Facebook et la vulnérabilité de la démocratie américaine

Lors d’auditions devant le Congrès cette semaine, des responsables de Facebook, de Twitter et de Google ont publiquement reconnu le rôle que leurs entreprises avaient joué dans la stratégie d’influence mise en oeuvre par la Russie lors de l’élection présidentielle américaine de novembre 2016. Afin de réaliser son objectif de favoriser la victoire de Donald Trump, Moscou ne pouvait pas rêver de meilleurs alliés que les réseaux sociaux.

 

Les chiffres avancés sont éloquents. Des officines plus ou moins directement liées au pouvoir russe auraient diffusé plus de 1000 vidéos sur YouTube, envoyé plus de 131 000 tweets et acheté des milliers de publicités politiques ayant touché plus de 126 millions d’utilisateurs de Facebook. Dans ce contexte, il est tout à fait légitime que les représentants du peuple américain forcent les médias sociaux à s’interroger sur leurs responsabilités dans la vie politique et envisagent d’encadrer plus rigoureusement leurs activités.

 

Une opinion publique vulnérable à la propagande

 

Plus fondamentalement, l’élection de 2016 souligne la remarquable vulnérabilité de la démocratie américaine face à des manoeuvres de propagande et de désinformation. Ce phénomène n’est certes pas nouveau. Il s’inscrit néanmoins dans une dynamique plus large qui voit depuis quelques années les régimes autoritaires tenter de déstabiliser les démocraties occidentales.

 

La propagande et la désinformation apparaissent comme des composantes clés, au même titre que les tactiques militaires, de stratégies globales mises en oeuvre par des adversaires des États-Unis afin de cibler une opinion publique identifiée comme une vulnérabilité critique. Par exemple, les insurgés philippins tentèrent d’influencer l’élection présidentielle de 1900 en dénonçant les exactions commises par les troupes américaines. Ils disposèrent même de relais parmi des influenceurs tels Mark Twain ou Andrew Carnegie, qui dénonçaient la politique d’annexion du président McKinley.

 

La guerre du Vietnam constitue un cas d’école tant le régime nord-vietnamien fut particulièrement habile dans sa stratégie de manipulation de l’opinion publique américaine. L’usage de boucliers humains, l’exploitation des règles d’engagement pour augmenter les pertes chez les militaires américains autant que celles infligées par ceux-ci au sein des populations civiles, la propagation de fausses informations relayées par des vedettes comme Jane Fonda ou même des journalistes du respecté New York Times contribuèrent significativement au mouvement d’opposition à la guerre et à la défaite des États-Unis.

 

De toute évidence, les progrès dans les technologies de communication facilitent la mise en oeuvre et la portée des opérations de propagande. Faciles d’utilisation et irresponsables dans la mesure où ils rechignent à assumer un contrôle des contenus qu’ils diffusent, les médias sociaux en deviennent naturellement un vecteur privilégié. D’autant plus qu’aux États-Unis, ils constituent une source d’information pour environ les deux tiers des adultes.

 

Une menace existentielle pour les démocraties

 

Il est vrai qu’utiliser les meilleurs outils pour tenter d’influencer la vie politique d’un autre État n’a rien de fondamentalement nouveau. Au demeurant, les démocraties, États-Unis en tête, ne sont pas en reste en la matière et il n’y aurait rien d’injuste ou d’inquiétant à les voir subir à l’occasion leur propre médecine.

 

La situation actuelle est néanmoins préoccupante. Comme l’a récemment démontré Thorsten Benner dans la revue Foreign Affairs, la volonté de Moscou d’interférer dans l’élection américaine de 2016 s’inscrit dans une tendance plus large qui voit les régimes autoritaires déployer des stratégies d’influence de plus en plus sophistiquées. Ils visent ainsi deux objectifs principaux.

 

D’une part, ils visent à contrecarrer ce qu’ils perçoivent comme une hostilité chez les démocraties libérales occidentales à leur endroit et donc à assurer leur survie. D’autre part, ils tentent d’imposer des valeurs moins libérales à un nouvel ordre international en gestation afin de préserver leurs zones d’influence et/ou leur modèle de gouvernance. Pour atteindre ces deux objectifs, ils cherchent à discréditer les démocraties occidentales, notamment leurs processus électoraux, et à créer des dissensions en leur sein et entre elles.

 

Moribonds il y a à peine deux décennies, les régimes autoritaires apparaissent aujourd’hui renforcés et déterminés à affaiblir les États occidentaux. Moins évidente que le terrorisme islamiste, cette menace n’en est pas moins existentielle. Ce n’est pourtant pas l’actuel locataire de la Maison-Blanche qui pourra être le porte-étendard de la contre-attaque qu’il conviendra de mener.

  • Clermont Domingue - Abonné 4 novembre 2017 11 h 36

    Justice et démocratie.

    La démocratie n'est pas une valeur absolue.Chez les Grecs,les Américains,les Canadiens et les Québécois;on a mis bien du temps à l'étendre à toute les personnes majeures.Je me rappelle le jour où ma mère a voté pour la première fois.

    On a longtemps cru qu'il fallait laisser l'exercice démocratique aux gens qu'on jugeait les mieux éclairés. L'élection de Trump ne donne-t-elle pas raison à ces croyances du passé?

    Une démocratie qui ne réussit pas à instaurer la justice distributive ne vaut pas mieux qu'un autre système de gouvernance. Gouverner, c'est assurer la sécurité des citoyens. Telle sécurité suppose que la richesse soit équitablement redistribuée à l'intérieur du pays et que les égoĩsmes des peuples ne leur voilent pas la situation de leurs voisins.

