Caprice américain

À en croire le président des États-Unis, Donald Trump, le marché canadien serait fermé aux produits laitiers américains au point de léser ses producteurs. Lui qui prêche l’achat chez lui en a plutôt contre la volonté des producteurs canadiens de résister loyalement à la concurrence américaine.

Les chiffres ne mentent pas. Le Canada est un importateur net de produits laitiers et plus de la moitié des importations viennent des États-Unis. Selon Statistique Canada, la valeur des importations canadiennes de produits laitiers atteignait 971 millions de dollars en 2016, dont 557 millions en provenance des États-Unis. Par rapport à 2015, il s’agit d’une hausse de 17 %. Toujours en 2016, nos exportations de produits laitiers totalisaient seulement 235 millions, dont un peu plus de la moitié étaient destinés à nos voisins américains.

En qualifiant d’inéquitable la politique laitière canadienne devant ses partisans du Wisconsin mardi, Donald Trump a fait fi de la réalité, d’autant plus qu’il cherchait à défendre le lait diafiltré, un lait enrichi de protéines alimentaires pouvant servir dans la fabrication des fromages.

L’ALENA permet depuis toujours aux transformateurs américains d’exporter au Canada les matières protéiques de lait, le tout en franchise de droits et à l’abri des quotas imposés au lait frais. La quantité de protéines de lait qui peut être utilisée dans les fromages est toutefois réglementée, contrairement au lait frais, ce qui limite le marché.

Vers la fin des années 2000, les Américains ont conçu un lait diafiltré qui contient juste assez de protéines pour se soustraire aux quotas, mais pas assez pour ne pas faire office de lait frais dans la production de fromage. Du coup, ils ont pu exporter autant de lait que les producteurs de fromage canadiens en demandaient, ce qui s’est produit, le lait diafiltré étant moins cher que le lait frais canadien. L’impact sur les fermiers a été immédiat. Au Québec, on estime leurs pertes entre 500 $ et 1000 $ par semaine.

Cette porte d’entrée que les Américains ont su exploiter pour écouler leur lait existe toujours, mais, depuis environ un an, il y a concurrence. Des transformateurs d’ici ont commencé à produire du lait diafiltré et les producteurs de lait canadiens, désireux de récupérer leur part du marché, ont accepté de leur vendre leur lait frais au prix mondial.

Les Américains ont vu leur marché diminuer, et c’est ce qu’ils ne digèrent pas, accusant les Canadiens de concurrence déloyale. Voilà le refrain qu’a repris M. Trump, lui qui a pourtant signé un décret « Buy American », un modèle de mauvaise foi commerciale.

Fort heureusement, l’ambassadeur du Canada aux États-Unis, David MacNaughton, a aussitôt corrigé le président en citant un rapport du ministère américain de l’Agriculture. Ce dernier montrait que les difficultés du secteur laitier américain étaient surtout attribuables à une surproduction nationale et mondiale et que le Canada n’y contribuait pas.

Il aurait pu ajouter que l’industrie américaine profite aussi d’un soutien indirect grâce, entre autres, aux investissements dans les infrastructures, dans l’irrigation, grâce aux crédits à l’exportation, aux programmes d’aide alimentaire et au soutien à la production de céréales fourragères.

La rapidité de la réplique canadienne est la bienvenue. Elle semble signaler une volonté de défendre la politique laitière. Ottawa ne doit toutefois pas fléchir sous la pression qui se fera inévitablement sentir au cours des prochains mois, car céder, que ce soit sur le lait diafiltré ou, pire, sur la gestion de l’offre, serait renoncer à une politique nécessaire pour la survie des fermes familiales, l’autonomie alimentaire et un plus grand contrôle sur la qualité du lait que les Canadiens consomment.

12 commentaires
  • Jacques Tremblay - Inscrit 20 avril 2017 01 h 21

    Qui peut m'éclairer à ce sujet?

    Ce peut-il que ce lait diafiltré ne serait fabriqué que pour être exporté au Canada afin de contourner la loi portant sur la gestion de l'offre et qu'il n'existe pas de marché aux États-Unis pour ce produit? Le lait produit aux États-Unis ne serait pas comparable à celui produit au Canada puisque les producteurs États-Uniens ont le droit d'injecter de façon régulière des hormones à leurs vaches laitières?
    Jacques Tremblay
    Sainte-Luce, Qc

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 20 avril 2017 07 h 07

    Merci Mme Corneiller

    de me répondre sur ce fameux lait que nos fromagers achetent des USA a petits
    prix.Donc Trump joue les faits et ment sur le lait.Rien de nouveau pour cet
    ignorant qui leurre ses citoyens pas plus brillants en les beurrant de ses mensonges
    comme l'armada supposement se dirigeant vers la Corée du Nord.Il dit n'importe
    quoi le pauvre.Et ils avalent ca comme du petit lait les pauvres.

