Le musée Pointe-à-Callière présente le premier lieu d’établissement de Montréal de 1642

On ne voit qu’une partie des fondations, peut-être 30%. Tout est blanc, calme, ouvert et éclairé dans la salle du musée Pointe-à-Callière.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir On ne voit qu’une partie des fondations, peut-être 30%. Tout est blanc, calme, ouvert et éclairé dans la salle du musée Pointe-à-Callière.

Le musée Pointe-à-Callière inaugure, à l’occasion des célébrations du 375e anniversaire de Montréal, une vaste salle où, sous un plancher de verre suspendu, se trouvent conservés les restes fragiles du fort Ville-Marie, première implantation permanente des colons installés sur l’île en mai 1642. Les visiteurs, sans avoir à se croire supérieurs au passé qu’ils foulent symboliquement, sont invités ainsi à regarder sous leurs pieds un passé dont la connaissance a beaucoup été refoulée ces dernières années.

On parvient à ce nouvel espace en empruntant une immense canalisation d’égout du XIXe siècle. Là règne un éclairage tamisé savamment étudié qu’habille une musique froide bien de notre temps. À marcher seul, on se prend là à imaginer surgir à tout moment une figure d’épouvante.

Et voici ce lieu fondateur, celui du fort Ville-Marie édifié sur cette « place royale » identifiée déjà par Samuel de Champlain en 1613. On ne voit qu’une partie des fondations, peut-être 30 %. Tout est blanc, calme, ouvert et éclairé, selon les normes minimalistes de ces chapelles nouvelles que sont devenus les musées.

 

Les colons

Qui sont les gens qui ont vécu là après avoir cru bon traverser l’Atlantique pour y parvenir ? On connaît les noms de 23 parmi 49 identifiés. Mais leur nom au fond importe moins que leurs fonctions : un boulanger, un chirurgien, un matelot, un maçon, un menuisier, un charpentier…

Dans les précieuses Relations des Jésuites, on dit que les Montréalistes, comme on appelle alors ces colons, sont tous venus de « pays » différents. Le pays d’un individu est alors sa ville, sa maison, sa famille. Ce n’est qu’à compter du XIXe siècle surtout que ces figures des commencements du fort Ville-Marie seront en quelque sorte ennoblies par une écriture de l’histoire vouée à fonder un roman national savamment tissé de gloires édifiées sur un passé recomposé.

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir

Le projet de Ville-Marie était au départ religieux. Les cloches de Montréal, la ville aux cent clochers, ont sonné longuement au matin du 17 mai 2017 afin de le rappeler. Pour célébrer le 375e anniversaire de la ville, le musée de Pointe-à-Callière a fait fondre en France une cloche installée dans les hauteurs de son nouveau bâtiment. Les noms de Paul Chomedey de Maisonneuve et de Jeanne Mance sont gravés sur cette cloche. De cette missionnaire, le maire Coderre disait au matin de ce 17 mai qu’elle avait fait preuve de « leadership », certainement une valeur de notre présent dont le passé ne faisait pas son carburant premier. En entrevue au Devoir la veille, la directrice du musée disait : « Il faut prendre garde d’interpréter l’histoire avec nos valeurs contemporaines. »

Une enfant

D’un tel projet de colonisation, fruit d’une volonté partagée, il est délicat bien sûr d’attirer l’attention sur une figure en particulier. Mais comment ne pas être intrigué, à tout le moins, parmi cette poignée de gens venus là au péril de leur vie, par l’existence de cette petite fille de cinq ans qui s’y trouve ?

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir

Elle s’appelle Mathurine, cette enfant. Ses parents ont traversé l’Atlantique avec leurs quatre petits. À quoi joue une gamine de cinq ans dans l’enceinte d’un fort dont la première palissade, édifiée en 1642, est composée de petits troncs d’arbres de quelques centimètres de diamètre trouvés à proximité ?

On imagine la petite nouer des contacts avec des enfants autochtones de son âge, lesquels suivent leurs parents dans ce curieux établissement. Louise Pothier, conservatrice du musée Pointe-à-Callières, rappelle que les Français sont plutôt ouverts. Ils apprennent les langues autochtones et cherchent à nouer des liens.

Les contacts avec les autochtones sont nombreux. Et parfois douloureux.

