Dépasser les populismes de gauche comme de droite

L'écrivaine Djemila Benhabib 
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L'écrivaine Djemila Benhabib 

Réplique au texte de Gabriel Nadeau-Dubois publié dans Nouveau projet, que Le Devoir avait repris le 11 avril.

Les démocraties vivent, désormais, au rythme de grands chamboulements marqués par une reconfiguration du paysage politique avec un effritement des partis traditionnels et une montée des populismes. Ces derniers n’ont pas fait leur nid qu’à l’extrême droite du spectre politique, comme le prétend Gabriel Nadeau-Dubois, tant il est vrai que l’extrême gauche progresse, ici et là, en jonglant avec un certain populisme tout aussi néfaste pour la pensée politique et la démocratie que celui entretenu par l’autre extrême. D’ailleurs, ces deux postures sont loin de constituer des droites parallèles. Elles se rejoignent bien plus souvent qu’on ne le pense dans leur façon si singulière de nier les faits, de réécrire l’histoire, d’exalter le sentiment d’exacerbation des masses ou de vénérer la figure du chef. Passons sur ces omissions.

Dans le contexte qui est le nôtre, prétendre par exemple que le PLQ et le PQ, c’est du pareil au même, comme le fait à outrance le candidat de QS dans Gouin, ou accuser notre classe politique de trahison depuis les trente dernières années, s’inscrit typiquement dans le champ discursif du populisme de gauche. D’ailleurs, à ce chapitre-là, on serait tenté d’atténuer (un peu) la portée de ses fâcheuses déclarations en considérant qu’elles sont formulées par une « jeune » personnalité politique pas tout à fait rompue à l’exercice de la chose publique. Cette forme de tendresse à l’endroit d’un esprit vif a néanmoins ses limites à supposer qu’il existe, en politique, des traits bien plus détestables que l’impatience et l’emportement. Mais encore ? Le dogmatisme ! À lui seul, le dogmatisme, ce poison de la pensée, peut annihiler la fécondité d’une tête bien faite.

C’est de cela que souffre principalement l’analyse de Nadeau-Dubois. De ce fait, sa réflexion sur la montée des populismes qu’il examine depuis la seule lorgnette du néolibéralisme et de l’effritement, voire de l’effondrement de la classe moyenne est d’un simplisme renversant. Si tel était vraiment le cas, on aurait dû alors assister à des records électoraux des partis d’extrême droite dans des pays en grandes difficultés économiques comme l’Espagne, le Portugal, la Grèce ou l’Irlande. En fonction de la même logique, l’extrême droite ne devrait pas avoir d’ancrage — ou si peu — dans des pays qui jouissent d’une relative prospérité économique. Or, il n’en est rien. « Crise » ou pas crise, le populisme fait son chemin. Phénomène sans précédent depuis les années 1930, de la Suède à la Grèce, l’extrême droite se répand telle une forte vague d’un bout à l’autre de l’Europe et au-delà.

La droite en progression

Regardons brièvement ce qu’il en est. La présidentielle en Autriche, en 2016, a failli propulser au pouvoir le candidat du FPÖ (parti de la liberté), qui est passé tout près de devenir le premier chef d’État issu de l’extrême droite en Europe occidentale depuis 1945. Mais il n’y a pas que l’Autriche. En Suède et au Danemark, les partis d’extrême droite sont en constante progression depuis cinq ans, passant de 14 à 21 % dans les intentions de vote au Danemark et récoltant 13 % des suffrages en Suède, obtenant ainsi la balance du pouvoir. Aux Pays-Bas et en Suisse, les percées sont tout aussi importantes. Par ailleurs, l’extrême droite reste très marginale en Espagne et au Portugal alors qu’en Italie, les divers partis populistes ont mangé toute une volée lors des élections européennes de 2014. Dans plusieurs pays, cette mouvance obtenait entre 10 et 20 %. Aujourd’hui, dans trois d’entre eux, la France, l’Angleterre et le Danemark, elle atteint déjà entre 25 et 30 % des voix et, lorsque le système électoral à la proportionnelle le permet, des partis de ce giron de « l’extrême » participent à des coalitions gouvernementales. C’est notamment le cas dans les pays scandinaves. Alors, osons la question ! Si les conditions économiques s’amélioraient, les partis populistes disparaîtraient-ils pour autant ? Pas vraiment… La vocation des êtres dépasse largement l’Homo economicus. Là se trouve l’angle mort des nostalgiques de la lutte des classes.

Bien que l’extrême droite soit diverse, en témoigne le large spectre des partis qui la compose, sa matrice idéologique repose principalement sur deux axes : le rejet de Bruxelles, c’est-à-dire d’une certaine vision de l’Europe, plutôt bureaucratique, accusée d’éroder la souveraineté des États et des nations, et le refus de l’immigration notamment « extra-européenne », surtout musulmane, et celle des Roms.