    Notre planète est devenue un grand village. Il faut se préoccuper de tous.

    • Denis Miron - Abonné 4 novembre 2017 15 h 46

      Effectivement la démocratie n’est pas une valeur absolue.. L’Italie, l’Allemagne et l’Espagne des années 30 demeure des exemples forts éloquents pour témoigner de ce qui peut surgir comme monstruosité dans le subconscient des démocraties en Occident au 20 ème siècle.Avons nous vraiment quelquechose de supérieure aux Staline de ce monde sur le plan humaniste, surtout que le nazisme est survenu au pays où la philosophie était des plus développées dans un système dit démocratique?
      J’aime bien cette réflexion au plan réaliste, qui dit que :« Le capitalisme, c’est l’exploitation de l’homme par l’homme, et que le communisme, c’est le contraire.»
      Alors suite à cela, que reste-t-il comme option, pour la suite des choses, incluant le monde et la vie sur la petite planète bleu. en ces temps de dérèglements climatiques et banquaires pour ne pas dire bancals. L’humain me désespère et le Dieu auquel j’ai déjà cru ne répond pas ou plus, à aucune prière ni même aucun appel., sans même que la ligne soit engagée, et même sans aucun répondeur pour lui laisser mon numéro de teléphone. Si au moins il avait eu un répondeur, peut-être aurait-il pu me dire :« Prière de ne pas me déranger.» Je me serais dit , au moins il existe…pas besoin de l’inventer

  • Denis Paquette - Abonné 4 novembre 2017 13 h 07

    Hé, oui les frontières de demain

    Il est quand même bizarre que c'est seulement maintenant que les américains reconnaissent le rôle jouer par les états totalitaires, qu'il a fallu l'extension des médias sociaux pour qu'ils reconnaissent, leurs apports, que la guerre des idées a toujours existés et ont influencés le sort du monde, serait-ce de la naiveté ou de l'ignorance,enfin ne savait-ils pas que les medias sociaux allaient un jour jouer ce rôle, que les médias sociaux allaient devenir un incontournable, peut être qu'il est plus que temps qu'ils s'en préocupent, qu'ils sont les frontières de demain

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 4 novembre 2017 17 h 12

    tactiques militaires

    et non

    tactiques miliaires

  • Raymond Morin - Abonné 4 novembre 2017 17 h 46

    La démocratie américaine si faible que ça?

    Un article de Ricardo Vaz et Chris Floyd qui écrivent dans la revue CounterPunch nous éclair un peut sur l`envergure de l`effort Russe pour menacer la démocratie!

    Mon Dieu, le 80,000$ que les Russes ont présumé dépensé pour influencer l`élection Américaine les a menée loin, n`est ce pas? La démocratie américaine doit être pas mal faible si elle se sens menacée par un dépense de 80,000$.

    Soyons réaliste pour une fois.

    https://www.counterpunch.org/2017/11/03/russiadidit-cheap-meddling-closet-marxists-and-racial-tensions/

    https://www.counterpunch.org/2017/11/03/don-draper-rules-russian-ads-and-american-madness/

  • Jean-François Trottier - Abonné 5 novembre 2017 08 h 00

    Pourquoi seulement la démocratie américaine ?

    La démocratie, où que ce soit et quand que ce soit, est fragile.

    Lorsque les Pères de la constitution l'ont écrite ils ont pensé à tout, ou presque.
    À chaque pouvoir un contre-pouvoir. Représentants, sénateur, législatif et exécutif bien séparés, un maire, un marshal et un juge en chef dans chaque ville ou county, tout le monde est élu et chacun a un domaine de pouvoir qui empiète un peu sur les autres. Juste assez pour écoeurer le voisin.

    À chaque élection une force ET un frein. C'est pourquoi les Grands Électeurs ont été créés : les Pères craignaient les mouvements de masse que les démagogues utilisent pour prendre le pouvoir "par surprise". Méfiance envers le pouvoir, méfiance envers le vote à chaud.
    Le rôle de la presse y est prévu et encouragé.

    Brillante, la Constitution ? Certainement. J'aimerais bien voir ne serait-ce que la moitié de ces idées implantées ici.

    On y a prévu beaucoup mais pas tout.

    Les Pères sortaient d'un régime où les propriétaires terriens, ci-devant nommés "nobles", tenaient tout le pouvoir.

    Il n'ont pas vu (ou pas voulu voir) que le pouvoir d'argent allait dépasser l'autre à tout point de vue.
    C'est selon cette Constitution que les PACs sont permis aux States. Que rien ne permet de suivre les contributions, ou si peu que pas.
    Ayant le champ libre, les vrais puissants peuvent manipuler l'opinion avec un bel esprit de groupe dont ils ne se privent pas, avec la Liberté (quel beau mot, hein!) comme clé de voûte, et graisser les politiciens qu'ils ont choisis avec soin.

    C'est affreux, horrible, terrible, atroce... et probablement bien moins pire que ce qui se passe au Canada.
    Mais ça, on le sait pas.
    Notre régime réunit en une seule personne, le premier ministre, tous les pouvoirs. Et paf! On lui fait confiance.
    Nous vivons politiquement dans une brume opaque, plus épaisse chaque jour.

    On a le droit de se scandaliser à propos des USA. Mais ensuite, regardons nos propres institutions... Risible.