L’insécurité «mythique» des Québécois de souche

«Le combat pour la langue au Québec s’est toujours accompagné d’une volonté ferme d’en favoriser l’intégration par les immigrants» affirme l'auteur. 
Photo: Chantal Keyser Le Devoir «Le combat pour la langue au Québec s’est toujours accompagné d’une volonté ferme d’en favoriser l’intégration par les immigrants» affirme l'auteur. 

Le déclencheur

 

« L’insécurité culturelle, réelle ou imaginaire, est inscrite depuis toujours dans la psyché des francophones d’héritage canadien-français. Elle est nourrie par la condition minoritaire au sein du Canada et dans l’ensemble nord-américain, mais aussi par l’attrait que l’anglais exerce sur un certain nombre d’immigrants. »
 

 — Marco Micone, Le Devoir, 3 mars 2017



Monsieur Marco Micone, dans votre récent article « La colère d’un immigrant » (Le Devoir, 3 mars 2017), vous tracez un lien entre l’insécurité culturelle des Québécois et la stigmatisation dont seraient victimes les immigrants. Je vous donne raison sur un point : cette insécurité est bien inscrite dans la psyché des Québécois « d’héritage canadien-français », comme vous dites. C’est vrai, nous avons fait du français le symbole de notre destinée. Peut-être même l’avons-nous érigé en mythe directeur ? Entendons-nous, quand je dis « mythe », je ne pense pas à un discours trompeur ou mensonger, comme vous semblez le faire, mais plutôt à un récit sacré qui fait partie de l’imaginaire d’une collectivité et qui l’incite à l’action. En ce sens, toutes les nations ont besoin de mythes. Force est de l’admettre, les Québécois ont « mythifié » la langue française. Lentement, au fil de notre histoire, nous avons construit ce récit d’une langue française « menacée », « assiégée », « malade » ; une langue dont il faut assurer la survie. Ce récit a certes été instrumentalisé, tous les mythes le sont, mais il a aussi servi d’agent mobilisateur, d’éveilleur de consciences, d’onde de choc. Car c’est bien là le rôle des mythes : faire vibrer. Tel un ressort, cette crainte mythique de se voir disparaître en même temps que la langue nous aura poussés au combat, combat dont les traces se retrouvent partout au fil de nos discours.

Peut-être sommes-nous devenus, comme vous l’avancez, des « croisés de la langue » ? Mais cette croisade n’était-elle pas nécessaire et justifiée ? Vous dites que notre vision du monde n’est pas définie par la langue, mais bien par le discours… Mais ce discours, Monsieur Micone, peut-il se penser « hors langue » ? Car la langue n’est pas qu’un simple canal de communication, elle est aussi un instrument de la pensée sans lequel il n’est ni possible de « dire » ni de penser tout court. En ce sens, elle constitue bel et bien une part fondamentale de notre identité. Fondamentale, parce qu’elle participe à fonder l’espace public, ce lieu commun par lequel nous existons en tant que communauté, là où les discours deviennent intelligibles.

Xénophobie collective ?

De ce mythe du français « âme collective », vous ne voyez que la face sombre. Vous l’interprétez comme une pathologie sociale, un symptôme de notre xénophobie collective. Or, il me semble qu’il faut emprunter quelques raccourcis pour assimiler ainsi le sentiment d’insécurité linguistique des Québécois à un « discours anti-immigrant ». Car s’il a été mené dans l’objectif de faire perdurer cette culture française, le combat pour la langue au Québec, faut-il le rappeler, s’est toujours accompagné d’une volonté ferme d’en favoriser l’intégration par les immigrants. En prétendant si rapidement à l’existence d’une xénophobie sociale, n’êtes-vous pas, vous aussi, en train de participer à une forme de stigmatisation ? Si ce n’est un stéréotype, qu’est-ce d’autre que cette image du Québécois de souche, hostile aux immigrants, obsédé par le sort de sa langue et enfermé dans sa peur de l’Autre ?

