Se définir et s’affirmer par les arts

Pour Micheline Lanctôt, «nous devrions insister pour que le gouvernement, à qui on délègue le pouvoir de gérer le produit de nos taxes, fasse à la culture une place dominante dans la ventilation de son budget».
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Pour Micheline Lanctôt, «nous devrions insister pour que le gouvernement, à qui on délègue le pouvoir de gérer le produit de nos taxes, fasse à la culture une place dominante dans la ventilation de son budget».

Pendant que Québec fait des consultations pour dépoussiérer sa politique culturelle, Ottawa cogite pour faire entrer la sienne dans le numérique. Le Devoir a voulu aller au-delà de ces réflexions balisées pour dessiner les contours d’une politique culturelle idéale. Dix personnalités se sont prêtées au jeu. Au tour, cette fois, de l’actrice et réalisatrice Micheline Lanctôt.

Est-il encore important que l’État intervienne en culture ?

Il est absolument primordial que l’État intervienne en culture, et plus que jamais. La culture et la langue sont deux fondements identitaires essentiels à la santé d’une société, alors qu’elles ont toujours été, pour le Conseil du trésor, de vulgaires notes de bas de page. Peu de ministres de la Culture, par le passé, ont su convaincre le chef des Finances du gouvernement, tous partis confondus, de l’importance d’investir massivement dans la culture. Pourtant, l’État recueille depuis longtemps les bénéfices d’une activité culturelle dynamique, tant sur le plan d’une reconnaissance internationale que sur le plan des retombées économiques.

Quelle devrait être la place du mécénat dans ce nouvel écosystème ?

Le mécénat est ce qu’il est : un caprice de riche. La plupart du temps par l’entremise d’une fondation qui comporte de nombreux avantages fiscaux. On sait la catastrophe culturelle qu’a représentée la fermeture du complexe Excentris, à la fois pour l’économie du secteur et la présence du cinéma à vocation culturelle sur nos écrans. Le mécène a donné, le mécène s’est tanné. […] Faire dépendre le financement de certaines manifestations culturelles du bon vouloir d’une seule personne, si riche soit-elle, ne constitue pas une politique culturelle fiable. L’État pourrait l’encourager avec des mesures fiscales incitatives, mais le mécénat ne serait, au mieux, qu’un complément mineur et instable au financement de la culture.

Quel est l’enjeu majeur de ces deux chantiers ?

Le Québec est une petite société francophone perdue dans un océan de commerce anglophone. Il n’aura jamais de marché intérieur lui permettant de rentabiliser ses oeuvres culturelles et, dans la recherche de nouvelles issues, ne peut qu’être soutenu par l’État. La recherche du profit ne devrait pas être l’impératif premier de la production culturelle québécoise. Le Québec s’est toujours défini et affirmé par ses artistes et sa vitalité culturelle sans jamais avoir pu bénéficier d’une rentabilité commerciale. Il s’est néanmoins fait connaître à travers le monde, à la force des poignets si on peut dire, et malgré un soutien financier anémique.

Ottawa a doublé ses budgets, mais réinvestir est-il vraiment la solution ?

Oui, réinvestir est une solution. Quand on sait les dégâts qu’a causés l’absence de politique culturelle du gouvernement Harper et le refus de soutenir l’exportation des talents canadiens, j’estime qu’il était moins une pour le nouveau gouvernement. Il s’agit d’opérer un redressement et de redonner à la production culturelle un élan que le manque de fonds avait progressivement affaibli.

N’y a-t-il pas aussi surenchère, voire surabondance culturelle au Québec ?

Cela dépend du point de vue où on se place. Oui, le Québec jouit d’un dynamisme culturel franchement exceptionnel. […] Le soutien culturel des années passées, si inadéquat soit-il, la volonté d’exister a fait du Québec un prodigieux vivier de talents et d’imagination. Faut-il voir cela comme de la surenchère ? Qui peut dire qu’il y a trop de talents, trop de créations, trop d’idées ? C’est évident que, proportionnellement à son marché, qui est ridicule, le Québec sur-produit, et doit absolument exporter ses créations. Mais je ne dirai jamais qu’il y a trop d’oeuvres produites ici. On ne peut pas imposer de quotas à la création.

Québec veut revoir sa politique en bâtissant sur ses acquis. La structure présente peut-elle encore servir de base ?

Le financement de la culture québécoise est inadéquat et l’a toujours été. En augmentant les crédits à la culture, on ne réglera pas les problèmes que génèrent les nouvelles technologies, mais au moins les artistes seront-ils correctement rémunérés pour les bénéfices qu’ils apportent à la société qu’ils représentent. Il faut être très vigilants dans le dossier de la distribution et de la reproduction des oeuvres, et une saine politique culturelle, en plus d’augmenter considérablement le financement des oeuvres, ne peut se concevoir sans une analyse approfondie du droit d’auteur et des moyens d’en assurer une perception légitime, surtout en vue des accords de libre-échange et de la globalisation des marchés.

Quel modèle étranger vous inspire ?

