Trump et l’embourgeoisement des progressistes

La désindustrialisation a provoqué une rupture majeure dans la vie de dizaines de millions de familles ouvrières, y compris celle de l’auteur.
Photo: V. Kreinacke / Getty Images La désindustrialisation a provoqué une rupture majeure dans la vie de dizaines de millions de familles ouvrières, y compris celle de l’auteur.

Bon nombre d’entre nous ont été stupéfaits d’abord par la décision du Royaume-Uni de quitter l’Union européenne — le fameux Brexit — puis par l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis. Dans les publications que je lis dans les médias sociaux, les réactions se teintent principalement d’angoisse et d’indignation. C’est comme si nous avions été dépouillés du monde que nous connaissions. Résultat : nous avons les nerfs à fleur de peau et les émotions à l’état brut.

 

Dans une certaine mesure, les membres de la classe ouvrière qui appuient le Brexit et Trump — dont le rôle a été déterminant — reconnaîtraient sans doute ces sentiments de désorientation et de réprobation morale. Après tout, des dizaines de millions de travailleurs de l’industrie ont vu s’écrouler leur univers après la fermeture d’usines et de manufactures ainsi que la délocalisation de leurs emplois vers des pays offrant une main-d’oeuvre bon marché.

 

Aux États-Unis, le Parti démocrate — Bill Clinton en tête — a été l’artisan d’accords commerciaux qui ont entraîné d’innombrables pertes d’emploi. Plus récemment, le président Obama a tenté de nous imposer le Partenariat transpacifique. Le fait que ce soit Donald Trump, et non pas notre premier ministre Justin Trudeau, qui a porté le coup de grâce à ce projet en dit long sur la trahison des partis « progressistes » à l’égard des travailleurs. Si la colère du prolétariat blanc contre l’« élite culturelle » est intimement liée à des questions raciales, elle n’en demeure pas moins attisée par l’embourgeoisement des voix politiques progressistes.

 

Un décompte effarant

 

La désindustrialisation a provoqué une rupture majeure dans la vie de dizaines de millions de familles ouvrières, y compris la mienne. Le décompte des personnes touchées est effarant. Ainsi, entre 1979 et 2010 aux États-Unis, près de huit millions de postes ont été supprimés dans le secteur industriel. D’autres pays ont écopé tout autant. Par exemple, de 1990 à 2003, l’emploi manufacturier a diminué de 24 % au Japon, de 29 % au Royaume-Uni et de 14 % en France. Au Canada, entre 2000 et 2007, ce sont 278 000 ouvriers qui ont perdu leur gagne-pain. Les syndicats ont vécu une tragédie après l’autre. Certains ont entièrement disparu, victimes de la vaste défaite culturelle et politique subie par les travailleurs.

 

Cela dit, la crise économique transcende les données statistiques. Au fil des ans, dans le cadre de mes fonctions de spécialiste de l’histoire orale, j’ai interviewé des centaines de licenciés. Un sentiment de trahison se dégageait de ces rencontres. Je n’oublierai jamais le récit d’un métallo américain. Quand l’usine qui l’employait a fermé ses portes, il allait célébrer ses 35 ans de service. Peu après la mise à pied, son ex-patron l’a appelé pour lui demander s’il tenait toujours à recevoir une épinglette commémorative. Le cas échéant, l’ouvrier était prié de se présenter à l’entrée principale de l’entreprise. « Vous savez, m’a relaté l’homme, tout était fermé. Alors, imaginez : mon ancien contremaître m’a remis l’insigne soulignant mes états de service à travers une clôture verrouillée par une chaîne. Il m’a tendu un truc et m’a dit : “ Voici ton épinglette pour tes 35 années de travail à l’usine.  »

 

Au-delà de la destruction de l’univers social de l’atelier, il y a le démantèlement de la structure socio-économique élargie qui donne son sens à une vie consacrée au travail ouvrier.

 

Bien sûr, la plupart des grandes villes finissent par passer à l’ère postindustrielle, mais des quartiers et des gens sont chaque fois laissés pour compte. D’abord, les travailleurs perdent leur emploi. Ensuite, quand leur quartier s’embourgeoise, ils perdent leur chez-soi. Comme les maisons, les partis politiques peuvent se rénover : certains prennent une nuance sociale-démocrate ; d’autres — auparavant progressistes — se reconstruisent un peu plus à droite. Ce n’est donc pas un hasard si la crise que traversent les sociaux-démocrates va de pair avec l’émergence d’une droite populiste.

