L’humanité vide les océans plus vite que prévu

Même si on sait déjà que la surpêche mondiale menace des ressources essentielles pour l’humanité, il semble que le portrait actuel ne soit pas fidèle à la réalité. En fait, une nouvelle étude scientifique publiée mardi dans la revue Nature conclut que les captures de poissons sont nettement sous-estimées et que le déclin des stocks mondiaux est plus important que prévu.

 

Deux chercheurs réputés de l’Université de Colombie-Britannique ont ainsi mis en commun des données émanant non seulement des statistiques officielles compilées par l’Organisation des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO), mais aussi d’autres données provenant de différents pays, de la littérature scientifique et de diverses expertises. La justesse de leur travail a d’ailleurs été reconnue mardi par la FAO.

 

Or, ce qu’ils ont découvert est pour le moins inquiétant pour l’avenir des pêcheries mondiales, mais aussi pour les millions d’êtres humains qui en dépendent. En comparant les données des dernières décennies de la FAO avec les résultats de leurs travaux de recherche, ils ont constaté que l’organisation onusienne a systématiquement sous-estimé le volume de poissons pêchés chaque année.

 

Par exemple, la FAO estime que les prises mondiales ont connu une croissance marquée entre 1950 et 1996, atteignant un sommet de 86 millions de tonnes en 1996. Or, les chercheurs Daniel Pauly et Dirk Zeller évaluent plutôt le volume total pour 1996 à plus de 130 millions de tonnes. Cela équivaut à une sous-estimation de 53 %.

 

Qui plus est, toujours selon la FAO, les captures ont par la suite stagné, puis « reculé lentement », pour atteindre 77 millions de tonnes en 2010. L’étude publiée dans Nature estime plutôt les prises à 109 millions de tonnes pour l’année 2010, soit une différence de 30 %. Les chercheurs constatent d’ailleurs que le recul estimé par la FAO est trop faible. Entre 1996 et 2010, l’organisation évoque une baisse moyenne de 0,38 million de tonnes par année, alors que les scientifiques de l’Université de Colombie-Britannique l’évaluent à 1,22 million de tonnes annuellement.

 

Données partielles

 

Au final, il apparaît que la communauté internationale évalue très mal la disponibilité, mais aussi l’épuisement rapide de ressources essentielles pour des millions de personnes (près de 2,6 milliards consomment couramment des protéines issues des produits de la mer, selon l’ONU). « C’est comme si le monde effectuait des retraits à un grand distributeur de poissons, en ne sachant ni ce qui a été déjà retiré ni ce qu’il reste », résume Daniel Pauly, qui a codirigé cette étude menée avec plusieurs collaborateurs.

 

Comment cela est-il possible ? Plusieurs facteurs sont pointés du doigt par les chercheurs. Les statistiques établies par la FAO à partir de données fournies par 200 pays sont évidemment de qualité inégale. Mais surtout, la majorité des États ne tient pas compte de la pêche artisanale, de celle menée pour la simple subsistance ou encore des prises accidentelles. Les prises non désirées, et le plus souvent rejetées mortes à la mer, représenteraient grosso modo 10 % de toutes les captures dans le monde. Dans le cas du recours à des techniques destructrices comme le chalutage, ce taux peut grimper jusqu’à 40 %.

 

Les statistiques onusiennes ne peuvent en outre évidemment pas tenir compte de la pêche illégale. Les diverses estimations disponibles indiquent qu’au moins 25 % de la pêche mondiale serait illégale ou non répertoriée. Selon la FAO, cette pratique « met en danger les conditions d’existence des populations dans le monde, menace les précieuses ressources marines et porte atteinte aux efforts réalisés et à la crédibilité des mesures de gestion ».

 

Effondrement en vue

 

La FAO a d’ailleurs reconnu mardi que ses données ne tiennent pas compte de tous les paramètres nécessaires au calcul. « Certains pays omettent les données des pêches artisanale, sportive et illégale, tout comme celles concernant les rejets, ce qui peut conduire à une photo erronée de l’état des pêcheries mondiales », a indiqué l’organisation dans un communiqué cité par l’Agence France-Presse, reprenant les chiffres de l’étude.

