rioux pense qu’il y a un travail à faire pour que la compréhension des oeuvres soit la plus adéquate, la plus informée, d’autant plus dans un univers de fake news. « C’est un défi, le décodage des messages et leur finalité », commente-t-elle. Finalement, le public doit être en mesure de créer une sorte d’autodéfense intellectuelle face à l’art, afin de pouvoir bien comprendre une oeuvre, tout en sachant prendre du recul.

Culture et défis

La culture peut créer des conflits, éloigner ou encore rapprocher. « Tout dépend du message, de qui le porte et de comment il est utilisé », avance la professeure de sciences politiques. En outre, les oeuvres contribuent en grande partie à la compréhension du monde et de ses différents enjeux. Si elles peuvent être apolitiques, elles sont toutefois rarement complètement neutres, les artistes étant des membres de la société civile, ils sont aussi sensibles à l’actualité. Mme Rioux insiste donc sur la nécessité de la pluralité dans l’art. « Il faut à tout prix éviter la parole unique, promouvoir la diversité des voix, la tolérance. C’est important parce que la culture, si elle ne s’inscrit pas dans cette diversité, dans une idée de communication de diversité, peut devenir un carcan et être très hermétique », renchérit la professeure.

Il reste la question du financement des artistes. « Il y a de plus en plus d’art, mais on dirait que personne ne veut payer pour l’art, c’est un problème », estime Mme Rioux. Elle ajoute que c’est la raison pour laquelle la Coalition pour la culture et les médias — qui regroupe une quarantaine d’organisations — s’est mise en place. « La Coalition est actuellement impliquée et engagée dans une discussion culturelle au sens large, pour s’assurer qu’il va y avoir un milieu soutenu par des politiques adaptées à l’écosystème qui change, avec le numérique notamment », explique-t-elle. De son côté, la Coalition La culture, le coeur du Québec (CCCQ), revendique notamment un plan d’action pour les ressources humaines en culture dans la province.