 

Une transformation du vote

 

Nous en savons bien trop peu sur les conséquences politiques de la désindustrialisation ainsi que l’évolution des enjeux de race et de classe dans les zones dévastées. Aux États-Unis, depuis la Nouvelle Donne — ou New Deal — de Franklin D. Roosevelt, le libéralisme industriel s’appuyait sur le mouvement syndical ; aujourd’hui, seulement 6,7 % des travailleurs du secteur privé américain sont syndiqués. Avec l’effondrement de ce système, nous assistons à une véritable transformation des habitudes de vote du prolétariat blanc. Une évolution semblable se dessine dans d’autres pays.

 

À tout le moins, le Brexit et l’élection de Donald Trump auront brisé le silence public sur la désindustrialisation. Et pourtant, on assiste à un virulent contrecoup politique, la classe moyenne libérale réduisant en miettes toute suggestion selon laquelle les ouvriers blancs favorables au Brexit ou à Trump ont peut-être de bonnes raisons de protester. Après tout, la plupart d’entre eux sont de race blanche, et donc, par définition, privilégiés. Tant que nous ne comprendrons pas pourquoi un si grand nombre d’électeurs de la Rust Belt ont voté à deux reprises pour Obama sans que cela les empêche de passer ensuite à Trump, nous risquons fort de voir l’histoire se répéter. La prospérité des uns s’est traduite pour d’autres par un coût considérable.

  • Hermel Cyr - Abonné 16 mars 2017 08 h 07

    Une gauche de dames patronnesses

    L’auteur met le doigt directement sur ce qui semble une énigme pour plusieurs. La révolte des ouvriers de l’industrie se comprend fort bien à la lumière de la mondialisation néolibérale des 40 dernières années. Il faut être atteint d’une forte myopie intellectuelle pour ne pas le percevoir.

    Et le plus désolant est certes la myopie de cette « gauche » autoproclamée qui depuis des décennies a laissé tomber sa base sociale traditionnelle pour se réfugier dans un moralisme de rectitude politique et une posture de donneurs de leçon. Alors que le monde des travailleurs aurait besoin d’une gauche qui les comprenne et qui propose des voies de contestation d’une socio-économie qui ne tourne que pour le 1%, on retrouve une gauche de dames patronnesses qui ne peut plus gérer que les lambeaux de pauvreté et des exclus qu’elle invente pour mieux faire la morale et se donner bonne conscience.

    Lisez-les ici et ailleurs, ces « détenteurs de vérité », ces drôles! Que des préoccupations électorales courtes vues, un discours de confesseurs de la rectitude politique. Jamais vous ne les trouverez à commenter les questions économiques, sociales, écologiques, ouvrières, financières. Par contre, ils sont pléthore pour commenter les tribunes et chroniques sur la supposée liberté des religions, et plein de ferveur pour accuser les tenants d’une société démocratique et laïque d’islamophobie, de racisme et de populisme.

    Vitement une vraie gauche progressiste qui reviendra aux luttes pour la justice sociale des classes laborieuses délaissées par ce système mondialisé qui exige une critique profionde et des réformes qui sont plus que des retouches.

    • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 16 mars 2017 14 h 59

      "des réformes qui sont plus que des retouches" est-ce que ça ne porte t pas un autre nom ou dois-je mettre ma phrase au passé ?

      Pierre Leyraud

    • Cyril Dionne - Abonné 16 mars 2017 18 h 05

      Bien dit M. Cyr.

      Comme je suis d'accord avec l'auteur de ce billet, M. High. Nous sommes en pleine transformation des sociétés occidentales. La gauche a délaissé les gens ordinaires, les travailleurs qui composent plus des deux tiers de la population, pour se consacrer à des thèmes qui sont, ne sont seulement peu réalistes, mais en plein déni de la majorité. Personne n'est contre la vertu, mais s'aventurer à dire que le mondialisme avec son cousin proche, le libre-échange, a créé une meilleure société aujourd'hui, n'est même plus utopiste. Citoyens du monde et de nulle part est la nouvelle réalité pour les gens ordinaires et c'est pour cela qu'ils ont voté pour le BREXIT et le Donald.

      Nous vivons une époque où les enfants seront plus pauvres que leurs parents. Le passé est toujours garant de l'avenir et l'optimisme n'est plus au rendez-vous. Au point de vue technologique, les changements seront non seulement graduels, mais aussi irréversibles au niveau de l'emploi. C'est beau d'être optimiste mais même si on se fit aux statistiques d'aujourd'hui, plus de 70% des travailleurs ont des emplois dits routiniers et pourraient être facilement remplacés par des robots ou bien l'intelligence artificielle. Qu'arrivera-t-il à cette masse de gens qui augmente sans cesse avec une immigration sans balise? Quel sera leur avenir dans un monde pollué, surpeuplé, et sans emploi? C'est beau de dire l'adaptation, mais les machines aussi pourront évoluer et encore plus vite que les humains.

