Grandeur et misère de l’utopie bilingue au Canada

Les indicateurs statistiques d’une dislocation du Canada bilingue sont de plus en plus préoccupants, soulignent les auteurs. Les données du dernier recensement de Statistique Canada confirment un recul du français comme première langue officielle. 
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les indicateurs statistiques d’une dislocation du Canada bilingue sont de plus en plus préoccupants, soulignent les auteurs. Les données du dernier recensement de Statistique Canada confirment un recul du français comme première langue officielle. 

La coexistence des langues au Canada n’a rien d’une béate harmonie. L’horizon enviable d’une paix linguistique, que l’on ne cesse de contempler de nos jours, a peut-être fait perdre de vue cette évidence élémentaire, à savoir que les langues anglaise et française (et, faudrait-il ajouter, autochtones) évoluent ici dans des rapports de force politiques, elles sont en concurrence, elles se « chassent », de dire Jean Laponce. S’il en est ainsi, c’est qu’elles traduisent des projets sociétaux différents et même des conceptions distinctes du bien commun.

 

La question linguistique forme l’une des dimensions constitutives essentielles du Canada et structure l’historique de ses plus vives tensions. Ses fondements juridiques remontent au XVIIIe siècle et ses origines politico-intellectuelles au début du XXe, dans les débats sur la nature du régime fédéral engendré par la Constitution de 1867, qui demeure silencieuse, à quelques exceptions près, sur le caractère bilingue de la fédération. Ce sont surtout des nationalistes canadiens-français comme Henri Bourassa et Lionel Groulx qui mettront en avant l’idée qu’il faut dorénavant voir la Confédération comme le résultat d’un « pacte » entre deux « peuples fondateurs », égaux en droit et en privilèges, et donc foncièrement bilingues. […]

 

C’est durant les années 1960 que le régime linguistique canadien se cristallisera, dans la Loi sur les langues officielles (adoptée en 1969, révisée en 1988), puis dans la Constitution de 1982, ainsi que dans certaines provinces. Ce régime optait pour une version amoindrie du biculturalisme en votant une politique de bilinguisme officiel articulée à une politique de multiculturalisme. Dans ce cadre, la langue se dissociait de la culture et l’individu en venait à primer le principe de la communauté. On ne soulignera jamais assez cette savante ingénierie de Trudeau père qui, pour désamorcer le contentieux autour de la question nationale québécoise, a autonomisé les langues officielles par rapport à leurs communautés historiques sur la foi d’une justice géométrique. Mais un tel pari, fondé sur l’évidement culturel de la langue, pouvait-il être tenable ? Ne posait-il pas un sérieux affront à la dynamique propre des langues au Canada ? Au fondement de la législation linguistique canadienne réside une épineuse contradiction entre la reconnaissance des minorités linguistiques et la négation de leurs ancrages culturels, territoriaux et historiques significatifs. […]

 

[L]e bilinguisme officiel va bien au-delà d’une reconnaissance formelle d’égalité de statut entre deux langues. Il procède surtout d’un objectif sociétal en rupture avec le Canada de la dualité nationale, visant à refonder l’identité canadienne sur de nouvelles assises ainsi délestées du poids de l’histoire. Envisagé comme projet, le bilinguisme procède de l’intention universaliste et utopique du Canada de Trudeau père, c’est-à-dire celle d’un monde où l’arrachement des citoyens à leurs ancrages socio-historiques et mémoriels permettrait à terme de fixer un horizon de réconciliation.

 

[…] Le bilinguisme semble de moins en moins former une valeur centrale de l’imaginaire canadien. Les indicateurs statistiques d’une dislocation du Canada bilingue sont nombreux et de plus en plus préoccupants, comme nous le confirment les données du dernier recensement de Statistique Canada (2016) : recul du français comme première langue officielle et comme langue d’usage à la maison (notamment dans ses localités traditionnelles) ; progression minime du bilinguisme individuel à l’échelle canadienne depuis 40 ans ; émergence d’une nouvelle donne linguistique plurilingue dans plusieurs régions du pays. S’ajoute aussi le constat d’une érosion du statut et de la valeur mêmes de la dualité linguistique canadienne, dont la justification semble moins s’appuyer sur une histoire et une tradition particulières que sur un utilitarisme à « valeur ajoutée ».

