Un système d’éducation qui fait mal aux arts

Les enfants sont ballottés d’art en art, de prof en prof, parfois avec des spécialistes ou des titulaires de classe.
Photo: iStock Les enfants sont ballottés d’art en art, de prof en prof, parfois avec des spécialistes ou des titulaires de classe.

Alors que l’OCDE reconnaît la créativité comme l’une des compétences à développer pour faire face aux enjeux complexes du XXIe siècle, il est surprenant de constater que la pratique des arts à l’école ne cesse d’être malmenée.

 

Les arts font partie des cinq domaines du Programme de formation de l’école québécoise (PFEQ). Selon la Loi sur l’instruction publique, toutes les écoles publiques et privées du Québec doivent enseigner le PFEQ. Le temps d’enseignement alloué pour chacune de ces matières est déterminé par le Régime pédagogique. C’est principalement à cette adresse que loge un éventail de possibilités légales qui conduisent parfois à une dérive qui vient affecter la qualité de l’enseignement artistique. Alors qu’en toute légalité, on aménage les horaires pour faire bouger encore plus les élèves, on puise allégrement dans le temps et les ressources consacrées à l’éducation artistique. Ce que les élèves acquièrent en santé physique, ils le perdent en bagage artistique et culturel. Ce choix cornélien ne devrait pas être lorsqu’il est question du développement global de l’élève, car il faut viser un équilibre.

 

Au primaire, on prévoit à « titre indicatif » deux blocs de temps. Un bloc de « temps réparti » (que personne n’ose toucher) pour le français, les mathématiques et l’éducation physique. Un deuxième bloc de temps « non réparti », qui comprend le cours Éthique et culture religieuse, l’enseignement des quatre arts et l’anglais langue seconde. Pour les élèves de la 3e à la 6e année, s’ajoutent aussi à ce bloc les cours d’univers social et de science et technologie. Là où le bât blesse, c’est qu’en plus de catégoriser les matières par blocs, le Régime pédagogique demande aux établissements de choisir deux disciplines artistiques parmi les quatre, sans donner de règles précises. Ce choix laissé aux équipes-écoles revient chaque printemps. La voix du spécialiste, qui est le seul de sa matière dans l’école, ne fait pas le poids dans un vote démocratique.

 

Des élèves analphabètes artistiques

 

En plus de ne pas être dans le bloc de temps réparti, les quatre disciplines artistiques se retrouvent en perpétuelle compétition. De leur côté, les enfants sont ballottés d’art en art, de prof en prof, parfois avec des spécialistes ou des titulaires de classe. Résultat, il arrive que les élèves n’atteignent pas le niveau ciblé par la Progression des apprentissages. Ils arrivent au secondaire comme des analphabètes artistiques, avec un bagage tellement mince que les enseignants doivent souvent repartir à zéro avec leurs groupes.

 

Les Québécois sont friands de concerts, d’arts visuels, de théâtre et de danse. Ils font aveuglément confiance au système pour ce qui est de l’enseignement de ces matières à l’école, mais aussi surprenant que cela puisse paraître, personne ne s’est insurgé lorsque les cours d’art du régulier au secondaire sont passés de 100 heures à 50 heures au deuxième cycle. La réussite est tellement axée sur les cours de français et de mathématique qu’on a fait peu de cas des coupes en art, malgré les nombreuses recherches qui prouvent qu’un enseignement des arts de qualité a un impact très positif sur les résultats scolaires.

 

Faire une vraie place aux arts

 

Une autre manifestation flagrante du peu de respect que le système d’éducation accorde à la place des arts réside dans le fait qu’aucun local d’art n’est créé sur la planche à dessin au moment de concevoir un agrandissement ou une nouvelle école. Alors qu’il serait impensable d’imaginer des cours d’éducation physique sans gymnase, la situation des disciplines artistiques est désastreuse. Les cours d’art sont trop souvent donnés dans des locaux partagés, à travers des fours à micro-ondes, des bibliothèques et des photocopieurs. Pire encore, certains spécialistes en art n’ont pas d’autres choix que de se déplacer de classe en classe, avec tout leur matériel sur un chariot, et doivent repartir sans laisser de traces.

 

Étant des témoins privilégiés de ce qui se passe dans nos écoles, nous sommes inquiets. À la veille du dépôt de la nouvelle Politique sur la réussite éducative, nous demandons au gouvernement de bien réfléchir. Réussir, est-ce seulement avoir de bonnes notes en français et en mathématiques ? Le rôle des cours d’art n’est pas de mener une infime portion d’élèves de talent vers des carrières artistiques. Les enfants de demain devront être forts, leur compréhension du monde et les décisions qu’ils prendront dépendront de leurs capacités à s’ouvrir aux autres et à lire l’actualité selon les repères culturels qu’ils auront acquis.

 

Monsieur le Ministre, nous demandons que tous les cours, dont les quatre arts, s’inscrivent au temps réparti du Régime pédagogique et qu’ils soient offerts dans des lieux adéquats et par du personnel qualifié. Aidez-nous à réellement faire réussir nos élèves au-delà des résultats scolaires.

