Le français au travail: l’objectif de la loi 101 s’éloigne

Coup sur coup, l’Office québécois de la langue française (OQLF) et Statistique Canada ont dévoilé des données sur les langues de travail, données qui convergent malgré des méthodologies différentes. Le français comme langue de travail se maintient au Québec, mais son usage se marie de plus en plus avec celui de l’anglais, ce qui est particulièrement marqué dans la région de Montréal. On peut faire dire bien des choses aux statistiques, mais certainement pas que le français progresse, comme Philippe Couillard l’affirme pour justifier l’inaction de son gouvernement.

Statistique Canada a publié mercredi les données du recensement de 2016 sur la langue de travail. Elles ont donné lieu jeudi à des échanges relevés entre Philippe Couillard et Jean-François Lisée. « Est-ce que c’est l’avenir qu’il veut pour le Québec, le bilinguisme dans tous les lieux de travail ? » a demandé le chef de l’opposition officielle au premier ministre.

Lorsqu’il est question de langue, Philippe Couillard ne manque pas d’accuser ses adversaires de « présenter la situation comme une catastrophe ou une crise », ce qu’il a répété jeudi.

Le premier ministre a raison, il n’y a pas de crise ou de catastrophe décelable dans les données dévoilées par Statistique Canada, des termes que le chef péquiste n’a d’ailleurs pas employés. Il n’y a pas non plus de crise pour la grenouille qui baigne dans l’eau d’une casserole sous laquelle on a allumé le feu.

À l’échelle du Québec, il n’y a pas de recul du français comme tel — pas de progrès notable non plus — puisque 94 % des Québécois utilisent toujours le français au travail, au moins régulièrement (c’est-à-dire avec l’anglais). C’est le chiffre qu’a retenu Philippe Couillard. Mais ce que les données montrent, et que confirme également l’étude de l’OQLF, c’est que de plus en plus de personnes travaillent dans les deux langues, surtout à Montréal.

Pour le premier ministre, c’est une évolution parfaitement normale. « Ce sera de plus en plus fréquent dans l’économie globalisée », a-t-il dit. Il a même cité Camille Laurin qui a déjà affirmé : « Il n’a jamais été question dans la loi d’imposer le français comme seule langue de travail. »

Comme pour les statistiques, on peut faire dire bien des choses aux morts. Ce qui est certain, c’est que jamais Camille Laurin n’aurait cautionné une généralisation du bilinguisme au travail. Il ne l’avait pas fait pour l’affichage commercial quand le bilinguisme fut introduit en 1993 à la suite d’un jugement de la Cour suprême, un de ces charcutages de la loi 101 salués par Philippe Couillard. Pour Laurin, l’acceptation de l’affichage bilingue relevait « d’une longue habitude de la soumission », un réflexe de « colonisé ». Le premier ministre devrait faire attention aux sources qu’il cite.

Il faut rappeler que la Charte de la langue française visait à faire du français « la langue normale, habituelle de travail, de l’enseignement, des communications, du commerce et des affaires ». Et si la loi 101 prévoyait des exceptions, afin de permettre à une entreprise d’exiger de certains employés une connaissance de l’anglais pour communiquer avec des clients anglophones au Québec ou étrangers, l’esprit de la loi 101, c’est qu’au sein de cette entreprise, cela devait se passer en français.

Quarante ans après l’adoption de la loi 101, ce serait mentir que d’affirmer que cet objectif de faire du français la langue « normale, habituelle » est atteint. Montréal, la deuxième ville française au monde — un titre que nous contestent quelques villes d’Afrique, d’ailleurs —, est en fait une ville bilingue, moins anglaise qu’elle ne l’était en 1977, mais bilingue tout de même.

L’anglais n’est pas une langue étrangère, souligne Philippe Couillard. On aura compris. Le chef libéral soutient que son gouvernement applique la loi 101. Une bonne loi, une fois que les tribunaux l’eurent modifiée, a-t-il dit. Mais il ne veut pas en promouvoir l’esprit. Ainsi, les employeurs peuvent continuer d’exiger à l’embauche que leurs futurs employés soient bilingues, et ce, sans se justifier, même si la loi le leur demande, car cette disposition est inapplicable. Les entreprises de moins de 50 employés peuvent continuer à fonctionner en anglais même si les Québécois ont le droit de travailler en français. Plutôt que d’améliorer la loi 101 pour lui permettre de tendre vers l’objectif que lui a fixé le Dr Laurin, Philippe Couillard préfère ne rien faire et laisser la « bilinguisation » du travail progresser sans entrave, nécessaire et inévitable transformation du Québec à ses yeux.