 

Ces fondements sont aussi concurrencés par l’affirmation de nouvelles représentations politique et identitaire du Canada qui, tantôt comme nation redécouvrant son passé monarchiste et britannique (sous Stephen Harper), tantôt comme entité postnationale et cosmopolite (sous Justin Trudeau), se décharge peu à peu de sa vieille matrice dualiste. Ces mutations ne sont pas indifférentes au déclin de l’importance accordée à l’enjeu linguistique en lui-même, qui semble de plus en plus avoir cédé le pas à l’enjeu d’une plus large reconnaissance de la diversité identitaire et à celui d’une réconciliation avec l’autochtonie, qui structurent désormais le débat sur la question « nationale » au Canada.

 

[…]. Le bilinguisme, comme projet de société et lieu structurant de mobilisation politique, serait-il le reliquat d’une autre époque ? Connaîtrait-il une fin de cycle historique ? N’aura-t-il été, finalement, que le fait d’une génération ou d’une configuration sociopolitique de transition ?

Des commentaires ou des suggestions pour Des Idées en revues ? Écrivez à rdutrisac@ledevoir.com.

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue Bulletin d’histoire politique, volume 26, no 2.
 
6 commentaires
  • René Pigeon - Abonné 6 février 2018 10 h 49

    Le français devient l’équivalent moderne du latin et du grec pour devancer les élèves concurrents dans l’ascension sociale

    À la phrase :
    "S’ajoute aussi le constat d’une érosion du statut et de la valeur mêmes de la dualité linguistique canadienne, dont la justification semble moins s’appuyer sur une histoire et une tradition particulières que sur un utilitarisme à « valeur ajoutée » …"
    je propose d’ajouter le constat suivant :
    ... et sur l’ambition de devancer leurs concurrents dans l’ascension sociale en maitrisant le français devenu l’équivalent moderne du latin et du grec, fondements du cours classique d’antan qui servait moins à former des élèves cultivés qu’à sélectionner les candidats qui allaient accéder à l’université et aux emplois avantageux.

    Car les parents anglophones veulent que leur enfant apprenne le français pour que celui-ci relève un défi scolaire plus exigeant que le programme d’enseignement régulier et, ce faisant, qu’il soit admis dans une classe regroupant les élèves les plus doués, dans l’espoir que leur enfant réussisse mieux à l’université ou comme créateur d’entreprise.

  • Bernard Dupuis - Abonné 6 février 2018 10 h 50

    "Excusez-moi du mot anglais..."

    Le recul du français s’observe aussi dans des institutions destinées à promouvoir l’usage du français. Au plan fédéral, l’exemple de Radio-Canada est sans doute le plus flagrant. Quel sens donner à l’utilisation de plus en plus grande d’une expression telle que « comme on dit en anglais »? En effet, de plus en plus d’animatrices et d’animateurs ne cessent de faire mention du vocabulaire anglais. C’est la même chose pour les commentatrices et commentateurs. C’est comme si les francophones perdaient le vocabulaire français et adoptaient un vocabulaire anglais comme étant plus approprié.

    À long terme, on pourrait s’interroger sur l’avenir de Radio-Canada. Puisque le français y est en perpétuel déclin, ne devrait-on pas fusionner Radio-Canada et CBC? Ainsi, le personnel de Radio-Canada et ses invités n’auraient plus à se casser la tête à la recherche de son vocabulaire français et cela lui éviterait de continuellement nous dire « COMME ON DIT EN ANGLAIS… »? Cela leur épargnerait aussi le fardeau de s'excuser d'utiliser des termes anglais continuellement.