Vous avez raison de vouloir éviter les clichés ; de refuser les discours culturels alarmistes. D’ailleurs, pourquoi ne pas nuancer un peu ce passage sur la crise de Saint-Léonard ? Vous vous souviendrez que les écoles bilingues avaient d’abord été créées pour répondre au désir de nombreux parents allophones d’instruire leurs enfants en anglais. Par cet « accommodement », la commission scolaire espérait les retenir dans le secteur francophone. Or, il n’en fut rien. L’attrait pour l’anglais était tel que la majorité des élèves fréquentant ces écoles primaires bilingues poursuivirent néanmoins leurs études secondaires dans le réseau anglophone. La crise éclata lorsque les commissaires choisirent de fermer ces écoles bilingues pour stopper l’hémorragie. Le français avait perdu tout pouvoir d’attraction. L’anglais, dans la tête des immigrants, mais aussi de bien des francophones, était désormais la langue de la réussite, du travail, des affaires.

C’est vrai, les temps ont bien changé depuis. Mais est-ce si différent ? Que penser de cet engouement pour l’anglais qui pousse nos gouvernements à augmenter sans cesse le nombre d’heures alloué à son apprentissage ? Quel sera l’effet de cette ruée vers les cégeps anglophones ? Comment endiguer ce discours, mythique lui aussi, qui transforme l’anglais en symbole d’« ouverture », en « passeport » pour la réussite, en « clé » d’accession à la mondialisation ? Le fétichisme de l’anglais a, pour nous, des conséquences sociales bien réelles. Comme ces refrains culpabilisants qui sont sur le point d’entrer dans nos têtes à tout jamais. Les discours populistes ne sont pas l’apanage des seuls Québécois « de souche » ; non plus que les scénarios apocalyptiques ou l’instrumentalisation des mythes.

Vous vous dites en colère. Soit. Or, les colères sont souvent nourries par l’insécurité. Et pour que l’insécurité s’estompe — la vôtre, comme la nôtre —, chacun doit faire son bout de chemin. Peut-être le premier pas consiste-t-il à reconnaître nos vulnérabilités respectives ?

It takes two to tango, comme disent les Anglais. À nous de traduire cela dans une langue où l’un des deux partenaires n’écrasera pas le pied de l’autre.

36 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 9 mars 2017 00 h 44

    Une question de survie!

    Il faut se rappeler que les jeunes qui arrivent des régions pour venir travailler ici à Montréal ont de la misère à trouver un emploi sans la connaissance de l'anglais. M. Micone doit comprendre que c'est déplorable qu'une personne de souche n'arrive pas à trouver un emploi dans sa propre langue et dans sa propre province natale. Il faut comprendre l'indignation des Québécois, une minorité aux Amériques du Nord, qui ont peur que leur langue s'éteigne avec le temps, comme le cas de la Louisiane aux États-Unis ou des francophones des autres provinces. La langue est une question de survie pour la communauté francophone!

  • Yves Côté - Abonné 9 mars 2017 03 h 45

    Commun...

    "L’insécurité culturelle, réelle ou imaginaire, est inscrite depuis toujours dans la psyché des francophones d’héritage canadien-français. Elle est nourrie par la condition minoritaire au sein du Canada et dans l’ensemble nord-américain, mais aussi par l’attrait que l’anglais exerce sur un certain nombre d’immigrants."

    Notons l'expression "réelle ou imaginaire" pour observer de façon indiscutable la méthode développée pour préserver ou accroitre commercialement une clientèle qui, comme pour certaines saucisses autrefois, avale un produit parce qu'il se renouvelle du fait que de nombreux acheteurs l'avalent. Et ainsi de suite jusqu'à un épuisement des stocks qui, par bonheur pour ses acheteurs habituels, et surtout habitués, ne s'épuiseront jamais tant ils sont bien alimentés en matière première et savoir-faire.

    Que nous reste-t-il donc comme continuité de nous en Amérique ? Que nous reste-t-il en réalité aux yeux, mais surtout aux oreilles du monde, pour dire "nous" ?
    Les idées anglophiles que notre peuple et notre langue ne seraient qu'accessoires en Amérique ?
    Idées folkloriques et médiocres tant elles sont entretenues de racisme.