10 commentaires
  • Jean Lapointe - Abonné 1 décembre 2017 08 h 30

    Couillard met les Québécois au service de l'économie

    «Pour le premier ministre, c’est une évolution parfaitement normale. « Ce sera de plus en plus fréquent dans l’économie globalisée », a-t-il dit.(Robert Dutrisac)

    Pour Philippe Couillard, il est manifeste que la langue française n'est pas la langue d' un peuple mais un simple moyen de communication, tout comme l'est la langue anglaise.

    On dirait que pour lui un gouvernement pourtant dit national, tout comme on a une assemblée dite nationale, n' a pas à intervenir pour protéger la langue nationale qui est au Québec la langue française. D'après lui il faut laisser les choses aller sous l'effet de de l'économie globalisée sur laquelle nous n'aurions pas de contrôle.

    On voit bien que Philippe Couillard met les Québécois au service de l'économie au lieu de voir à mettre l'économie au service de sa population.

    On voit bien donc que pour Phillippe Couillard le Canada, dont le Québec n'est qu'une simple région et les Québécois de langue française une simple minorité ethnique parmi d'autres au Canada, est un pays post-national et qu' il n'y a rien de mal à cela. En cela il semble être sur la même longueur d'ondes que le premier ministre du Canada Justin Trudeau.

    J'espère que les Québécois vont se rendre compte que ce n'est pas ce qui est le mieux pour eux. Loin de là.

    En fait ce que favorise Philippe Couillard c'est une déshumanisation de la société québécoise et même du monde en faisant du développement économique la seule véritable «affaire importante», tout le reste devant mis à son service.

    Personnellement je trouve cela extrêmement grave et j'ai du mal à croire que ce soit vrai. Il me semble qu'on ne peut pas laisser les choses à aller dans ce sens-là si le sort de l'humanité nous préoccupe le moindrement.

    J'ai`parfois l'impression que j'exagère mais je n'en suis pas sûr.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 1 décembre 2017 12 h 31

      «une déshumanisation de la société québécoise» et même du Monde.
      Combien vrai...M. Lapointe.

      Déjà,pour Nous, le pire à venir...sera à nos portes bientôt... si les Québécois de langue française et/ou de racine française ne s'en rendent pas compte présentement et ne réagissent pas.

      Le bilinguisme institutionnalisé est des plus dangereux... avec ses effets pervers et sans limites... pour Notre avenir en tant que peuple/nation.

      Avoir le bilinguisme dans ses bagages, en tant qu'individu vivant sa destinée francophone, francophile et/ou française, peut être un atout mais... pas la panacée(solution miracle) et, encore moins, la promesse d'une fontaine de $jouissance$ mythique .

      Pour Nous et pour Tous, il est temps de s'approprier et de bien réfléchir à cette phrase : « Que sert à l'Homme de gagner l'Univers s'il vient à y perdre son âme ».

      Est-ce que le sort du Québec, en tant peuple et nation, sera celui (qu'inconsciemment pour les uns et consciemment pour d'autres) des
      Cajuns/Louisianais, des Néo-Brunswickois et Acadiens, des Francos-Ontariens (etc... la liste est longue) qui,malheureusement, ont déjà dépassé le point de non-retour. ?

  • Gilbert Turp - Abonné 1 décembre 2017 08 h 56

    Si l'État ne s'en occupe pas...

    C'est la rue qui le fera.

    • Danielle Houle - Abonnée 1 décembre 2017 12 h 04

      Effectivement! J'ai déjà commencé à dire tout haut et fort à l'employé qui me reçoit juste avec un I et pas de bonjour, qu'ici on est au Québec et qu'il y a obligation de me recevoir en français. Parfois, on va me parler en français ''cassé''... et d'autres fois aucun mot en français.

      Là, je quitte le magasin. Si on est plusieurs à faire ça, on a plus de chance que notre langue soit respectée. Ne pas se comporter en colonisé!!!

    • Louise Collette - Abonnée 1 décembre 2017 16 h 36

      Alors moi je le fais depuis au moins une vintaine d'années et plus et je suis impitoyable, je dis bien im-pi-to-ya-ble, pas de français pas d'achat et le I !!! avant le bonjour c'est corrigé immédiatement : <<à Montréal on s'adresse aux gens en français d'abord>>et pas de discussion parce que là ça va mal, je mords ;-)
      Si tout le monde faisait ce que je fais il n'y aurait plus de problèmes depuis belle lurette.
      Je peux dire que je suis décolonisée <<au boutte>> depuis pas mal longtemps.
      Des fois c'est fatigant de se battre tout le temps.
      Je dois admettre que je vais au centre-ville et il n'est pas si fréquent que je doive me battre farouchement.

    • Sylvie Lapointe - Abonnée 1 décembre 2017 16 h 55

      A Mme Houle:

      Si je vous comprends bien:

      - Parlez-vous français?
      - No.
      - OK. Good bye!

