Résister à Trump par le dessin

L’ébauche du fanzine «Resist!»
Photo: Resist?! L’ébauche du fanzine «Resist!»

Indignées, bouleversées, choquées, mais certainement pas résignées. Au lendemain de la confirmation par le collège électoral américain de la victoire de Donald Trump et à l’approche du jour de l’assermentation du 45e président des États-Unis, le 20 janvier prochain, l’auteure américaine de récits pour la jeunesse Nadja Spiegelman et sa mère Françoise Mouly, directrice artistique du magazine New Yorker et fondatrice du magazine RAW, ont décidé d’organiser la riposte en opposant la force de l’illustration à la bêtise et à la vulgarité du président désigné.

Comment ? Avec Resist !, un fanzine atypique dont elles orchestrent dans l’urgence la fabrication depuis quelques jours pour laisser la surprise, la colère et la volonté de résistance d’une bonne partie des Américains s’exprimer dans la ligne claire, les planches et les aplats. Des voix principalement féminines — mais pas seulement — portées par le papier pour se faire entendre le jour où l’homme va faire son entrée officielle à la Maison-Blanche.

L’idée est née autour d’une table, celle où Françoise Mouly et Art Spiegelman (célèbre auteur de la série Maus, ce documentaire dense et dessiné qui plonge dans la Shoah et ses déterminants politiques et sociaux) mangent le soir en famille avec leur fille Nadja. « L’élection de Donald Trump nous a mis à l’envers, résume-t-elle dans un long échange par courriel avec Le Devoir, tout comme l’ascension remarquable de la xénophobie et du nationalisme populiste, autant aux États-Unis qu’ailleurs dans le monde. Nous nous sommes demandé comment un nouveau langage pourrait exprimer ce sentiment face à ce qui est en train de se passer. Art a dit : “Résister !” Et ça a touché nos cordes sensibles. »

Très vite, le duo entre en contact avec des illustratrices et bédéistes, celles de leur entourage, celles dont elles apprécient le coup de crayon, la tonalité de la critique, pour les inciter à monter dans ce train qui se met doucement en marche. Et l’emballement, par effet de contagion, se fait très vite évident.

L’oppression de l’obscurité

Plus de 1000 oeuvres dessinées leur ont été soumises à ce jour, signées par des plumes aussi variées que l’activiste californienne Sophia Zarders, l’illustratrice Shreya Chopra, la bédéiste Maggie Brennan ou encore la jeune My Ngnoc To, qui dans un récit en huit cases intitulé Le rituel du matin explique que « chaque matin, depuis le jour de l’élection », elle se lève avec l’impression que « des tonnes d’entités oppressantes lui sont tombées dessus pendant la nuit ». L’heure du réveil devient alors un acte de résistance, lorsqu’elle se lève pour désormais les affronter.

Nicole Rifkin, elle, met en dessin des scènes de son quotidien à New York, au lendemain du 9 novembre, scènes dans lesquelles plusieurs personnes sont surprises en larmes. « Cela fait sept ans que je vis à New York et je n’avais jamais vu cette ville aussi silencieuse, ni tous ces gens, dans la rue, dans le métro, en train de pleurer. Pas plus que ce haut niveau d’empathie qui a émergé depuis ce jour. » Son oeuvre pourrait s’intituler « Cela va bien aller », phrase récurrente dans ses dessins. « Je suis une femme, je suis juive, je suis terrifiée, dit-elle, en marge de la planche qu’elle a soumise, mais je ne vais pas baisser les bras. »

« Il y a de plus en plus de choses contre lesquelles résister depuis quelques jours, résument Françoise Mouly et Nadja Spiegelman. La destruction de notre climat, la division dans notre pays le long de la ligne identitaire et ethnique, la propagation de fausses informations, la normalisation d’un président qui tweete des commentaires haineux au milieu de la nuit… Et nous avons l’espoir d’unir le plus de voix possible dans cet acte d’opposition. »

Transcender l’hypocrisie

Pour cette mère et sa fille, qui baignent dans le monde de la communication par l’illustration comme dans celui de la résistance à toutes les dérives sociales qui conduisent aux replis, aux clivages et aux exclusions, le format d’un fanzine donnant la parole à l’image ne pouvait que s’imposer dans les circonstances. « L’image a été un canal important de résistance dans l’histoire, dit Françoise Mouly. Les images ont cette capacité de s’incruster dans le cerveau pour exprimer l’innommable et transcender l’hypocrisie. Nous sommes d’ailleurs exaltés par ce nouveau pouvoir démocratique que nous offre Internet [pour récolter les actes de résistance dessinés], mais aussi par cette construction à la main d’un magazine », dans un dynamisme et un caractère organique, de circonstance, assurent les instigatrices de ce projet subversif d’édition qui souhaite incarner une résistance politique « contre le pouvoir de l’intolérance ».

Au total, 30 000 exemplaires de Resist ! doivent être imprimés au début de l’année prochaine, avec la complicité de Smoke Signal, un tabloïd américain versé dans le 9e art et cantonné dans la marge, pour être distribués gratuitement lors des manifestations qui doivent se tenir à Washington en marge de l’assermentation de Donald Trump, le 20 janvier prochain, puis lors de la Marche annuelle des femmes dans la capitale américaine prévue le lendemain. « Nous cherchons aussi à mettre en place un réseau fort pour assurer une distribution à travers tout le pays », disent-elles, et ce, pour qu’une fois la voix de cette résistance forgée, cette voix, rapidement, porte.

1 commentaire
  • Maryse Veilleux - Abonnée 22 décembre 2016 09 h 26

    Le bon côté de l'élection de Trump

    Ce que je vois de positif à son élection c'est qu'on dirait que cela a réveillé les américains. Intéressant aussi de voir qu'il n'encourage pas la mondialisation et favorise une économie plus propre à son pays. Cela va un peu dans le sens des monnaies locales qui se créent à certains endroits, je n'oserais jamais le qualifier de progressiste bien évidemment mais il sera intéressant de suivre certains aspects que Trump met de l'avant et les aboutissants.