Influence politique: quand la culture teinte notre compréhension des enjeux mondiaux

Émilie Corriveau Collaboration spéciale
Un artiste palestinien réalise une murale sur le mur de l’école Beit Hanoun, gérée par les Nations unies, dans le nord de la bande de Gaza.
Photo: Thomas Coex Agence France-Presse Un artiste palestinien réalise une murale sur le mur de l’école Beit Hanoun, gérée par les Nations unies, dans le nord de la bande de Gaza.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Dans quelle mesure la culture à laquelle nous sommes exposés joue-t-elle un rôle dans notre compréhension des enjeux internationaux ? Voilà la question à laquelle les Québécois seront invités à réfléchir, du 8 au 18 novembre prochains, à l’occasion des Journées québécoises de la solidarité internationale (JQSI). Littérature, musique et arts visuels seront au coeur des discussions !

« Cette année, on souhaite vraiment repolitiser la question culturelle », avance d’entrée de jeu Fred Dubé, co-porte-parole des JQSI. Pour l’humoriste, il ne fait aucun doute que la culture s’avère un puissant outil d’influence politique qui a le pouvoir de conditionner les perceptions des individus, et ce, dès leur plus jeune âge. « En réfléchissant au thème des JQSI, j’ai réalisé que le premier contact que j’avais eu avec la guerre du Vietnam, c’était Rambo 2, relate-t-il. À cause de ce film-là, pendant des années, pour moi, la guerre du Vietnam, ça s’est résumé à des Asiatiques, tous pareils, qui n’avaient pas d’âme et qui étaient unis contre le monde ! Ça veut dire que, dès ma jeune enfance, j’ai été colonisé par ce film-là ! »

Dénoncer la vision unique

Des prises de conscience comme celle de Fred Dubé, les organisateurs des JQSI espèrent en susciter plusieurs cette année grâce à leur thématique.

« Quand on parle des grands enjeux internationaux, de façon générale, ce qui vient à la tête des gens, c’est d’abord les images des médias : les famines, les guerres, les attentats, etc. Ce qui vient tout de suite après, ce sont les images qu’ils ont vues dans les films et les séries télé ou celles qu’ils se sont construites en lisant des romans, en écoutant des chansons, etc. », indique Marie Brodeur Gélinas, chargée de programmes à l’Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI) et coordonnatrice des JQSI.

« Malheureusement, c’est d’Hollywood que provient la majorité de ces images parce que c’est là qu’est le pouvoir économique, poursuit-elle. Ça laisse dans l’ombre toutes les autres réalités, que ce soient les inégalités mondiales, les changements climatiques, les injustices relatives au droit des femmes, etc. Pendant les JQSI, on va dénoncer ça ; par différentes activités, on va essayer de faire prendre conscience aux gens de l’influence qu’ont les oeuvres de la culture industrielle sur notre compréhension des enjeux internationaux. »

Mettre l’art engagé en lumière

Mais les activités tenues dans le cadre des JQSI ne se limiteront pas à la dénonciation. Elles viseront aussi à mettre en lumière des initiatives culturelles engagées et des oeuvres qui abordent les grands enjeux internationaux de manière éclairante. « Ce qu’on va mettre en avant, c’est que la culture et l’art engagé permettent la mobilisation citoyenne, l’éducation populaire, la lutte, la résistance et la réalisation de projets, explique Mme Brodeur Gélinas. On va aller dans le positif pour inspirer les gens ! »

Manal Drissi, co-porte-parole des JQSI, s’en réjouit : « Je trouve que l’art est une façon vraiment sous-estimée de sensibiliser les gens aux enjeux internationaux. Pourtant, c’est un véhicule tellement approprié pour le faire ! Sans que ce soit une finalité, l’art permet d’éveiller les gens à des réalités qui ne les auraient peut-être jamais touchés autrement. »

Près d’une centaine d’activités seront tenues dans le cadre des JQSI. Elles se dérouleront dans l’ensemble des régions de la province.


Oeuvres influentes à partager

Vu la thématique culturelle de l’édition 2017 des JQSI, ses organisateurs ont pensé proposer sur le Web un corpus d’oeuvres inspirantes à découvrir. Ce dernier est à la fois alimenté par des collaborateurs de l’événement et par des citoyens interpellés par l’initiative. Il répertorie une multitude de productions artistiques dans des domaines aussi variés que la littérature, la musique, le cinéma, les arts de la rue et la peinture. Dans la foulée, Le Devoir a demandé à Fred Dubé, à Manal Drissi et à Marie Brodeur Gélinas de partager leurs coups de coeur.

Le choix de Fred Dubé : le rap de Keny Arkana.

D’origine argentine, Keny Arkana est une rappeuse française qui a grandi à Marseille dans les années 1980 et 1990. À l’âge de 12 ans, marquée par une enfance tumultueuse, elle écrit ses premiers textes de rap. Au début des années 2000, elle commence à se faire un nom sur la scène hip-hop marseillaise et, en 2005, elle enregistre son premier album complet — Entre ciment et belle étoile — lequel séduit maints adeptes du genre. Depuis, elle a fait paraître de nombreux titres très appréciés. Aujourd’hui, elle est considérée par plusieurs comme une icône du rap engagé français. « Elle impose sa parole avec des textes extrêmement engagés sur la révolution et l’anticapitalisme. Elle réanime l’utopie révolutionnaire par sa plume qui est aussi solide qu’une brique », soutient Fred Dubé.

Le choix de Manal Drissi : le roman Americanah, de Chimamanda Ngozi Adichie.

Americanah raconte le périple en sol américain d’Ifemelu, une jeune Nigériane ayant laissé derrière elle son pays et son grand amour, Obinze, pour faire ses études à Philadelphie. Au fil de ce roman d’amour, l’auteure trace habilement le portrait d’une société marquée par le racisme et la discrimination. « L’auteure va très loin dans sa description des relations raciales et des relations entre les sexes. C’est pratiquement une étude, ce livre-là, mais en même temps, sa plume est magnifique », confie Manal Drissi.

Le choix de Marie Brodeur Gélinas : le film También la Lluvia, de d’Icíar Bollaín.

L’oeuvre relate l’histoire de Sébastian, un jeune réalisateur, et de son producteur, Costa, tous deux venus en Bolivie pour filmer un long métrage. Leur tournage est interrompu par la révolte contre le pouvoir en place de l’un de leurs principaux figurants. Sébastian et Costa se trouvent donc malgré eux emportés par la lutte des Boliviens de Cochabamba. « Il y a beaucoup de clés dans cette oeuvre-là. Il y a toute la question de la colonisation. On y traite également de privatisation de l’eau et de la question autochtone, note Mme Gélinas. Il s’agit d’un film très riche ! »