Il est évident que le modèle français, en ce qui concerne le cinéma, est un exemple intéressant d’un soutien diversifié et efficace, qui vise à la fois les contenus, la distribution et la promotion des oeuvres. […] Dans les pays anglo-saxons, où le régime du copyright est en vigueur et le soutien de l’État beaucoup plus discret et assujetti à des normes commerciales, on constate que le dynamisme culturel n’est pas au rendez-vous. Lorsque les Américains ont fermé leurs succursales hollywoodiennes en Angleterre, le cinéma britannique est tombé à zéro et, quarante ans plus tard, ne s’est pas encore remis.

De quelle manière l’État vous a-t-il soutenue ?

Les États canadien et québécois ont financé presque tous mes films à 99,9 % de leurs budgets moins 10 %. Mais chaque projet a été un champ de bataille pour obtenir des sommes d’argent suffisantes avec toujours l’incertitude de les obtenir. Je ne comprends pas qu’on parle encore d’une « industrie » et, qui plus est, d’une « industrie privée » quand les maisons de production n’investissent pas de facto dans un film parce qu’il est impossible statistiquement que le film leur rapporte quoi que ce soit. […] Nous sommes dans un régime de production d’État, avec ce que cela comporte de désagréments, d’attente, d’incurie et d’aléatoire. Malgré ce régime, on veut encore imposer des normes qui copient les modèles commerciaux, ce qui non seulement fait avorter nombre de projets intéressants sur le plan culturel, mais encore fausse les données économiques de cette industrie qui n’a de privé que le nom.

Qu’attendez-vous de l’État pour l’avenir ?

Qu’il reconnaisse l’importance de la culture comme le fondement d’une nation et d’une société, et qu’il lui accorde l’importance qu’elle devrait avoir dans la répartition des crédits de l’État. […] Nous devrions insister pour que le gouvernement, à qui on délègue le pouvoir de gérer le produit de nos taxes, fasse à la culture une place dominante dans la ventilation de son budget. Et que le gouvernement reconnaisse la vitalité du secteur culturel et offre à tous les artistes qui le composent la possibilité de vivre dignement de leur création, et pas dans l’insécurité, l’indigence et l’indifférence.

Qu’en est-il de votre propre consommation culturelle ?

Je ne « consomme » pas de culture. On ne consomme pas un « produit » culturel. La culture est faite d’un ensemble d’oeuvres dont le contact et la fréquentation font de nous, en principe, de meilleures personnes. Je trouve que l’utilisation du mot « consommer » constitue une insulte à tous les artistes qui suent sang et eau pour exprimer et représenter la société dans laquelle ils vivent, pour le meilleur ou pour le pire, et offrent à ceux et celles qui la constituent, une image d’eux-mêmes qui les font avancer comme êtres humains.

A-t-elle changé avec la dématérialisation grandissante ?

Cette dématérialisation n’est pas le fait d’un impératif de création, mais d’une logique commerciale. Il est impossible de la combattre, mais elle ne devrait pas conditionner la création. Les nouvelles technologies vont changer les « moyens », mais pas les contenus ni les causes. Pour ma part, j’essaie de rester informée de ces moyens, mais je ne souhaite pas nécessairement y avoir recours.

Croyez-vous que la production nationale en audiovisuel soit étouffée par la dématérialisation ?

Au contraire. Les nouvelles technologies ouvrent de nouvelles voies de création à moindres coûts en audiovisuel. […] Je maintiens que le contenu doit primer la forme et toute autre considération technologique. À ce titre, je ne vois pas comment la dématérialisation pourrait étouffer la création si on résiste à l’attrait très superficiel de ces outils super efficaces. L’efficacité n’est pas le moteur de la création.

Alors que cette production se dématérialise, croyez-vous qu’un accès équitable à la culture soit possible ?

Un accès équitable à la culture relève d’une volonté d’abord pédagogique, suivie par l’ouverture d’accès diversifiés et durables à la culture. Il faut initier les enfants très jeunes à la production culturelle, et en faire une priorité à l’extérieur de toutes considérations commerciales. C’est tout le contraire de la consommation de masse. Cela implique une volonté ferme de faire de la place aux arts à l’école, de beaucoup mieux soutenir les institutions culturelles existantes et émergentes, de soutenir les artistes dans la continuité de l’oeuvre qu’ils entreprennent, et de faciliter un accès universel aux oeuvres.



Avant d’être couronnée d’un prix d’interprétation à Toronto pour La vraie nature de Bernadette, de Gilles Carle (1972), Micheline Lanctôt travaillait dans le cinéma d’animation. Exilée de 1974 à 1980 à Los Angeles, elle se lasse des scénarios qu’elle reçoit et devient cinéaste. En 1984, elle remporte le Lion d’argent à Venise pour Sonatine. Depuis, la comédienne chérie du petit écran porte avec panache les chapeaux de scénariste, réalisatrice, monteuse, productrice et professeure de cinéma à l’Université Concordia.