  • Anne Arseneau - Abonné 20 avril 2017 07 h 25

    S'intéresser aussi à la qualité

    On compare abondamment les prix du lait (et produits diafiltrés). Pourrait-on aussi en comparer la qualité ?

    • Pierre Robineault - Abonné 20 avril 2017 12 h 37

      Pour nous certainement. Mais l'UPA ne s'empresse surtout pas pour nous informer à ce sujet. Sauf que nous savons déjà, grâce à leurs producteurs, que le lait Natrel n'est pas diafiltrés.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 21 avril 2017 13 h 45

      La qualité des produits n'est pas un enjeu, le lait ''diafiltré'' est un produit a haute teneur en protéine, qu'il soit canadien ou américain ne change rien.

      Pour ce qui est de Natrel, c'est une des multiples marques de commerce d'Agropur. Et Agropur c'est une coopérative qui appartient aux producteurs laitiers... eux mêmes propriétaires privés des quotas laitiers !

      Le 4 mai 2016 Dr. Sylvain Charlebois, professeur titulaire à la Faculté en Management et en Agriculture à l'Université Dalhousie, écrivait entre autres que;

      - «Même chez Agropur, une coopérative qui appartient à des producteurs laitiers qui détiennent des quotas, on y importe du lait diafiltré. Bref, les producteurs laitiers qui profitent de la protection de la gestion de l’offre font preuve d’une sournoiserie qui frôle l’insulte pour l’ensemble des Canadiens. »
      www.goo.gl/LjgN87

      Quelques jours plus tard, le 10 mai, Agropur annonçait, dans une grande campagne médiatique, qu'elle n'achetait plus de lait diafiltré américain...

  • Hélène Paulette - Abonnée 20 avril 2017 09 h 22

    Somatotropine...

    Cette hormone interdite par SantéCanada parce que dommageable aux vaches laitières, est largement utilisée aux USA pour augmenter la production... Comment on peut importer un produit contenant une hormone interdite au Canada, c'est un des secrets de l'Alena. Le dumping américain ne se limite d'ailleurs pas au lait, puisque 40% des poulets à griller importés sont déguisés en poules de réforme pour échapper aux quotas.
    http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1009275/poules

  • René Pigeon - Abonné 20 avril 2017 11 h 49

    Soutiens indirects à l’agriculture américaine via le soutien des intrants, ex. la nourriture animale obtenue comme résidu de la production de l’éthanol, imposé au marché de l’essence automobile :

    Madame Cornellier rappelle à juste titre que l’ambassadeur du Canada aux États-Unis « aurait pu ajouter que l’industrie américaine profite aussi d’un soutien indirect grâce, entre autres, aux investissements dans les infrastructures, dans l’irrigation, grâce aux crédits à l’exportation, aux programmes d’aide alimentaire et au soutien à la production de céréales fourragères. »
    (Obligation américaine de mélanger de l’éthanol agricole dans l’essence versus maintien des régimes de quotas agricoles canadiens ?)
    En négociant le maintien des régimes de quotas agricoles canadiens, est-ce que les négociateurs canadiens rappelleront aux Américains l’obligation imposée par leur gouvernement fédéral aux vendeurs d’essence de mélanger de l’éthanol agricole dans l’essence, une sorte de « quota » en faveur de son secteur agricole ? Harper a imité les Américains en imposant de mélanger 10 % d’éthanol (en moyenne annuelle).
    Ces obligations imposées à la liberté des marchés sont ’dignes du régime soviétique’, si nos négociateurs veulent répliquer aux déclarations intimidantes qu’ils ne manqueront pas de nous lancer.

    Pourrions-nous offrir aux Américains d’abolir l’obligation canadienne (ce qui favoriserait l’utilisation du pétrole de l’ouest, notamment le diésel qui sortira de la nouvelle raffinerie en construction à Edmonton) en échange du maintien des régimes de quotas agricoles canadiens ?

    • Hélène Paulette - Abonnée 20 avril 2017 14 h 59

      On pourrait aussi parler de "USAID" qui permet aux agriculteurs américains de faire du "dumping" de leur riz subventionné à 100% sous forme d'aide aux pays pauvres, en nuisant directement aux petits producteurs locaux