9 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 11 mai 2017 01 h 34

    La Finlande se distingue par la réussite spectaculaire de ses élèves avec l'enseignement des Arts!

    On n’a pas à inventer la roue. La Finlande se distingue par sa réussite scolaire spectaculaire. Elle a trouvé que l'enseignement de l'art et de la musique aide les élèves à apprendre et à retenir ce qu'ils apprennent. Pourquoi notre ministre de l'éducation ne s'inspire-t-il pas par le modèle finlandais pour garantir la réussite scolaire de nos enfants?

  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 11 mai 2017 06 h 16

    Ballottés d’art en art


    Sobre, élégant, instructif. Merci aux auteurs.

    On a bien raison de se préoccuper de la quasi obsession qu'on a développée pour les bonnes notes en français et en mathématiques et de ses conséquences sur l'organisation du temps de classe. Aurait-on la mauvaise idée de priver les enfants de jouer tant qu'ils n'auraient pas atteint un certain niveau de santé physique ? C'est l'inverse qui se vérifie : le plaisir du jeu conduit au désir de s'améliorer. Même chose pour la littératie et même pour la numératie. Il faut leur redonner leur juste place : ils sont les moyens dont un être cultivé se dote pour raffiner ses plaisirs. La fréquentation des Quat'z'Arts, qui sont cinq, ne devraient pas être conçus comme un divertissement facultatif mais mis au coeur de la formation des enfants. Tant pis pour les censeurs qui poursuivent les « analphabètes fonctionnels » de leurs ardeurs policières : ils risqueraient d'y perdre pas mal de clients.

  • Murielle Tétreault - Abonnée 11 mai 2017 14 h 17

    Une coordination pour le bien des Québécois d'aujourd'hui et de demain

    S'il y avait collaboration entre Les services des loisirs municipaux et Les services de garde en milieu scolaire pour offrir des cours de musique ,de danse ,de dessin , ce serait une belle façon de donner aux enfants un élément essentiel à leur développement. Pratiquer un art aide à vivre jusqu'à cent ans. Faudrait voir ce qui se fait en France.

  • Jean Gadbois - Abonné 11 mai 2017 15 h 23

    Ballottés, certes, et pour cause...

    Les auteurs traitent d'un problème bien réel. Leur cri du coeur est fondé. Bien au- delà du fait d'être sobre, élégant et instructif, il y a la substance du texte qui importe. Et une vérité à laquelle leur texte renvoit. Car, derrière tout le battage médiatique qui sévit à l'heure actuelle sur les notes et la saga du camoufflage et leur falsification, (qui n'est que cela en fin de compte, l'essentiel est bien ailleurs), il y a l'urgence d'une formation qui puisse s'élever au dessus du concept même de compétence scolaire.
    Ce terme, issus de l'obsession de l'arrimage école-marché, s'inscrit au grand jour dans le vocabulaire utilitaire qui veut satisfaire "pas mal de clients" en vue d'intégrer les tendances adaptatives des besoins techo-scientifiques et économiques nécessaires au néo-libéralisme.

    Les Cinq'z'Arts dont il est question, concernent, ô idéal de formation de la personne cultivée, tout autre chose que les outils utiles pour intégrer une pensée unique; dictature d'une finalité de marché. Elle a trait aux subtilités de la formation holistique d'un individu en gestation et dont les besoins sont beaucoup plus nuancés que toutes les littératies, numératies, approches principielles et résultats aux épreuves Pica et Peica.
    Ils se situent bien au delà des "moyens dont un être cultivé se dote pour raffiner ses plaisirs". Les Arts servent L'humain dans sa quête de sens, dans l'élaboration de son identité et de sa liberté de pensée. En lieu et place d'une école qui vend à certains fonctionnaires naïfs et de courte vue un lieu "où tous peuvent s'épanouir selon leur besoins", (ce que les auteurs ont prouvé l'impossibilité intrinsèque), on navigue, au Québec, dans le flou des réformettes qui ont comme modus vivendi le ballottement comme vision de l'individu.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 11 mai 2017 17 h 18

      Je constate que vous tenez un compte assez serré de mes petites interventions. Le ton est hélas trop agressif pour que j'aie le goût de vous rendre la pareille. Dommage pour moi.

  • Jean Gadbois - Abonné 11 mai 2017 17 h 45

    La fonction salvatrice des Arts.

    Un programme de formation qui menace la culture et les arts et qui les subordonne aux rangs des "petites matières" ajoute aux apories déjà importantes de la formation des élèves. L'agression se trouve là. Pas dans une comptabilité serrée, ni dans un constat de petites interventions au "je", ni dans le goût de rendre la pareille à qui que ce soit, et plus important encore, cela ne concerne en rien ce qui est dommage pour le "moi" d'un individu.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 11 mai 2017 21 h 47

      Pathétique