Mémoires d’Adrien

Axel Void a roulé ses pinceaux partout dans le monde, de Chennai, en Inde, à Berlin, en Allemagne. Il pose ici devant sa plus récente murale, peinte à Montréal.
Photo: Axel Void a roulé ses pinceaux partout dans le monde, de Chennai, en Inde, à Berlin, en Allemagne. Il pose ici devant sa plus récente murale, peinte à Montréal.

Adrien est connu sur le boulevard Saint-Laurent. Tous les jours, depuis des années, il s’installe devant le restaurant Schwartz’s pour demander un peu d’argent aux passants. Jusqu’à cet hiver, il s’y tenait toujours avec Herman, son ami. Mais Herman est mort et Adrien est seul.

Depuis quelques jours, le visage d’Adrien est reproduit en une immense murale sur le mur de la maison supervisée Chambre clerc, qui offre des chambres à des gens qui ont vécu de nombreuses années dans l’itinérance.

C’est l’artiste d’origine espagnole Axel Void qui a peint cette murale, dans le cadre du Festival Mural, qui se terminait dimanche à Montréal.

« Lors que je fais des oeuvres, j’aime m’inspirer de l’environnement de la ville », dit l’artiste de 28 ans. Lorsqu’on lui a assigné le mur de la maison Chambre Clerc, il s’est intéressé à cet établissement, a rencontré ses locataires. Il a aussi rencontré Isabelle Leduc, la directrice de l’endroit. « J’ai pensé à Adrien parce que c’est le plus ancien locataire de l’endroit », dit-elle.

Le bâtiment de la rue Clarke était autrefois une maison de chambres délabrée. Et Adrien y habitait déjà quand l’endroit a dégénéré en piquerie. En 2002, le projet de maison Chambre Clerc a vu le jour. Le lieu a été rénové de fond en comble. Les locataires ont dû aller vivre ailleurs quelque temps. Adrien est revenu.

«Personne»

Sur le visage d’Adrien, Axel Void a peint en grosses lettres blanches les lettres du mot « personne ». « Dans l’histoire, les gens qui ont eu le droit d’être peints en murales étaient des rois ou des politiciens. Très tôt, nous sommes tous confrontés à l’idée de “devenir quelqu’un”. Je veux montrer des gens qui ne correspondent pas à cet idéal. Parce que la vie est comme ça », dit l’artiste. Il dit s’inscrire dans le courant de l’« absurdisme », qui veut que la tentative de donner un sens à la vie soit ultimement vaine. La murale de Montréal fait partie d’un vaste projet qui s’intitule par ailleurs « Mediocre ».

« En Pologne, j’ai fait une murale sur la maison de gens dont les parents avaient été employés par une usine voisine. L’usine a fermé et les gens ont dû ensuite se trouver un autre emploi. Je raconte cette histoire dans la murale », ajoute-t-il. L’artiste, qui vit à Miami, a promené ses pinceaux partout dans le monde, de Chennai, en Inde, à Berlin, en Allemagne. À Montréal, il a tourné une vidéo sur la maison Chambre Clerc, qui a été présentée en clôture du festival Mural. En tout, le festival a confié le soin à 20 artistes de recouvrir les murs de Montréal de leur imagination prodigue durant 11 jours.

Glenn Castanheira, ancien directeur de la Société de développement du boulevard Saint-Laurent, qui finance une partie du festival Mural, est pour sa part très content qu’Axel Void ait ainsi reproduit en gros plan le visage d’Adrien. Cet ancien copropriétaire du restaurant Cocorico, tout près de chez Schwartz’s, parle de l’homme, qu’il a côtoyé des années aux portes de son établissement, avec chaleur et affection.

Adrien et Hermann, raconte-t-il, travaillaient en équipe. L’un pouvait tenir le chapeau le matin tandis que l’autre le remplaçait l’après-midi. Si Adrien venait demander quelques restes de nourriture au restaurant pour manger, il en gardait toujours une portion pour son ami. De plus, les deux hommes assuraient une certaine sécurité dans le quartier parce qu’ils s’occupaient de calmer, ou de chasser, des mendiants agressifs. Ils expliquaient aux nouveaux qu’il fallait s’abstenir d’entrer dans les établissements, éviter de mendier aux terrasses.

« Et quand Adrien quête aux terrasses, c’est parce qu’il ne va pas bien. Soit parce qu’il est vraiment en manque ou parce qu’il ne va pas bien », raconte M. Castanheira.

Après la mort de son ami, par exemple, Adrien a été très affecté, raconte-t-il.

Et M. Castanheira a lui aussi été affecté. « Je me suis dit, je ne peux pas croire que je n’ai même pas une photo de cette personne que j’ai vue tous les jours durant tant d’années. Et puis, je me suis dit, “il ne faudrait pas qu’il arrive la même chose pour Adrien” ». Maintenant, le portrait d’Adrien est inscrit dans la brique.

Vendredi, au moment d’écrire ces lignes, Adrien était introuvable. Il n’était pas rentré la veille à la maison Chambre Clerc, ce qui lui arrive rarement. L’intervenante de la maison avait contacté l’infirmière pour vérifier s’il n’était pas dans un hôpital, quelque part.

« Ce qu’on vise dans cette maison, c’est la stabilité résidentielle », dit Isabelle Leduc.

Et s’ils aident les locataires à faire ce qu’il faut pour arriver à cette stabilité résidentielle, les employés ne tentent pas de modifier complètement leur vie. Les locataires ont souvent de longues décennies d’itinérance derrière eux, dit Mme Leduc. « Si on met trop de pression, on les perd. »

L’artiste Axel Void a l’habitude d’inscrire le mot « nobody » sur ses murales. « Cela fait contraste, parce que dès que les gens qui voient la murale se demandent qui est cette personne, le mot nobody n’a plus de sens », dit-il.

En français, l’artiste s’est amusé du double sens qui résonne dans le mot personne, qui désigne à la fois personne et une personne. Une personne que l’on connaît et que l’on suit.

Dans l’histoire, les gens qui ont eu le droit d’être peints en murales étaient des rois ou des politiciens. Très tôt, nous sommes tous confrontés à l’idée de “devenir quelqu’un”. Je veux montrer des gens qui ne correspondent pas à cet idéal.