      La simplicité volontaire, le vrai remède à toute cette déchéance sociétale, commence par le régionalisme. Le "New Deal" découlera d'une politique avant-gardiste et créera une nouvelle société basée sur la répartition de la richesse. Sinon, des bouleversements sur une échelle qui est proportionnelle au mécontentement de plus de 90% de la population pourraient faire frémir les plus téméraires.

  • Jacques Patenaude - Abonné 16 mars 2017 08 h 10

    Très bonne analyse

    Au téléjournal récemment on donnait l'exemple de Pittsburg, ville ouvrière américaine par excellence. On nous la présentait comme un modèle de reconversion. Aujourd'hui ville de hightech on nous montre comment elle s'est revitalisée en attirant des experts de la haute technologie de partout dans le monde. Évidemment les déclassés que travaillaient en usine n'y avaient pas leurs place. Pittsburg: un succès ou un échec? C'est selon. Mais une chose est certaine les déclassés eux savent de quel côté est l'échec.

    La "classe moyenne libérale" aurait raison de s'interroger ses analyses politiques et sociales car en oubliant et souvent en méprisant les déclassés ils ne font que pousser ceux-ci dans les bras de démagogues d'extrême droite.

  • Jacques Patenaude - Abonné 16 mars 2017 08 h 10

    Très bonne analyse

    Au téléjournal récemment on donnait l'exemple de Pittsburg, ville ouvrière américaine par excellence. On nous la présentait comme un modèle de reconversion. Aujourd'hui ville de hightech on nous montre comment elle s'est revitalisée en attirant des experts de la haute technologie de partout dans le monde. Évidemment les déclassés que travaillaient en usine n'y avaient pas leurs place. Pittsburg: un succès ou un échec? C'est selon. Mais une chose est certaine les déclassés eux savent de quel côté est l'échec.

    La "classe moyenne libérale" aurait raison de s'interroger ses analyses politiques et sociales car en oubliant et souvent en méprisant les déclassés ils ne font que pousser ceux-ci dans les bras de démagogues d'extrême droite.

  • Bernard Terreault - Abonné 16 mars 2017 08 h 32

    Ce qu'il ne comprend pas

    Steven High répète cette mantra sur la désindustrialisation. Il n'y a pas de désindustrialisation, il y a remplacement d'industries désuètes exigeant peu de compétences par des industries de plus haute technologie exigeant au moins un diplôme technique. Il semble regarder le passé industriel comme un paradis perdu, allez le demander aux survivants de la grève de l'amiante ou à leurs descendants! En fait, il y a moins de chômage et un plus haut niveau de vie matériel que jamais. Ce qui était considéré comme un luxe dans mon enfance en 1950 est devenu une nécessité de base.

    • Hermel Cyr - Abonné 16 mars 2017 10 h 45

      La désindustrialisation n’est pas une invention, et les ouvriers laissés pour compte ne sont pas une lubie. Les industries et manufactures existent encore mais sont « délocalisées » dans des pays où les lois du travail, les normes antipollution et les politiques sociales sont inexistantes. C’est ça la mondialisation néolibérale sur le plan social. Les transnationales, qui bénéficient ici d’industries dont les travailleurs ont une formation technique souvent payée par l’État, profitent ailleurs pour les manufactures de moindre exigence technique, d’une main-d’œuvre sous payée.

      Ainsi pouvez-vous avoir l’impression que votre luxe de 1950 vous est devenu nécessité. Mais ces travailleurs d’ici qui ont perdu leur emploi et les travailleurs sous-payés du Sud eux ne peuvent se payer ce que vous considérez être « vos nécessités de base ».

    • Robert Aird - Abonné 16 mars 2017 11 h 15

      Vous avez partiellement raison. Reste que la perte d'emplois du prolétariat blanc et la desintégration de leur structure socio-économique demeure bien réelle.

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 16 mars 2017 09 h 40

    Enfin un point de vue qui se tient...debout

    Un article qui vaut la peine d'imprimer et de faire circuler...

    La seule remarque/correction que je fais... ça tient à un mot dans la phrase suivante:"....Ce n'est donc pas un hasard si la crise que traversent les sociaux-démocrates va de pair avec l'émergence d'une droite... nationaliste." et non à une droite populiste.

    Il n'y a pas de honte à être nationaliste...le mot de par lui-même est fort respectable...c'est la magouille que l'on fait autour de ce mot qui pose problème.

    Je pense que le mot populiste/populisme est présentement utilisé à outrance et sans paramêtres définis... (dans la bouche de plusieurs bien-pensants de la classe politique et médiatique)....et est aussi utilisé en signe de mépris par ces derniers.