    Pour quelqu'un de l'extérieur, la langue française est la seule ligne de vie facilement observable qui reste de notre enracinement historique collectif sur ce continent. C'est la raison qui fonde en action l'obsession canadienne de l'amoindrissement continu du pouvoir politique des Québécois sur leur territoire. Notre territoire, historiquement et humainement parlant.
    Monsieur Micone, de manière bien triste et décevante selon moi, par le texte en question montre dorénavant qu'il adopte les prémisses racistes et orangistes canadiennes qui condamnent l'idéee québécoise que non-seulement il est juste que le Québec demeure de langue française commune, mais que cette société est d'elle-même valeureuse.
    Exactement comme beaucoup l'ont fait avant lui.
    Cela ayant de commun de faire sourire de satisfaction tous les Canadiens...

    • Jean-Henry Noël - Inscrit 9 mars 2017 10 h 53

      Je me demande pourquoi vous dites «Québécois de souche»». Il me semble que, selon la commission Bouchard-Taylor, les Québécois sont les descendants des Canadiens-Français. Ainsi, cette expression serait un pléonasme.

    • Yves Côté - Abonné 9 mars 2017 16 h 30

      Monsieur Noël, comme je n'ai pas utilisé l'expression populaire "Québécois de souche", je pense que votre commentaire doit être dans la mauvaise case...
      Ceci-dit, ce n'est grave en rien et en profite pour vous saluer amicalement, Monsieur..

    • Jean-Henry Noël - Inscrit 9 mars 2017 21 h 19

      En effet, Monsieur, ce commentaire devait figurer dans la case au-dessus de la vôtre. Mais je parlais en général. De toute façon, inutile de me chercher des poux : quel est le titre de l'article, monsieur ? Et comment vous vous désignez d'habitude ?

    • Yves Côté - Abonné 10 mars 2017 03 h 43

      Monsieur Noël, d'abord sur le ton de votre interpellation, je trouve un peu curieux qu'une personne qui participe à une ou des discussions publiques en pays qui se veut et se présente comme démocratique, vous en l'occurence ici, puisse considérer qu'une autre personne qui fait de même à son égal, moi en l'occurence, le fait en lui "cherchant des poux" ! D'ailleurs, je vous invite à le relire en acceptant la salutation républicaine de sympathie de sa dernière phrase...
      Mais bon, que vous acceptiez de le faire ou pas est votre affaire propre puisque après tout, si nous avons tous à fonctionner avec nos contradictions, nous avons tous aussi à le faire avec nos susceptibilités...
      Ensuite, puisque vous m'en posez la question si ouvertement que votre geste ne peut être que celui de quelqu'un qui ne parle jamais à travers son chapeau et que cette question n'est sans doute pas dirigé "en générale" mais en propre à mon humble personne, je vous lance aujourd'hui un défi.
      Voici : je participe aux commentaires de mon, de notre, journal depuis sans doute plus de dix ans et à raison d'une moyenne quotidienne d'interventions qui doit doute friser deux ou trois commentaires d'articles par jour. Je vous mets donc au défi de trouver dans tous mes textes le nombre de fois où j'ai utilisé l'expression "Québécois de souche"... Si cela dépasse trois, je suis prêt à en expliciter la chose pour les textes en question.
      Encore ensuite, je n'aurais certainement pas honte d'être au nombre des journalistes, éditorialistes et/ou rédacteurs et "sélecteurs" de textes au Devoir, mais ce n'est pas le cas. D'ailleurs, sur le titre en question de l'article, je peux vous l'assurer autant que je vous assure ne pas m'appeler Virginie Hébert, personne au Devoir ne m'a consulté sur la pertinence ou l'impertinence de celui-ci à éventuellement irriter quelque Québécois ou Canadien que ce soit.
      Raison pour laquelle si je vous réponds ici, ce n'est certainement pas pour défendre l'expression en question.

    • Jean-Henry Noël - Inscrit 10 mars 2017 17 h 03

      Monsieur, je ne comprends pas pourquoi vous insistez tant. J'ai admis d'emblée que je m'étais trompé, que vous n'avez pas utilisé cette expression. Je persiste à dire que vous me cherchez des poux , car Québécois de souche est utilisé par tout le monde au Québec. Je ne vois pas ce que Chercher des poux a à voir avec la démocratie. Je connais bien les principes républicains. C'est inutile de me les rapppeler. Je ne comprends pas que vous vous sentez visė. Comme je l'ai dit, je parlait en général, je veux dire que ma critique de l'expression Québécois de souche s'adressait à tous ceux qui l'utilisent. Si je vous ai froissé, je vous prie de croire que ce serait n'ėtait pas volontaire.

