Expositions - Mise en vue inspirée

Valérie Blass, Comment se tenir, 2006. Collection BNBAQ.<br />
Photo: Bettina Hoffmann Valérie Blass, Comment se tenir, 2006. Collection BNBAQ.

L'exposition Chimère/Shimmer a de quoi séduire. Le titre en dévoile le mode opératoire: entre «chimère» et «shimmer», une traduction imparfaite qui profite plutôt d'un glissement de sens et de son, évoquant des bêtes fantastiques et des chatoiements de lumière. Ces phénomènes, la commissaire invitée, Anne-Marie Ninacs, les a retrouvés dans la production de 17 artistes pour cette plus récente exposition des œuvres d'art contemporain et actuel de la collection du Musée national des beaux-arts du Québec.

Le thème s'avère propice à des regroupements inédits entre des figures de la modernité et des pratiques actuelles, formulant sur les unes et les autres une lecture qui joue souvent sur les affects. On retrouve la sensibilité avec laquelle travaille habituellement Anne-Marie Ninacs, qui soulève ici, avec les oeuvres, des questions touchant la mort ou la précarité de notre rapport au monde, à la vie et à nous-mêmes. Cet horizon de réflexion a pour amorce la vidéo Shimmer (1995), de Nelson Henricks, qui donne son titre également à l'exposition.

Le personnage joué par l'artiste se livre à un dialogue avec sa conscience, exposant par la narration et des actions banales les incertitudes qui le travaillent, engageant son identité et, de ce fait, ses relations à autrui. Les questionnements du personnage persistent au fil du trajet de l'exposition. D'abord, cette entrée en matière est forte et prégnante, puis la dimension sonore captive dès l'entrée. Plus loin, d'autres oeuvres se manifestent par le son, entraînant même une judicieuse contamination dans l'espace, notamment avec l'oeuvre de Valérie Blass qui soulève sans relâche la curiosité du visiteur.

Interrelations

Malgré le caractère hétérogène des pièces choisies, tant par leur iconographie que par leurs matériaux, les «résonances», comme les désigne la commissaire, se font sentir aisément entre les oeuvres. En face-à-face avec la vidéo d'Henricks, l'oeuvre de Betty Goodwin matérialise dans un pendule de bronze l'interrogation de la poétesse Carolyn Forché, «Do you know how long it takes for any voice to reach another?», pour évoquer ce qui passe, ou non, entre les corps. Le souvenir des chambres à gaz en photographie chez Peter Krauz, mieux connu pour sa peinture, et l'incessant recommencement traité dans la vidéo Les Vases communicants (1991-2001), de Claire Savoie, font écho, par leur motif, à la fois à Goodwin et à Henricks en les enrichissant mutuellement.

Dans ce contexte, les surfaces abstraites de Françoise Sullivan et de Fernand Leduc sont fort à propos, se révélant tour à tour comme des espaces de lumière et de couleur refusant l'apparence mimétique du monde pour franchir d'autres fenêtres, ouvrant plutôt sur le souvenir des amis peintres disparus et sur l'inconscient. Le plaisir pris à fouil-ler des yeux la matière picturale est également suscité par un tableau d'Angèle Verret dont la caractéristique est de savoir tromper le regard en faisant surgir de l'obscurité les chatoiements de la lumière.

De lumière, il est aussi question dans le film de Patrick Bernatchez, I Feel Cold Today (2006-2007). Le désordre y est d'abord croissant, alors que des bureaux dévastés se voient envahis par une tempête de neige. Celle-ci gagne progressivement du terrain pour recouvrir l'espace et le mobilier de sa blancheur, signifiant la fin d'un monde visiblement issu du capitalisme. Le film culmine par le triomphe d'une lumière aux propriétés surnaturelles ou fantastiques. Cette oeuvre métaphorise une traversée des frontières qui pourrait bien aussi préparer le mouvement des vases communicants que la commissaire évoque dans l'exposition, d'abord par l'oeuvre du même titre de Claire Savoie et ensuite avec des photographies d'Alain Paiement.

