Benoît Girard, pour l’amour du jeu

Le comédien Benoît Girard dans la pièce «Le marchand de Venise», au Théâtre d’Aujourd’hui en 1996
Photo: Théâtre d’Aujourd’hui Le comédien Benoît Girard dans la pièce «Le marchand de Venise», au Théâtre d’Aujourd’hui en 1996

« Il était de ceux qui ont fait la télé d’ici, alors même qu’elle commençait. Son jeu a mûri continuellement au fil du temps. Sa mort est une grande, grande perte pour le théâtre québécois. » C’est ainsi que son collègue Michel Dumont, comédien et directeur artistique sortant de la compagnie Jean-Duceppe, a commenté le décès du comédien québécois Benoît Girard, qui s’est éteint à l’âge de 85 ans samedi dernier.

Benoît Girard, né à Montréal en 1932, est monté sur toutes les scènes de la métropole après ses études au Conservatoire Lassalle et au tout neuf Conservatoire d’art dramatique de Montréal — cuvée 1955 —, jouant tant chez Duceppe qu’au Théâtre du Nouveau Monde (TNM), passant par le Rideau vert ou le Quat’Sous.

On le connaît aussi pour ses rôles au petit écran, dans les téléthéâtres de Radio-Canada ou les séries télévisées Grujot et Délicat, Le survenant, Symphorien, Lance et compte ou Le retour.

Au grand écran, il a été de la distribution de Félix et Meira, De père en flic, Maurice Richard, entre autres. Les critiques du Devoir se souviennent avec plus d’émotion de son rôle de chanteur dans Parlez-nous d’amour de Jean-Claude Lord, en 1976.

Benoît Girard aura surtout su vivre avec élégance au diapason de plusieurs époques, comme peu d’acteurs de sa génération ont su le faire. Il aura fait des téléthéâtres et des téléromans ; passé de « la vieille école théâtrale à la française » au jeu québécois contemporain ; du jeune premier populaire — il avait été d’un des Gala du plus bel homme du Canada de Lise Payette — à l’acteur mature.

« C’était le Brad Pitt québécois de l’époque », compare le metteur en scène Yves Desgagnés, racontant que M. Girard s’est quelques fois fait déranger chez lui par un mari voulant offrir comme cadeau de fête à son épouse le plaisir de voir ce bel homme de visu. « Il le disait lui-même : les rôles de jeune premier sont les plus plates au monde, se remémore, bouleversé, Michel Dumont. Mais il leur donnait une vitalité, une fraîcheur, une vérité. »

Être contemporain

Une part de ces métamorphoses s’est cristallisée dans Syncope, de René Gingras, mis en scène en 1983 par un Yves Desgagnés encore débutant, où Girard tenait le rôle du propriétaire, aux côtés de Paul Savoie et du tout jeune Alain Zouvi. Immense succès théâtral. Et renaissance artistique pour le comédien, dont Yves Desgagnés se souvient. « En 1960-1970, il restait toute une école de théâtre français, constituée de ces acteurs qui avaient étudié à Paris, qui parlaient avec un accent à la française, parce que la “Cul-tu-re”, alors, c’était français. » Benoît Girard en était, ayant planché sur nombre de boulevards au Théâtre du Rideau vert avec Yvette Brind’Amour. « Il s’est tanné, avait envie d’un théâtre plus proche de lui, plus authentique, poursuit le metteur en scène. Il voulait faire un lien avec lui-même, entre ce qu’il était comme acteur et comme Québécois nord-américain. C’était étonnant, dans cette génération. Il a cessé d’être un interprète à la française — comme Gérard Poirier l’était. »

À 50 ans, le rôle a aussi marqué la fin de son image de jeune bellâtre. « Syncope a été pour lui une césure entre toute la culture française — qui est pour nous, il faut le dire, une culture de colonisé — et cette appropriation, ce tournant vers un théâtre québécois. Deux générations nous séparaient. Entre nous, il y avait André Brassard et Michel Tremblay. Benoît a décidé qu’il allait être de son temps, et travailler avec des auteurs québécois. Il a effectué un virage de style. Il a eu l’intelligence de dire qu’un acteur doit témoigner de son époque, de sa société, de ce qu’il est, de sa culture profonde », et changer s’il le faut pour être réellement contemporain.

Girard a aussi signé, à partir de 1983, de nombreuses traductions et adaptations de pièces, anglaises et américaines — plusieurs Neil Simon, Edward Albee, Peter Shaffer et Ray Cooney, entre autres.

Un défaut ? Éclats de rire d’Yves Desgagnés. « Parfois il chuintait, c’était son tic, “chette manière anchienne de faire de la chdiction, un peu chuinteuse”, imite l’homme. Si je lui demandais “Pourquoi tu chuintes ?”, il répondait “Che chais, che chuinte comme unvieux, tous les vieux Franchais finichent par chuinter”. Il pouvait s’en défaire si on le lui disait. Et il exprimait parfois une nostalgie de la jeunesse, pouvant être presque désagréable envers les jeunes comédiens. »

Mais Yves Desgagnés comme Michel Dumont se souviendront d’un grand humour, « dévastateur » même, pouvant flirter avec le cynisme, ainsi que d’une rare précision de comédien. « C’était un être très précis, indique le metteur en scène. Il savait ses textes, ses emplacements ; on ne lui donnait jamais deux fois la même indication. Et il aimait jouer pour l’amour du jeu, pas seulement pour le spectateur. C’était en représentation un camarade extrêmement généreux envers les autres. »

Il était marié à la comédienne Monique Joly, décédée en 2015 à l’âge de 82 ans. Le couple avait joué ensemble dans le téléroman de Marcel Dubé La belle province.

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