 

Reste le constat implacable que les océans ne pourront plus subir très longtemps la surpêche dont ils font les frais. Selon la FAO, de plus en plus d’espèces sont soumises à des pressions de pêches excessives. En fait, 80 % des espèces sont « pleinement exploitées » ou « surexploitées ». De ce nombre, au moins 30 % en sont au stade de l’effondrement total.

 

Preuve de l’hécatombe en cours, pas moins de 90 % des gros poissons ont disparu entre 1950 et 2010. On peut citer en exemple la morue, dont les stocks ont été réduits de 99 % dans certaines zones des eaux canadiennes jadis extrêmement poissonneuses.

 

Charles Latimer, responsable de la campagne Océans chez Greenpeace, se dit d’accord avec les conclusions de l’étude publiée dans Nature. Selon lui, il est toutefois difficile d’évaluer avec précision l’ampleur réelle de la surpêche, en raison du manque de données officielles, par exemple sur la pêche illégale. D’où l’importance d’accroître substantiellement les mesures de protection, afin d’éviter le pire au cours des prochaines années.

 

Au rythme actuel, l’effondrement des pêcheries mondiales pourrait survenir d’ici quelques années, prévenait dès 2010 le Programme des Nations unies pour l’environnement.

25 %
Au moins le quart de la pêche mondiale serait illégale ou non répertoriée. 
80 %
C’est la proportion des espèces «pleinement exploitées» ou «surexploitées». De ce nombre, au moins 30 % en sont au stade de l’effondrement total.
  • André Roux - Inscrit 20 janvier 2016 07 h 40

    l’équilibre, c’est la foi!

    L’humain causera probablement la prochaine extinction de masse et dire que ces gens sont beaucoup plus préoccuper par les religions.

  • Daniel Bérubé - Abonné 20 janvier 2016 13 h 00

    La cause ?

    Il n'y en a qu'une: l'industrialisation. Cette... "découverte" de l'homme lui a donné une puissance que l'on pourrait qualifier de surhumaine, et l'homme n'y était pas prêt. Ce dernier a évolué beaucoup plus vite au niveau des sciences et de la technologie que de la morale, l'éthique.

    En d'autre terme, l'homme n'avait pas encore la sagesse nécessaire pour posséder cette force et cette puissance. Chose certaine, il nous faut aussi reconnaître que ce n'est pas tout les hommes qui sombre dans ces folies, mais il n'est pas nécessaire que tout les résidents d'un immeuble soient pyromane pour mettre tout un quartier dans la rue... ça n'en prend qu'un !

    • Jean-Yves Arès - Abonné 21 janvier 2016 11 h 05

      Très bon point que de pointer l'industrialisation, ce qui du coup pointe l'amélioration technologique et la capacité qui en découle de perturber l'équilibre établie sur des millénaires.

      Mais pour vider les océans ça prend la participation de biens du monde, et on a pas mal tous une responsabilité a la chose, ne serait-ce que par notre indifférence.

      En tête de liste d'une humanité qui serait plus sage on devrait retrouver la conscience de la nécessité du contrôle démographique. Et ce n'est vraiment pas parti pour ce faire avec le politique qui y voit la planche de salue de la richesse, et qui ne carbure qu'a la foi en la croissance.

  • Denis Paquette - Abonné 20 janvier 2016 13 h 44

    Nous n'avons plus maintenant que d'en faire notre deuil

    N'étais-ce pas prévisible avec la facon dont le monde est mené, monsieur Daniel vous avez tout a fait raison, les thecniques ont évolués plus vite que l'éthique, et surtout ce n'en prend que quelques'un, 1 %, c'est amplement suffisant, le drame c'est comment maintenant inverser ce mouvement, combien de fois ai-je entendu dire si dieu nous donné ce talent pourquoi ne pas le développé, voila le résultat, même le vartican n'y a vu que du feu, vous voulez savoir ce que j'en pense, ce talent, c'est ce qui est en train de détruire le monde

  • Claude Coulombe - Abonné 20 janvier 2016 16 h 46

    Des méduses au menu...

    Il semble bien que l'on triche avec les statistiques sur la surpêche mondiale. Tricher... Rien d'étonnant! Préparons-nous à manger des méduses... s'il en reste...

    L'article original dans Nature

    http://www.nature.com/ncomms/2016/160119/ncomms102