    Bernard Dupuis, 06/02/2018

  • Serge Lamarche - Abonné 7 février 2018 03 h 53

    Pas croyable!

    Ben oui, deux cultures. Pire, multiculture et on inclut les autochtones de plus en plus. De un, je ne crois pas l'assertion que le français recule. Pas du tout! Les chiffres exposés récemment dans ce même journal ne démontrent pas du tout ça. De deux, le bilinguisme s'étend de plus en plus. Avec les moyens de communications et de transports, voyager en esprit ou pour vrai est facile.
    «elles traduisent des projets sociétaux différents et même des conceptions distinctes du bien commun.»
    Il s'agit d'une façon différente de penser bien sûr. Mais s'excluent-elles? Les gens ne sont pas tous des pions sans cerveau. Aucune société, à ce que je sache, n'est pleinement satisfaisante pour tous ses sociétaires. Pas encore au moins. Alors si on n'est pas satisfait de l'une, on peut aller vers l'autre. Ou une des autres.
    Cet article simplifie à outrance et ne peut pas parvenir à des conclusions valables.

    • Jean-Charles Morin - Abonné 7 février 2018 16 h 23

      Je ne comprends absolument pas le sens de votre intervention, ni sa pertinence par rapport à l'opinion des auteurs, ni le jargon indigeste que vous employez pour la faire. En fait je n'ai aucune idée de quoi vous voulez parler et à quels "chiffres" vous vous référez. Un peu plus de rigueur serait salutaire pour structurer convenablement votre argumentaire.

  • Jean Lapointe - Abonné 7 février 2018 08 h 01

    Il faut que ce soit corrigé à tout prix.

    « On ne soulignera jamais assez cette savante ingénierie de Trudeau père qui, pour désamorcer le contentieux autour de la question nationale québécoise, a autonomisé les langues officielles par rapport à leurs communautés historiques sur la foi d’une justice géométrique.» (Dorais et cie)

    Les auteurs ont raison de dire qu'on ne soulignera jamais assez cette «savante» ingénierie de Trudeau père.

    Je n'arrive pas à comprendre comment il se fait qu' il n'y ait pas plus de gens qui aient dénoncé cette horreur.

    C'est complètement insensé que d'autonomiser les langues officielles par rapport à leurs communautés historiques.

    En faisant adopter une telle mesure Trudeau a décrété qu'il n'existait pas de peuple de langue française au Canada. En un trait de plume il nous a fait disparaître de la surface de la terre.

    Pour moi la seule façon de retrouver une existence réelle reconnue par la communauté internationale c'est de faire du Québec un pays indépendant de langue française. Il n'y aurait qu'une partie des descendants de ce peuple qui a existé qui serait réanimée mais il m'apparaît impossible de faire autrement. Au moins les Québécois devenus indépendants seraient plus en mesure de venir en aide aux francophones du reste du Canada qui ne veulent pas se faire complètement assimiler.

    C'est excessivement grave ce qu'a fait Pierre Trudeau. Ça doit être corrigé à tout prix il me semble.

  • Gilles Bonin - Abonné 7 février 2018 11 h 11

    Fumisterie

    L'idée d'un Canada bilingue ne s'est avérée qu'une fumisterie qui a eu et a encore la vie longue. Papa Trudeau en a fait son lègue raté. J'ai toujours eu comme impression que le bilinguisme voulait dire dans la tête de beaucoup de canadiens qu'il appartenait aux francophones d'apprendre l'anglais. Et une fois le fait accompli, le français ne deviendrait qu'une caractéristique disons folklorique du Canada - ce qu'il est devenu dans de nombreuses régions et est en passe de le devenir au Québec - Oh! les trop sensibles, pas dans les quelques années à venir, mais au-delà de la prochaine génération, s'il n' y a pas desursaut salutaire, le français ne sera probablement plus qu'un reste de régionalisme tipique.