      Au fait, excellente idée.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 1 décembre 2017 09 h 16

    L’independance ou l’anglicisation

    Le premier ministre ment lorsqu’il insinue que Camille Laurin, s’il était vivant, trouverait la situation actuelle tout à fait acceptable.

    Le but de Camille Laurin était de faire du français la langue de la nation québécoise. Comme l’allemand en Allemagne, l’italien en Italie et évidemment le français en France.

    Il ne s’agissait pas de persécuter les angloQuébécois mais de faire en sorte que leur importance démographie diminue au fil des décennies comme c’est le cas des Francophones dans les autres provinces.

    À terme, la nation québécoise n’était formée que du peuple francoQuébecois et des peuples autochtones. Voilà le but originel de la Loi 101.

    Les stratèges fédéraux l’ont très bien compris. D’où l’urgence d’imposer une nouvelle constitution qui oblige les provinces à favoriser l’épanouissement de leur minorité linguistique officielle… là où le nombre le justifie, c’est-à-dire au Québec et pas ailleurs.

    Le déclin démographie du français à Montréal s’opère inexorablement depuis des années. L’anglicisation de Montréal ne crée pas de crise. Et elle ne crée pas de crise parce que nos leaders d’opinion sont des mous. On est dans le ‘Bof, c’est pas grave.’

    L’éditorialiste affirme que « les employeurs peuvent continuer d’exiger à l’embauche que leurs futurs employés soient bilingues, et ce, sans se justifier, même si la loi le leur demande, car cette disposition est inapplicable ».

    C’est faux. C’est applicable. Encore faut-il aller en appel de jugements qui créent un biais interprétatif en interprétant les lois qui découlent du Code civil (comme la Loi 101) selon les règles d’interprétation qui s’appliquent au Common Law ?

    Si l'éditorialiste connaît un moyen de stopper l’anglicisation inexorable de Montréal sans faire l’indépendance, je serais très heureux d’entendre ses suggestions. Mais tout ce que je lis dans son éditorial, c’est un appel à la résignation.

    En vérité, Le Devoir est devenu un bien triste journal…

  • Solange Bolduc - Abonnée 1 décembre 2017 09 h 53

    «L'anglais n'est pas une langue étrangère» (Couillard )

    Cela dépend , M. Couillard !

    Si j'arrive au bureau le matin et mon employeur pour me saluer me dit : Hi-Bonjour! Je serai confondue.

    Si mon employeur me dit «Bonjour» je saurai que mon employeur me respecte, et il aura mis du soleil dans ma journée, dans la rondeur de sa bouche !

    Le «Hi» évoque la rigueur de l'hiver: sa froidure.

    Le «bonjour» surtout si les voyelles s'allongent en un bonjoooouur! bien sonné et joyeux, je sentirai immédiatement la rondeur et le parfum arômatique d'un bon vin que je garde quelques instants dans ma bouche pour mieux l'apprécier, et je voudrai certainement le soir pour dire bonsoir !

    C'est une langue belle
    Aux rondeurs infinies
    À l'arôme parfumé
    Au fleuron de l'amour

    Le «bonsoir», si je l'étire vocalement, donne un chaleux bonsoooour, aux accents mélodiques, propice aux rêves amoureux !

    Et «bonne nuit » en l'étirant donne bonnnenuuuuit(e)
    Parfum aux arômes québécois remplis de tendresse !
    Berceau des rêveries solitaires ou partagés
    Invitation à l'amour ou au repos
    Aux mille et une nuits.....
    Recommencements à l'infini
    Dans la rondeur de la bouche, de la couche
    Goûtant notre langue belle !
    Au vocable : Je t'aime !

  • Nicole Delisle - Abonné 1 décembre 2017 09 h 56

    M. Couillard se préoccupe plus du sort des anglophones!

    Il accuse ses adversaires de présenter cela comme une crise ou catastrophe. Car on le sait bien, il n’agit que quand la crise ou la catastrophe se présente! Sa gestion de la diminution du français est lamentable, il laisse faire et la dégradation suit son cours. Même les immigrants sont négligés en n’ayant pas les cours auxquels ils auraient droit. Il ne faut donc pas s’étonner d’entendre parler anglais autour de nous,
    surtout à Montréal. Rien n’est fait pour promouvoir et valoriser la langue française.
    En bon fédéraliste, la langue française n’est qu’un atout, un accessoire, rien de plus.
    La langue des affaires, du pouvoir c’est l’anglais! C’est ce qui est important pour lui. Et c’est ce qui l’a préoccupé au dernier congrès et qui lui a fait nommer une ministre
    pour s’occuper du sort des anglophones!