Comment ne pas se rendre compte qu’en levant le nez sur la nation ou en diabolisant les débats sur l’immigration, l’islam — exactement comme le fait QS —, cette gauche communautariste fait le lit de l’extrême droite et participe au succès de l’idéologie rance du repli sur soi ? Son insupportable prêchi-prêcha sur le racisme et sa complaisance à l’endroit du totalitarisme islamiste tourne dans le vide. Il y a longtemps que le peuple s’en est détourné. Se saisir de ces enjeux cruciaux est la première responsabilité de la gauche. Rien n’est donc perdu d’avance, camarades !

37 commentaires
  • Jean Duchesneau - Abonné 21 avril 2017 03 h 11

    La gauche halal!

    Très bien dit Mme Benhabib, l'insupportable entêtement idéologique de QS est néfaste pour l'avenir de la nation francophone en terre d'Amérique. Votre propos rejoint celui de Pascal Bruckner qui, dans son dernier livre "Un racisme imaginaire" Caricature de "halal" une gauche en manque de clientèle délaissée par la classe ouvrière, Le prolétariat moteur de la lutte des classes. C'est, selon Bruckner, un penseur de la gauche qui a vu en l'Islam intégriste une nouvelle manière de s'attaquer au capitalisme. La direction que prend GND démontre qu'il est sorti de l'université avec quelque "théorie"... mais lui manque l'École de la vie!

    • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 21 avril 2017 11 h 05

      @ J Duschesnau
      Je ne suis pas sûr que madame D. Benhabib appréciera le voisinage de P Bruckner qui combine religiosité et positions de droite. P Bruckner est un nouveau réactionnaire-identitaire qui a dit et écrit des choses justes sur l'utilisation abusive du mot "islamophobie", mais de là en faire une référence il y a plus qu'un pas à franchir.

      Pierre Leyraud

    • Jean Duchesneau - Abonné 21 avril 2017 15 h 41

      Alors quoi M. Leyraud! L'étiquetage de "réactionnaire" que vous faites de Bruckner et sans doute de Finkielkraut et de Mathieu Bock Côté me semble Provenir de cette gauche dite inclusive. Il y aurait eu le courrant dominant et naturel d'une gauche drapée dans le voile pur de toutes les vertus puis un courant de réactionnaires de droite opposé au progressisme. Durant la course à la présidence française, il devient de plus en plus évident que les vieilles étiquettes gauche-droite ne veulent plus rien dire lorsqu'il est question d'identité nationale. Je suis tout à fait convaincu qu'on peut être à la fois progressiste au plan social et conservateur au plan identitaire. Ce que fait QS et ses semblables, c'est de l'appropriation idéologique!

    • Jocelyne Lapierre - Abonnée 21 avril 2017 17 h 17

      M. Leyraud, il est effectivement imprudent de n'avoir qu'une référence pour développer sa propre opinion et perspective sur le monde. Par contre, M. Bruckner est une des références de plusieurs observateurs de l'islamisation et de la déconstruction des nations occidentales.

  • Michel Lebel - Abonné 21 avril 2017 03 h 44

    Dogmatisme!

    Gabriel Nadeau-Dubois: une pensée dogmatique, donc aussi simpliste. Il énonce des énormités avec une telle assurance! Ce qui est le propre de tout populiste, de gauche ou de droite.

    M.L.

  • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 21 avril 2017 07 h 10

    Du simplisme et des oublis !

    Outre le fait que les rapprochements simplistes entre le populisme de droite et de gauche constituent en eux même une façon de nourrir le populisme ( M.Le Pen et J.C. Mélenchon ce n'est pas pareil !) il est assez sidérant de ne pas voir mentionner dans le texte de D Benhabib le rôle important jouée par la méfiance assez généralisée envers les professionnels de la politique et par le comportement des partis politiques "traditionnels". Le mot "trahison" n'est sans doute pas le bon mot pour décrire le fonctionnemenent normal du monde de la politique tel qu'on le connaît, parlons plutôt des promesses non tenues, du favoritisme , du copinage, des reniements...et cela sans parler de politiques qui visent d'abord à reproduire le système en place .Moins surprenant de la part du PLQ qui a toujours ouvertement défendu les intérêts du systéme alors que le PQ, du moins à ses débuts comme parti de gouvernement, portait des espoirs de changements rapidement décus par la suite( vous vous souvenez de la loi 111?). Tous les populismes sont anti-élites et anti-systémes et sous couvert "donner la parole au peuple" pensent avoir trouvé le remède aux maux de nos sociétés en confondant les symptômes et les causes. Ce qui est remis en question ce n'est pas l'Europe mais c'est l'Europe néo-libérale.
    Même si la lutte contre le racisme et contre le totalitarisme sont des enjeux importants, il me semble que pour la gauche les enjeux cruciaux sont les enjeux politiques et économiques liés au type de société que nous voulons construire. Replacer la question sociale au centre de nos débats.Le PQ a toute une petite revolution a faire en lui-même et QS aurait intérêt à arrêter de confondre morale et politique .