Il s'agit d'une version réduite de l'oeuvre Parages composée de deux vues, à savoir celle d'un puits de lumière et d'un sous-sol. Les oeuvres sont dos à dos, sur les pans opposés d'un même mur, suggérant la communication de l'un à l'autre, de la lumière à la noirceur, du regard tourné vers le ciel au regard tourné vers les profondeurs de la terre ou, précise le cartel, de la quête d'absolu à la prise de conscience de notre finitude. Ainsi, la mise en place des oeuvres rend même poreuses les composantes architectoniques de la salle d'exposition, de sorte que sont soulignées les interrelations entre les oeuvres.

Dédoublement

Pour cette raison, même si Double Brouillard, un film de Pascal Grandmaison datant de 2007, arrive en dernier dans le trajet de l'exposition, il n'est nullement cantonné à cette position. Le film montre un personnage silencieux marchant dans l'atmosphère glauque d'une banque désertée; il semble autant interloqué par lui-même que par les lieux. Au moyen de différents jeux formels, se forge l'idée que le personnage se trouve confronté à son double, dédoublement que le décor relaie notamment à travers des vues en miroir. De surcroît, le personnage, au bout d'un temps, revient sur ses pas sans que l'action ait trouvé de dénouement. L'effet d'angoisse, suggéré en grande partie par la musique, prend alors forcément le dessus.

Comme le protagoniste de ce film, le visiteur doit ensuite rebrousser chemin. Il doit retraverser les salles d'exposition, mais sûrement pas dans le déplaisir et l'inquiétude. Il devra se départir un peu, toutefois, de ce qu'il croyait avoir bien perçu pour s'exposer à nouveau aux oeu-vres. Déjà, il y aura celles qu'un premier tour aura négligées, peut-être celles qui donnent à voir des bêtes fantastiques et qui ont donné au titre en français sa justification.

Le singe, un bonobo est-il écrit plus précisément, de Valérie Blass, fait bonne figure dans ce bestiaire. L'animal en peluche se tient sur un socle en fixant une vidéo où une étrange sculpture animée lui apprendrait Comment se tenir (2006) en lui renvoyant sa posture rectiligne. Tout près de là, l'animal sculpté par Massimo Guerrera a l'apparence familière du chien, mais sans plus. Avec son dentier, ses poils humains et ses pattes tordues, il incarne un souvenir déformé et cristallise par défaut un traumatisme d'enfance. Il faut souligner finalement la présence des figurines de Nick Sikkuark qui, sous l'appellation de chaman ou d'esprits (de l'insecte, du caribou ou de l'oiseau), évoquent avec humour et brio les énergies vitales de la nature.

Commissaire invitée


Le mérite de cette exposition — qui réunit aussi, et non les moindres, des oeuvres de Sylvain Bouthillette, de Geneviève Cadieux, de Pierre Dorion et de Karilee Flugem — se loge dans sa capacité à faire dialoguer les oeuvres entre elles, à les extraire de leur contexte de présentation habituel sans toutefois les trahir. Le parcours se décline par de fines opérations d'éclairage réciproques entre les productions, grâce au regard porté par la commissaire, qui insiste sur cette veine de l'existence où l'absurde a parfois sa place.

Il y a tout lieu de voir, dans les vertiges et les incertitudes évoqués par la commissaire autour des oeuvres, des expériences qu'elle cherche à faire siennes. Il s'agit également de la poursuite de ses projets antérieurs, notamment de l'exposition Avancer dans le brouillard ayant été présentée dans le même musée en 2004. Anne-Marie Ninacs était alors con-servatrice de l'art actuel, poste qu'elle a occupé de 2002 à 2006. Elle y revient aujourd'hui à titre de commissaire indépendante dans un rôle que les établissements muséaux prisent de plus en plus: une carte blanche pour travailler avec les oeuvres de la collection. Cette stratégie a peut-être quelque chose d'opportuniste, elle met en valeur la collection muséale, mais elle reconnaît surtout le potentiel de la relecture et l'importance de la réception à travers le geste d'exposition et de sa relance du sens.

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Collaboratrice du Devoir