Québec et Ottawa consultent

Les deux ordres de gouvernement ont entamé récemment des consultations visant à mettre à jour leurs politiques culturelles pour tenir compte de l’impact du numérique sur la production et la diffusion de la culture.

À Ottawa, on souhaite notamment recenser « les mesures à prendre pour stimuler la création, la découverte et l’exportation de contenu canadien », et « déterminer comment aider le secteur culturel à faire face aux changements » induits par le numérique. Les préconsultations à cet égard sont terminées, et le gouvernement annoncera cet été la suite du processus dirigé par la ministre du Patrimoine, Mélanie Joly.

Québec veut quant à lui réécrire sa politique culturelle adoptée en 1992, en gardant toutefois ses principaux acquis : les structures de la SODEC et du CALQ ; les avancées en matière d’affirmation de l’identité culturelle et de soutien aux créateurs et aux arts ; les progrès enregistrés dans l’accès et la participation des citoyens à la vie culturelle.

Les impacts de la mondialisation, du développement des technologies, de la révolution numérique, des changements démographiques et linguistiques du Québec, de même que la transformation des habitudes de consommation culturelle des Québécois seront analysés. Objectif final : « favoriser une présence accrue de la culture dans toutes les sphères de la société ».

C’est le ministre de la Culture, Luc Fortin, qui est responsable de ce dossier dans le gouvernement Couillard. Des audiences publiques se tiennent jusqu’au 26 août à travers la province.
Guillaume Bourgault-Côté
4 commentaires
  • Daniel Déry - Abonné 21 juin 2016 07 h 41

    Une riche expérience

    Merci, Mme Lanctôt.
    Vos propos combinent à la fois l'expérience de quelqu'un qui connait ce dont elle parle et une profonde compréhension du rôle de l'art et des artistes dans une société vivante.
    On espèrerait que votre sage réflexion puisse servir plus largement. Je dis "servir" comme on disait autrefois de quelqu'un qu'il était un seerviteur de l'État, donc de sa société.
    Merci encore.
    Daniel Déry

  • Gérald Grandmont - Abonné 21 juin 2016 07 h 54

    La culture au coeur du modèles de développement

    Il ya de belles pistes de réflexion dans les propos de Madame Lanctot. Trois brèves remarques:

    - Pendant plus d'un dizaine d'années au tournant du millénaire, le budget de la culture au Québec a progressé plus vite que le budget de l'Etat. C'est sans doute ce qu'on peut espérer de mieux que ce courrant se poursuivre. Actuellement, c'est l'inverse qui se passe et la prégnance culturelle recule.

    - On a souvent une vision étroite du mécénat ou de la philanthropie; dans les pays anglo-saxons, Grande Bretagne, Australie, USA, les premières sources privées sont celles des citoyens encouragées par la fiscalité, une contribution plus importante que celle des entreprises. Un changement de culture s'impose pour arriver à des résultats significatifs et le financement participatif le confirme.

    - La sensibilisation aux arts par l'école ne fait pas de la culture un des fondements du développement de la société. Le modèle québécois fondé sur la langue, la culture, la solidarité, la réduction des inégalités est en fort recul, comme dans plusieurs pays en Occident. Cercle vicieux: plus on coupe dans les dépenses des gouvernements, plus on accrôit les inégalités et plus il en coûte aux Etats pou maintenir une cohésion sociale. C'est le Fonds monétaire internationale qui l'écrit! Il est temps de changer de paradigme dans notre conception du développement.

    Gérald Grandmont

  • Pascal Barrette - Abonné 21 juin 2016 13 h 07

    Trop de Sony ou Toyota?

    «On ne peut pas imposer de quotas à la création». Bien répondu à la question sur la surabondance culturelle au Québec. A-t-on déjà entendu dire qu’il y avait trop de Sony ou de Toyota au Japon?

    Pascal Barrette, Ottawa

  • Sylvie Lapointe - Abonnée 21 juin 2016 22 h 24

    Les mécènes et le gouvernement

    Vous dites: "Le mécène a donné, le mécène s’est tanné. […] Faire dépendre le financement de certaines manifestations culturelles du bon vouloir d’une seule personne, si riche soit-elle, ne constitue pas une politique culturelle fiable. L’État pourrait l’encourager avec des mesures fiscales incitatives, mais le mécénat ne serait, au mieux, qu’un complément mineur et instable au financement de la culture."
    Cependant, il faut voir que les gouvernements ont tendance à faire la même chose, selon leurs "humeurs" du temps présent. Donc, en termes de culture, on n'est pas réchappé du bois. Au moins, vous avez l'audace de le dire haut et fort. J'apprécie surtout vos commentaires en ce qui concerne les "fondations". Je me souviens très bien de votre participation à Tout le monde en parle où vous donniez un très bon aperçu de ce que sont les "fondations" qui se font passer pour de bonnes âmes généreuses mais qui au fond profitent de bonbons fiscaux. Vous être extrêmenent lucide dans le domaine qui vous concerne, n'arrêtez surtout pas. C'est drôle à dire mais c'est toujours rassurant de voir du monde donner une opinion réaliste.