    Pierre Leyraud

  • Pierre Desautels - Abonné 21 avril 2017 07 h 30

    C'est n'importe quoi.

    "Comment ne pas se rendre compte qu’en levant le nez sur la nation ou en diabolisant les débats sur l’immigration, l’islam — exactement comme le fait QS —, cette gauche communautariste fait le lit de l’extrême droite et participe au succès de l’idéologie rance du repli sur soi ?"

    C'est totalement faux. En octobre 2013, Françoise David présentait le premier projet de loi dans l'histoire du Québec pour une charte de la laïcité, surnommé le "projet de loi Parizeau" car il reprenait les grandes lignes de ce que celui-ci avait énuméré. Entre autres, dans ce projet de loi :

    – inscription de la neutralité religieuse de l’État dans la charte des droits et libertés du Québec

    – interdiction de faire du prosélytisme sur le lieu de travail

    – encadrement et balises des accommodements religieux pour faciliter la tâche des administrateurs publics

    – affirmation de l’égalité homme-femme

    – obligation de donner et recevoir les services de l’État à visage découvert, y compris dans les écoles et les établissements de santé (QS inscrit une exception pour les services de santé urgents, lorsque la vie est en danger).

    On connait la suite. Son parti, pour lequel elle s'est présentée aux élections de 2014, a refusé tout compromis. Sans cet acharnement du PQ et sa soif de populisme qui allait, selon eux, les porter majoritairement au pouvoir, nous aurions une charte de la laïcité aujourd'hui, car les positions de QS et de la CAQ etaient similaires.

    Avant d'accuser le jeune GND, qui lui fait une peur bleue, Madame Benhabib devrait refaire ses devoirs.

    • Benoit Toupin - Abonné 21 avril 2017 11 h 26

      Est-ce que Madame Benhabib craint le jeune GND ou le populisme de certaine de ses positions?

      Cette dame combattante malgré les menaces et les risques que l'intégrisme idéologique pose sur sa route, ne recule jamais; elle craint essentiellement les dogmes qui minent la discussion et la liberté d'expression.

      Pour ce qui est de votre critique de la charte de la laïcité que vous associez à du populisme à des fins électorales, vous omettez évidemment de dire qu'il s'agit d'un projet inachevé qui se serait probablement terminé par une loi assez près de ce que vous appelez "le projet de loi Parizeau. Oui je spécule... Et notez que la position du PQ est différente aujourd'hui et que Monsieur Lisée s'est entouré de conseillers sur la question de l'intégration des nouveaux arrivants.

      Oui la prise de position, où le nécessaire équilibre entre l'écoute critique et la complaisance n'est pas clairement démontré, suscite le repli vers des solutions tranchées et souvent simplistes que la droite populiste propose. C'est probablement ce que Monsieur Couillard entretient, espérons inconsciemment, pour promouvoir sa vision multiculturelle.

      Si nul parti ou groupe politique n'est exempt de populisme occasionnel, la liberté d'expression, l'analyse, la connaissance et la discussion sans tabou ou "tabouisation" sont les meilleurs moyens de prévention contre les solutions simplistes et improductives que tout dogmatisme peut proposer.

      Nul parti ou groupe politique n'est exempt de quelques dogmes, mais ceux qui savent poser leurs actions sur un certain savoir vérifiable et sur des principes de bien commun comme l'égalité et la croissance personnelle des individus chercherons, à travers un plus large éventail d'options, celle qui convient le mieux.

      A cet égard le texte précédent de GND semblait figé dans la lutte communautaire plutôt que dans l'action politique fondé sur l'analyse de toutes les options.

    • Jean-François Trottier - Abonné 21 avril 2017 12 h 19

      M. Desautels,
      à chacun son n'importe quoi, le vôtre dépasse les bornes.

      À force d'arguties simplissimes, ici sur un seul cas bien précis, vous passez sous silence les accusations débiles de néolibéralisme envers le PQ auxquelles se livrent GND et de très, très nombreux partisans de QS, pas les moindres.
      C'est grossier.

      Démontrez l'ombre d'un instant que le PQ a tenté le moindrement de réduire l'État ou qu'il a promis des baisses d'impôt à tort et à travers selon le dogme néolibéral. Expliquez-moi ensuite pourquoi QS, avec les propositions que vous soulevez ici, peut prétendre être plus "tolérant". J'ai lu chez des "Cusistes" des accusations de racisme non réfutées, faut le faire!

