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    Éditorial

    Le français au travail: l’objectif de la loi 101 s’éloigne

    Robert Dutrisac
    1 décembre 2017 |Robert Dutrisac | Québec | Éditoriaux

    Coup sur coup, l’Office québécois de la langue française (OQLF) et Statistique Canada ont dévoilé des données sur les langues de travail, données qui convergent malgré des méthodologies différentes. Le français comme langue de travail se maintient au Québec, mais son usage se marie de plus en plus avec celui de l’anglais, ce qui est particulièrement marqué dans la région de Montréal. On peut faire dire bien des choses aux statistiques, mais certainement pas que le français progresse, comme Philippe Couillard l’affirme pour justifier l’inaction de son gouvernement.


    Statistique Canada a publié mercredi les données du recensement de 2016 sur la langue de travail. Elles ont donné lieu jeudi à des échanges relevés entre Philippe Couillard et Jean-François Lisée. « Est-ce que c’est l’avenir qu’il veut pour le Québec, le bilinguisme dans tous les lieux de travail ? » a demandé le chef de l’opposition officielle au premier ministre.

     

    Lorsqu’il est question de langue, Philippe Couillard ne manque pas d’accuser ses adversaires de « présenter la situation comme une catastrophe ou une crise », ce qu’il a répété jeudi.

     

    Le premier ministre a raison, il n’y a pas de crise ou de catastrophe décelable dans les données dévoilées par Statistique Canada, des termes que le chef péquiste n’a d’ailleurs pas employés. Il n’y a pas non plus de crise pour la grenouille qui baigne dans l’eau d’une casserole sous laquelle on a allumé le feu.

     

    À l’échelle du Québec, il n’y a pas de recul du français comme tel — pas de progrès notable non plus — puisque 94 % des Québécois utilisent toujours le français au travail, au moins régulièrement (c’est-à-dire avec l’anglais). C’est le chiffre qu’a retenu Philippe Couillard. Mais ce que les données montrent, et que confirme également l’étude de l’OQLF, c’est que de plus en plus de personnes travaillent dans les deux langues, surtout à Montréal.

     

    Pour le premier ministre, c’est une évolution parfaitement normale. « Ce sera de plus en plus fréquent dans l’économie globalisée », a-t-il dit. Il a même cité Camille Laurin qui a déjà affirmé : « Il n’a jamais été question dans la loi d’imposer le français comme seule langue de travail. »

     

    Comme pour les statistiques, on peut faire dire bien des choses aux morts. Ce qui est certain, c’est que jamais Camille Laurin n’aurait cautionné une généralisation du bilinguisme au travail. Il ne l’avait pas fait pour l’affichage commercial quand le bilinguisme fut introduit en 1993 à la suite d’un jugement de la Cour suprême, un de ces charcutages de la loi 101 salués par Philippe Couillard. Pour Laurin, l’acceptation de l’affichage bilingue relevait « d’une longue habitude de la soumission », un réflexe de « colonisé ». Le premier ministre devrait faire attention aux sources qu’il cite.

     

    Il faut rappeler que la Charte de la langue française visait à faire du français « la langue normale, habituelle de travail, de l’enseignement, des communications, du commerce et des affaires ». Et si la loi 101 prévoyait des exceptions, afin de permettre à une entreprise d’exiger de certains employés une connaissance de l’anglais pour communiquer avec des clients anglophones au Québec ou étrangers, l’esprit de la loi 101, c’est qu’au sein de cette entreprise, cela devait se passer en français.

     

    Quarante ans après l’adoption de la loi 101, ce serait mentir que d’affirmer que cet objectif de faire du français la langue « normale, habituelle » est atteint. Montréal, la deuxième ville française au monde — un titre que nous contestent quelques villes d’Afrique, d’ailleurs —, est en fait une ville bilingue, moins anglaise qu’elle ne l’était en 1977, mais bilingue tout de même.

     

    L’anglais n’est pas une langue étrangère, souligne Philippe Couillard. On aura compris. Le chef libéral soutient que son gouvernement applique la loi 101. Une bonne loi, une fois que les tribunaux l’eurent modifiée, a-t-il dit. Mais il ne veut pas en promouvoir l’esprit. Ainsi, les employeurs peuvent continuer d’exiger à l’embauche que leurs futurs employés soient bilingues, et ce, sans se justifier, même si la loi le leur demande, car cette disposition est inapplicable. Les entreprises de moins de 50 employés peuvent continuer à fonctionner en anglais même si les Québécois ont le droit de travailler en français. Plutôt que d’améliorer la loi 101 pour lui permettre de tendre vers l’objectif que lui a fixé le Dr Laurin, Philippe Couillard préfère ne rien faire et laisser la « bilinguisation » du travail progresser sans entrave, nécessaire et inévitable transformation du Québec à ses yeux.













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