Amazon, ou les bénéfices de la destruction

Amazon achète et vend de forts gros volumes de livres et de disques compacts.
Photo: Mark Lennihan Archives Associated Press Amazon achète et vend de forts gros volumes de livres et de disques compacts.

Depuis la mi-juillet, l’action d’Amazon s’est singularisée par une série de hausses, parfois prononcées, de sa valeur. Actuellement, elle avoisine les 530 $. Ce montant a ceci de particulier qu’il est un record financier propre à donner des sueurs froides à la nuée de distributeurs de produits culturels à travers le monde. Ici, Renaud-Bray et Archambault, là-bas, la FNAC, HMV, Barnes & Noble, Bertelsmann, etc.

Le record évoqué est la traduction en espèces sonnantes d’un geste posé et préalablement pensé et soupesé. Le 15 juillet dernier, afin de souligner les 20 ans d’existence de la compagnie, une ribambelle de soldes sur les livres, disques, DVD et mille et un objets a été proposée, ainsi que des réductions sur les coûts de transport afférents.

Le résultat est à ranger au rayon du gigantesque, voire du jamais vu. Cette journée-là, Amazon a vendu 34,4 millions (!!!) de biens divers, du Canada à l’Allemagne, de l’Espagne aux États-Unis. Cet inventaire, ces 34 millions, s’est avéré plus important que celui afférent au dernier Vendredi fou (Black Friday).

Tirer profit de la destruction

Il n’en fallait pas moins pour que les fonds spéculatifs et autres s’agitent afin d’imprimer une courbe ascendante sur l’action d’Amazon et la maintiennent. Car le sursaut de l’action d’Amazon ces jours-ci enseigne un fait lourd de conséquences économiques et urbaines : les investisseurs ont désormais la certitude que Jeff Bezos, le fondateur d’Amazon Inc., va remporter son pari consistant à tirer profit de la destruction des réseaux traditionnels de distribution des produits mentionnés.

Lors de l’acte de naissance d’Amazon, présenté alors comme un commerçant de livres uniquement, Bezos avait eu la franchise, au demeurant brutale, de préciser que son plan d’affaires avait ceci d’inusité qu’il ne fallait pas s’attendre à un rendement conséquent sur l’avoir des actionnaires avant 20 ans au moins. Dans la foulée, il avait indiqué qu’il n’y aurait pas de bénéfice à court terme, mais peut-être à moyen terme. Bon. Vingt ans, nous y sommes.

L’évolution récente d’Amazon, sa gestion plus agressive que jamais des affaires, a aiguisé des appétits et accouché d’une énorme colère. Les appétits ont pour noms propres Wal-Mart et Netflix. La colère ? Elle est partagée par les écrivains, les agents de ces derniers et toutes les librairies, les grandes comme les petites. Commençons avec ces derniers.

Le 13 juillet dernier, grâce au New York Times, on apprenait qu’à l’avant-veille du 20e anniversaire d’Amazon, les organisations The Authors Guild, The American Booksellers Association, The Association of Authors’ Representatives, ainsi que The Authors United avaient déposé une plainte auprès du ministère fédéral de la Justice. Elles accusent Amazon de violer toutes les balises juridiques érigées pour empêcher l’émergence et l’essor des monopoles ou trusts.

Plus précisément, le dossier a été confectionné par l’écrivain de romans policiers Douglas Preston — ses livres sont publiés en français par l’Archipel — et par Barry C. Lynn, journaliste d’enquête et fellow senior à la New America Foundation réputé pour avoir écrit le remarquable essai Cornered : The New Monopoly Capitalism and The Economics of Destruction.

Ce qui se passe avec les livres se passe bien entendu avec les compacts. Au cours d’un entretien avec un disquaire du groupe Archambault–Renaud-Bray qui a tenu à garder l’anonymat, on a appris ceci : « Amazon achète d’énormes volumes de disques qu’ils gardent dans des entrepôts construits sur des terrains vendus à des prix ridicules. Ils excellent notamment dans l’achat d’inventaires d’étiquettes qui ont fait faillite. Puis, ils dorment dessus dans le but d’assécher l’offre avant de revendre à prix fort quand ils sont certains d’être seuls à posséder tel ou tel CD. »

Le 15 juillet dernier, soit — cela ne s’invente pas — la journée au cours de laquelle tout le monde de la culture s’est animé, Reed Hastings, fondateur et président de Netflix, a révélé que le second trimestre de l’exercice en cours s’était terminé par une baisse de 63 % du bénéfice net par rapport à la période correspondante l’an dernier. Cela n’a pas empêché les investisseurs de faire avec Netflix ce qu’ils faisaient simultanément avec Amazon, soit valoriser son action de 10 %. La raison de ce biais financier ? Hastings a annoncé que le nombre de nouveaux abonnés avait dépassé les 3 millions au cours de ce seul trimestre pour se fixer à 65 millions. Passons à Wal-Mart.

Après avoir regardé le train passer pendant plusieurs années, la direction du plus important détaillant au monde y est montée afin de s’appliquer à la mise en place d’un réseau de vente en ligne digne de ce nom. Ce dernier étant arrivé à maturité, le 15 juillet — on n’y peut rien —, Wal-Mart a annoncé des soldes et une soustraction des frais de transport sur une période de trois mois.

Un capitalisme quelque peu stalinien

La somme des actions poursuivies récemment annonce des bouleversements plus marqués que ceux observés jusqu’alors sur le flanc de la distribution de produits se prêtant à la dématérialisation. Interrogé à cet égard, Simon Fauteux, fondateur de SIX media marketing réputé pour son efficacité au sein de la communauté journalistique, a confié qu’il abandonnait le pôle distribution pour mieux canaliser les énergies de son monde sur la promotion et le marketing des artistes.

« Entre Amazon d’un côté et les majors comme Universal et Sony qui poussent pour la vente de leurs musiques sur iTunes et Spotify, ça va beaucoup trop vite. Les remous se font sentir partout. Il y a peu, Harmonia Mundi Canada m’a indiqué qu’elle mettait un terme à notre lien pour tout ce qui a trait à la représentation et la distribution des albums de High Note. » Cette étiquette américaine de jazz est le navire amiral d’un ensemble qui regroupe les étiquettes Savant, Federosa et Jazz Depot, qui est une… centrale d’achat en ligne !

En rapatriant les sommes accordées à Harmonia Mundi, et par ricochet à SIX media, les actionnaires de High Note espèrent forcer le consommateur à faire l’acquisition de ses productions par son site ou par celui d’Amazon. Au cours des derniers mois, pour ce qui est du jazz s’entend, on a observé l’accélération du phénomène suivant : de plus en plus d’étiquettes délaissent la vente en magasin pour la distribution en ligne.

La conclusion relève davantage du constat que de l’opinion, car force est de constater que la main invisible sculptée par ce cher Adam Smith, cette main qui voit à l’équilibre des forces économiques, a été amputée au profit d’un capitalisme quelque peu… stalinien ! Puisque la concurrence désormais l’insupporte. On en doute ? Il est écrit dans le ciel que le nombre de contrats accordant l’exclusivité des ventes de tel produit à Amazon ou Wal-Mart va se démultiplier.

1 commentaire
  • Pierre Hélie - Inscrit 30 juillet 2015 11 h 01

    M. Truffaut, revenez, nous avons besoin de vous!

    Enfin une analyse concise, claire et qui expose ces compagnies psychopathes pour ce qu'elles sont. Ça repose des propos lénifiants pondus par des experts en communication et reproduits par les agences de presse et éventuelement les journaux.