    • Nathalie Côté - Abonnée 10 mars 2017 21 h 50

      Monsieur Côté, permettez-moi ce commentaire : pour exprimer une idée tant soi peu cohérente, il faut maitriser sa langue.

      Malheurement, votre commentaire, suivi de votre obstination à dire la vérité des autres, montre votre faible maitrise du français, donc, des idées.

  • Jacinthe Lafrenaye - Abonnée 9 mars 2017 06 h 31

    Excellent article, mais dommage cependant qu'il se termine par un "comme y disent en anglais".

    • Pierre Robineault - Abonné 9 mars 2017 10 h 09

      J'ai eu beau relire cet article, je n'ai pourtant pas trouvé cette expression que vous lui reprochez, sinon "comme disent les anglais". Mais je crois toutefois comprendre la raison de votre impair.

    • Marc Therrien - Abonné 9 mars 2017 12 h 30

      Il faut être au moins deux pour construire une identité.

      Je dirais plutôt que la lettre se termine avec cette phrase qui crée une ouverture:« À nous de traduire cela dans une langue où l’un des deux partenaires n’écrasera pas le pied de l’autre. »

      Il est parfois difficile de bien traduire une expression anglaise de façon à ce qu’elle conserve la force de son expression idiomatique. C’est d’ailleurs ce qui peut rendre cette langue attrayante : elle est efficace en ce qu’elle est capable d’en dire beaucoup avec peu de mots; elle a le sens du coup bien placé (« punch »).

      Tout ça pour dire qu’il faut être deux pour s’unir dans l’amour pour ne faire qu’un ou encore, être deux pour s’unir dans le conflit; l’une ou l’autre de ces options ayant en commun de permettre à chacun de renforcer son sentiment d’exister. Il faut être au moins deux, moi et non-moi (l’autre), pour construire une identité.

      Marc Therrien

    • Jacinthe Lafrenaye - Abonnée 9 mars 2017 14 h 45

      M. Robineault

      ce n'est pas pour rien que je mets régulièrement cette expression écrite de cette façon car le plus souvent c'est dans les médias parlés que cette expression est soulignée.

      Écoutez autant Paul Houde au 98,5 que Michel C. Auger à Radio-Canada, vous entendrez "comme y disent en anglais".

      Cependant, René Homier-Roy, se croyant plus subtil, disait "comme y disent en chinois".

  • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 9 mars 2017 06 h 32

    MAIS QUI CONDUIT LE TANGO ?

    Vous terminez votre texte par "It takes two to tango, comme disent les Anglais. À nous de traduire cela dans une langue où l’un des deux partenaires n’écrasera pas " mais ce que le dicton ne dit pas c'est, dans le tango comme dans la relation langue anglaise-langue française, il y en a un qui conduit et l'autre qui suit.

    Cette dyssimétrie entre les deux "partenaires" va donc pas mal plus loin que des questions de pied écrasés et l'image du "tango" est, si on la prend avec toutes ses implications, malheureusement bien choisie.

    Pierre Leyraud

    • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 9 mars 2017 09 h 39

      J'ai récemment suivi un petit cours sur la valse. Notre professeur nous disait que dans cette danse, c'est chacun son tour.

      1-2-3, c'est l'homme. 1-2-3, c'est la femme. 1-2-3, c'est l'homme. 1-2-3, c'est la femme. 1-2-3...

    • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 9 mars 2017 13 h 27

      @ JP Marcoux

      ..sauf que votre professeur a sans doute dû vous dire aussi que les f figures "habituelles" ne sont pas du tout les mêmes dans les deux cas..vous voyez ce que je veux dire ?

      Pierre Leyraud

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 9 mars 2017 07 h 55

    Beau texte!!!

    D'accord avec vous. Merci Mme Hébert.

    • Richard Génois Chalifoux - Inscrit 9 mars 2017 20 h 02

      Merci à Virginie Hébert d’avoir répondu à cet immigrant colérique mais je trouve que sa réponse est beaucoup plus diplomatiquement correct que ce que cet individu méritait.