Le 9 juin 1643, des colons se font massacrer devant le fort. La situation est tendue. La tension monte. On connaissait bien sûr d’avance les risques que courent ces colons. Leur espérance de vie est faible. Une nouvelle palissade est construite à compter de l’automne, cette fois selon les indications d’un expert. Le fort est agrandi. Il compte bientôt des bastions pour loger de petits canons qu’on a déjà entendu tonner lors de la première inauguration l’année précédente.

Il faut prendre garde d’interpréter l’histoire avec nos valeurs contemporaines

 

Lorsque les tensions se calment, la famille Godé de la petite Mathurine se voit offrir un terrain pour s’établir plus haut, près de l’actuelle église Notre-Dame. Mais les Sulpiciens vont les chasser de là pour utiliser le terrain aux fins de la construction de leur jardin et de leur séminaire. Manque-t-on déjà à ce point d’emplacements pour construire sur l’île ? En fait, Montréal fait vite l’objet d’une planification de son développement élaborée sous forme de plans : on voit tout de suite grand.

Suivre le destin à peu près anonyme de cette petite Mathurine ouvre les yeux sur un monde dont nos regards se sont détournés. On ne parle pas d’elle en particulier dans ce nouvel espace du musée Pointe-à-Callières. Pourtant, elle se trouve en quelque sorte derrière chacun des objets fragiles retrouvés sur ce site : pointes de flèche, fragment de canon de pistolet, balles de plomb, tête de pipe amérindienne (les Blancs ne fument pas tellement encore), tessons de faïence au bleu royal, dé à coudre, objets façonnés par un forgeron capable d’utiliser une matière fruste locale, perles de verre colorées destinées au troc. Plusieurs couteaux. Pas de fourchette. On n’en utilise pas encore pour manger à table.

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Pointes de flèches trouvées sur le site de la fondation de Montréal

Tête coupée

Mathurine Godé est mariée à un notaire, Jean de Saint-Père. Elle a 14 ans. Lui en a 33. De lui, elle donne naissance à deux enfants. Mais le 25 octobre 1657, son mari, son père et un ami sont tués l’un après l’autre à l’arquebuse par un groupe d’Iroquois qu’ils venaient pourtant de recevoir chez eux. Le mari de Mathurine est alors décapité et sa tête emportée au loin. Plusieurs écrits mystiques de la Nouvelle-France racontent que cette tête coupée se mit alors à parler la langue de ses assassins afin de les prévenir au mieux du malheur qui serait désormais leur lot quotidien.

Comment survivre en ce pays sans la protection d’un ménage ? Mathurine va se remarier avec Jacques Lemoyne, en même temps d’ailleurs qu’un autre couple. Mariage double donc. Elle aura dix autres enfants encore, avant de mourir en couche, à l’âge de 36 ans. Telle est le destin d’une des toutes premières femmes de cet établissement colonial qu’est Montréal qu’il est loisible d’imaginer en déambulant devant des vitrines de la nouvelle salle de ce musée.

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir

Voici sous votre nez, des ossements d’ours, de pécans, de castors, d’orignaux, de chevreuils et d’autres bêtes sauvages encore. On en a trouvé plusieurs, tuées vraisemblablement à proximité. Les colons ont apporté d’outre-Atlantique des poules, du porc, des bovins. Beaucoup de porc sera mangé là, selon les indicateurs trouvés par les archéologues. L’alimentation apparaît très riche en poissons, en particulier le barbu de rivière. Juste derrière, la petite rivière Saint-Pierre doit beaucoup aider à vivre. À table, on aura du pain fabriqué grâce aux blés cultivés, mais aussi des haricots, du maïs, des courges, des pois, de petits fruits. L’inspiration amérindienne est évidente. Et l’alimentation des colons est « de loin supérieure » à celle qui constitue l’ordinaire des gens de leur condition en France, souligne Francine Lelièvre, la directrice du musée.

Pour l’inauguration de cette nouvelle portion du musée, une cassette a été placée dans la structure. Elle contient des mots de descendants des premiers colons, ceux de représentants autochtones, de communautés religieuses, du maire de Montréal. Les lettres ont toutes été soigneusement calligraphiées à l’ancienne, une écriture qui ne dit rien vraiment de notre présent, sinon cette capacité que les humains ont de s’imaginer sans cesse l’avenir au nom des images qu’ils se donnent du passé, quitte à devoir en perdre la tête.

5 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 18 mai 2017 04 h 27

    !

