Péril en la demeure

Il n’y a pas que l’industrie laitière qui se sent menacée par la volonté du gouvernement Trump de renégocier l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA). L’industrie culturelle québécoise est sur le qui-vive. Le numérique, dans toutes ses déclinaisons culturelles, et les entreprises de télécommunications, notamment de télédistribution, sont dans la mire des Américains, ce qui pourrait remettre en cause le système subventionnaire qui appuie les productions d’ici.

Parmi les sujets que le gouvernement Trump a placés en tête de liste de la prochaine renégociation de l’ALENA figurent le numérique et le commerce électronique, des champs d’activités qui ne figuraient pas dans l’accord signé il y a 25 ans. À cette époque, Internet émergeait à peine. Les États-Unis jettent également un regard critique sur les règles de propriété canadienne des entreprises de télécommunications au Canada.

Au début des années 1990, les pays signataires s’étaient entendus pour exclure du traité la culture. Le Canada comme le Mexique exigeaient que les productions culturelles, que les deux pays subventionnaient, ne fassent pas partie de l’accord.

En 2005, la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles, une idée lancée par le Québec, fut signée à l’UNESCO. Elle affirme le droit souverain des États d’intervenir en matière de culture. Aujourd’hui, plus de 130 États l’ont ratifiée, mais pas les États-Unis.

Cette convention affirme le droit à l’exception culturelle dans les traités de libre-échange. Or ce principe, auquel tenait le Canada, a subi des accrocs. Négocié âprement par les États-Unis, le Partenariat transpacifique (PTP) fut certes rejeté par le gouvernement Trump, mais il y a tout lieu de croire que les Américains s’en inspireront pour renégocier l’ALENA. Un chapitre entier du PTP porte sur le commerce électronique et les produits numériques : exit l’exception culturelle. En revanche, l’exception s’applique toujours aux services. Mais en cette ère de « streaming », d’achats en ligne de musique ou de films, qu’en est-il de la distinction entre service et produit ?

Au Canada, l’industrie « créative » est fortement subventionnée. Téléfilm Canada et la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC) appuient les films d’ici. Cette dernière accorde des crédits d’impôt aux productions musicales. Or la plupart de ces productions se retrouvent sous forme numérique.

Le Fonds canadien des médias, alimenté par les télédistributeurs comme Bell, Vidéotron et Rogers, finance les productions télévisuelles. Si les conglomérats américains en avalent certains, qu’arrivera-t-il à terme à ce fonds ?

De son côté, le gouvernement fédéral a annoncé qu’il entend revoir la Loi sur les télécommunications et la mission du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC). Cet automne, la ministre du Patrimoine canadien, Mélanie Joly, a rejeté du revers de la main la possibilité de réglementer Internet. La ministre, qui a mené des consultations sur « le contenu canadien dans le monde numérique », doit présenter une nouvelle politique ce printemps. Depuis sa nomination, Mélanie Joly envoie des signaux contradictoires.

Entre-temps, les effets délétères de la concurrence numérique sur l’industrie culturelle québécoise se font lourdement sentir. La télévision est de moins en moins rentable. Pour la musique québécoise, c’est la débandade. En dix ans, le nombre d’enregistrements vendus, toutes plateformes confondues, a chuté de moitié. L’année 2016 s’est soldée par une glissade de 23 %.

D’aucuns affirment que les gouvernements n’y peuvent rien. Défaitiste, Philippe Couillard a déjà affirmé que vouloir encadrer le numérique, c’est comme « se mettre dans le milieu du Saint-Laurent pour en arrêter les flots ». De fait, son gouvernement est totalement absent du débat.

Or, il ne faut pas baisser les bras. L’État peut discipliner les modèles d’affaires des grandes multinationales, qui n’ont cure de ce qu’elles considèrent comme de petites cultures locales, alors que ce sont des milliards de consommateurs qu’elles s’évertuent à enferrer. Comme l’Europe, Ottawa et Québec pourraient commencer par leur demander de payer les mêmes taxes que les entreprises d’ici. Certes, notre modèle en matière de télécommunications, de radiodiffusion et de productions culturelles est à revoir en profondeur. Mais ça ne veut pas dire jeter dans la mer numérique le bébé avec l’eau du bain.

2 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 21 avril 2017 08 h 37

    Langues vouées à disparaître ?

    L'Empire Romain provoqué la disparition des diverses langues, celtiques et autres, de l'Écosse à la Sicile et du Portugal à la Wallonnie. À la chute de l'Empire, les anciennes langues ne sont pas réapparues, le latin, sans autorité centrale, s'est simplement déformé localement pour donner les langues dites latines et aussi, par une fusion improbable avec le dialecte germanique d'envahisseurs récents, l'anglais. Aujourd'hui, l'anglo-américain est en train de s'imposer comme "langue seconde mondiale" en affaires, en science et dans la pop-culture. En fait, en Europe du Nord, au Québec, la jeunesse est tellement bilingue qu'elle en train de se l'approprier comme sa langue, et je ne serais pas si étonné que le québécois, les langues scandinaves et le néerlandais disparaissent -- à moins, peut-être, que le Brexit, en enlevant à l'anglais son statut de langue officielle, ne freine son expansion. Que sera la lingua franca des administrations européennes pour remplacer l'anglais? Ni le français ni l'allemand ne semblent assez connus de tout le monde pour jouer ce rôle.

  • Jean Richard - Abonné 21 avril 2017 10 h 24

    Perte d'identité

    « Pour la musique québécoise, c’est la débandade. En dix ans, le nombre d’enregistrements vendus, toutes plateformes confondues, a chuté de moitié. L’année 2016 s’est soldée par une glissade de 23 %. »

    Se pourrait-il que cette débandade soit la conséquence de certains facteurs dont :

    - la perte d'identité d'un peuple coincé entre une culture folklorique abandonnée et une monoculture envahissante qu'on embrasse les yeux fermés sur un fond de néolibéralisme culturel ;

    - l'incapacité à ajuster son identité à un métissage culturel qui pourtant, a un potentiel créatif important dans un coin de pays où l'immigration diversifiée joue un rôle sous-estimé ;

    - le flou entre l'identité culturelle véritable et la profitabilité de l'industrie culturelle, sachant qu'on a perdu depuis longtemps le contrôle de cette industrie ;

    - la perte de contrôle de nos médias, qui n'ont plus rien à cirer de l'identité culturelle (on doit même se demander si un certain média publique fédéral n'a pas pour mission inavouée d'appuyer les forces assimilatrices canadiennes)...

    Et il y a l'éducation (ou dans le cas de la musique québécoise, l'absence d'éducation)... Hier, j'ai rencontré un gamin de huit ou neuf ans, qui m'a raconté avec enthousiasme qu'il jouait du violon à la maison. Et qu'aimait-il jouer ? Des morceaux du groupe Le Rêve du Diable. Or, quand on grandit sur le Plateau et qu'on fréquente l'école publique, Le Rêve du Diable ne fait pas partie du contenu académique de l'histoire du Québec et ce n'est pas à l'école qu'on écoute le Reel du Pendu (on écoute plutôt le Réel du Vendu).

    Enseigner l'histoire musicale du Québec aux enfants à l'âge où la plupart sont encore réceptifs, soit ! Ça se fait dans d'autres pays, avec bonheur. Une mise en garde s'impose toutefois : il ne faudrait pas que ça serve à gonfler le chiffre d'affaire de l'empire R-B en forçant les parents à acheter des CD aux enfants. La vitalité culturelle n'est pas nécessairement la vitalité commerciale.