      Le progamme de QS dit "nous considérons comme essentielle l’accession du Québec au statut de pays", et "l’intégralité de son projet de société (QS) ne pourra se réaliser que si le Québec dispose de l’ensemble des pouvoirs aux plans politique, économique et culturel", ainsi que "Le fédéralisme canadien est irréformable sur le fond.", toutes citations qui ressemblent énormément à ce qui se disait déjà au PQ en 1990 d'ailleurs, Vous datez.
      Alors, comment se fait-il que QS s'exclut totalement du moindre débat contitutionnel PUBLIC, tout comme il le fait journalièrement du débat sur les cultures contrairement à vos avancées ici sur UN SEUL CAS, sinon pour se garder les mains plus propres que propres et continuer à critiquer sans la moindre nuance tout ce qui bouge au Québec ?

      Ça s'appelle du second guest coaching, ou comportement d'ado en plein Oedipe.

      Vous avez le droit de choisir vos combats en tant qu'individu, en autant que vous restez dans les balises d'un minimum d'honnêteté intellectuelle.
      Si QS est vraiment un parti, ce dont je doute chaque jour, il a le devoir de se prononcer sur TOUT. Le silence est aussi une forme de populisme.

      D'autre part, le parcours de GND ressemble beaucoup trop à celui de Mario Dumont pour que je ne fasse pas le parallèle. Une petite gêne

    • Pierre Desautels - Abonné 21 avril 2017 15 h 55

      @Jean-François Trottier

      Mon Dieu, j'ai touché une corde sensible, il faut croire. Premièrement, pour le néolibéralisme, elle est trop facile, celle-là. Pendant son court règne, le PQ a poursuivi les mêmes politiques que le PLQ. Votre parti a annoncé ses couleurs avec le premier budget de l'austérité de Nicolas Marceau, décrié par la CSQ :

      "On continue à faire la lecture que l'éducation et la santé représentent une dépense plutôt qu'un investissement dans l'économie. Ça nous déçoit énormément ». De son côté, le Conseil du patronat, un club de libéraux et d'apôtres du néolibéralisme, a salué ce budget :

      « Le ministre (a tenu) compte des préoccupations exprimées par le milieu des affaires quant au contrôle des finances publiques et à la mise en oeuvre de conditions propices à l'investissement, ce qui mérite d'être souligné », a dit le président du Conseil, Yves-Thomas Dorval.

      De plus, l'obsession du déficit zéro, les attaques contre les assistés sociaux, l'aplaventrisme devant le lobby du pétrole (Anticosti) Port Daniel, toutes les hausses de tarifs si chères aux libéraux et j'en passe, ont tôt fait de convaincre les progressistes que ce parti, finalement, nous servait la même gestion que le PLQ. Il faudrait un sérieux coup de barre lors du congrès de septembre pour nous convaincre du contraire.

      Pour la question nationale, je regrette, mais avec trois députés, QS a réussi à en parler plus (et ce publiquement) que toute la députation du PQ qui cache honteusement son option depuis vingt ans. Et contrairement à ce que vous dites, Gabriel Nadeau-Dubois a débattu de tous les sujets d'actualité et continuera à le faire. La différence c'est qu'il n'est pas obsédé comme vous par la question identitaire, même s'il est capable d'en débattre avec une déconcertante facilité.

      Si un jeune de 26 ans comme GND subit déjà des attaques vicieuses des trois autres partis, c'est qu'il a la capacité de leur causer de sérieux dommages.

  • Jean-François Trottier - Abonné 21 avril 2017 07 h 34

    Dépasser ?

    Merci, madame Benhabib, pour ce rappel à la précision et à la nuance, qui sont en effet disparues du paysage.

    je veux simplement rappeler qu'on ne peut "dépasser" le populisme puisque justement il dépasse toutes les bornes à force de raccourcis et d' amalgames.

    On voit nettement qu'il y a une volonté de confusion dans un but probable de chaos de la pensée : plus on est tranchant, moins les mots expriment quelque chose!

    Le populisme passe pour une mode. Il me semble que c'est plutôt une anti-mode. À force de nous faire mentir par des spécialistes de la novlangue, et je parle carrément du PLQ des 15 dernières années qui dit très souvent le contraire de ce qu'il fait (quand il fait quelque chose), on finit par vouloir des paroles plus grandes que nature... et celles-ci deviennent des baudruches vides.

    En tout cas pour ma part il m'est de plus en plus difficile de garder mon calme devant les incompétents dogmatiques qui nous dirigent. Tout me dit que mes paroles ne dépassent pas la réalité.