    "Dans les précieuses Relations des Jésuites, on dit que les Montréalistes... sont tous venus de « pays » différents. Le pays d’un individu est alors sa ville, sa maison, sa famille. Ce n’est qu’à compter du XIXe siècle ..."
    Faut arrêter de trafiquer les choses et de travestir les mots pour leur faire dire le contraire de ce qu'ils veulent dire !
    La vérité, c'est que si on avait demandé aux Jésuites en question, tout comme d'ailleurs aux tenants du savoir de l'époque et ce dans le monde entier, "De quels pays partent les colons pour aller vivre en Nouvelle-France, dite aussi Canada ?", tous sans exception auraient dit de France. Du Royaume de France et personne n'aurait dit "Du Perche, de la Champagne ou d'ailleurs".
    Vous croyez que par une figure de style pseudo-historique, quelqu'un pourrait sérieusement affirmer que les familles et les individus qui ont fondés la Nouvelle-Espagne, la Nouvelle-Angleterre, la Nouvelle-Hollande, etc ne sont pas partis de ces pays qui se nomment l'Espagne, l'Angleterre, la Hollande, etc ? Alors, pourquoi donc tenter par des raccourcis d'induire l'idée grotesque que la France n'a pas été le pays réel qui a fondé ce pays, devenu britannique par la force des armes et agrandi par les forces conjuguées du commerce et d'une continuité monarchique, qui se nomme le Canada ?
    En oubliant l'éthymologie et le sens des mots, à quoi jouent donc aujourd'hui Le Devoir et Monsieur Nadeau ?
    Pour les médias, y a-t-il donc d'organisé un concours à la plus habile désinformation ?
    Et si oui, quel en est donc le prix à gagner ?
    Tout le monde peut faire des erreurs d'appréciation, j'en conviens.
    Mais alors, pour justement éviter d'ennoblir les faits "par une écriture de l’histoire vouée à fonder un roman national savamment tissé de gloires édifiées sur un passé recomposé" pour servir à une idéologie politique, faut rectifier le tir pour éviter de participer à la désinformation ambiante générale qui marque tant notre époque...
    En particulier à Montré

    • Jean-Paul Carrier - Abonné 18 mai 2017 11 h 09

      Mon Pays:
      Il est très clair dans la Relation des Jésuites que les arrivants en Nouvelle-France venaient de la France.
      Au fil des récits, certaines villes sont mentionnées. En ces temps, cependant, il y avait plus important à écrire, lorsqu'on le pouvait, que de faire une généalogie. Le terme "pays" d'utilisation générique servait dans les écrits du temps pour désigner un endroit aussi petit que pouvait être une bourgade. Lorsqu'il s'agissait d'un migrant autre que de la France, c'est aussi bien indiqué.
      N'est-il pas dit dans l'énoncé que " Le pays d’un individu est alors sa ville, sa maison, sa famille." ( le Devoir). Je ne vois pas de controverse.

    • Gilles Théberge - Abonné 18 mai 2017 12 h 04

      J'ai trouvé étrange en effet cette information.

    • Michèle Cossette - Abonnée 18 mai 2017 12 h 15

      Alors pourquoi les Jésuites écrivent-ils dans les Relations que les colons viennent tous de pays différents, alors qu'il viennent tous de France?

      Les Relations ne sont pas des écrits d'aujourd'hui.

      "Les Relations des jésuites sont le recueil des correspondances entre les missionnaires de la Compagnie de Jésus envoyés en Nouvelle-France, et leurs supérieurs religieux de Paris. Les premières furent écrites dès 1616, mais elles seront régulièrement rédigées de 1632 à 16721. Ces relations comptent parmi les plus importantes sources d'information sur les peuples et l'histoire de la Nouvelle-France." (Wikipédia)

      C'est Nadeau qui a raison.

  • Denis Paquette - Abonné 19 mai 2017 13 h 32

    ils avaient une bonne connaisance des territoires et des saisons

    Il est évident que les amérindiens n'érigeaient pas leur village au sues et au vues de tout le monde, ce que nous appelons aujourd'hui des villages étaient surtout des lieux ou se rencontrait les différentes tribues, et ou s'échangeait les différents produits, ce qui expliquerait leurs situations géographiques, en fait, je crois que les amérindiens se déplacaient beaucoup car leur savoir en était un de la connaissance des différentes montaisons, ce que font encore aujourd'hui, les amérindiens, n'étaient pas sans savoir que les bateaux venus d'ailleurs transportaient toutes sortes de marchandises enfin il avaient une bonne connaisance du territoire et des saisons